L’influence dans l’Algérie post-coloniale

Mouloud Mammeri ou la colline emblématique (VI)

Avant de passer à la dernière étape et pour sortir d’une approche biaisée par des prémisses qu’induit une terminologie adoptée de longue date, il nous paraît nécessaire de nous arrêter sur celle-ci. Dans les nombreuses études consacrées à la réception critique de La Colline oubliée, les trois premiers articles examinés ci-dessus sont rangés systématiquement dans la rubrique critique ou réception « nationaliste ». Cette présentation laisse entendre que la critique du Jeune Musulman exprime ou résume le point de vue de l’ensemble des critiques nationalistes. Or tel n’est pas le cas comme en témoignent les critiques d’autres militants nationalistes qui n’ont pas partagé le point de vue évoqué plus haut et l’ont écrit (cf. Hadj Ali, Hadjerès, Khaddache,…). En outre, le principal grief fait à Mammeri vise la berbérité de son livre. Or celle-ci a été revendiquée par un autre courant politique, nationaliste également, appartenant au même PPA et radical de surcroît. Accorder le qualificatif de « nationaliste » à la position ayant prononcé l’excommunication de La Colline oubliée sans situer politiquement ce roman anticolonial dans le camp nationaliste, c’est, nous semble-t-il, accepter de classer peu ou prou Mammeri dans le camp d’en face ou, en tout cas, en dehors du camp nationaliste. D’une façon ou d’une autre, compte tenu du poids de la guerre dans la période post-coloniale, c’est déjà mettre l’auteur et son œuvre au banc des accusés.

L’objectif de l’opération lancée contre La Colline oubliée était d’empêcher coûte que coûte que cette œuvre ne fasse école et n’ouvre la voie à une expression artistique qui n’entrait pas dans le moule de l’Algérie arabo-islamique voulue par le Parti.Retour ligne automatique
Le procédé utilisé, les anathèmes jetés pour l’occasion n’ont pas aidé à assainir une atmosphère déjà délétère et encore moins à favoriser l’éclosion d’un débat fondé sur la pluralité d’opinions au sein du camp nationaliste. Au vu du sectarisme et de la virulence des textes étudiés plus haut, comment ne pas y voir avec Arkoun « les éléments de coercition d’une police politique des idées » et, ajouterons-nous, les prémisses idéologiques aux liquidations des intellectuels et tout spécialement des « berbéristes » dans la future wilaya III avant même la « bleuïte » ?

Aussi, le moment nous paraît-il mûr pour interroger ces catégories nationaliste/colonialiste dans lesquelles a été enfermé le débat et même pour en sortir tant celles-ci nous paraissent prolonger l’action du J.M. qui a pris en otage la nation. Ne faut-il pas voir dans l’acharnement contre La Colline oubliée l’expression même d’une lutte intestine, interne au camp nationaliste ? Elle ne possède en effet aucun équivalent dans les critiques réservées aux livres prêchant l’assimilation qu’ils se revendiquent de la berbérité, de l’arabité ou bien de l’islam.

Nous avons affirmé au début de cette étude que cette polémique constituait le socle fondateur de la critique littéraire algérienne. Nous envisageons de traiter cette question en trois points.

1. Le rôle institutionnel joué dans la période post-coloniale par les critiques du Jeune MusulmanRetour ligne automatique
2. L’impact de leur vision sur le champ littéraire après l’IndépendanceRetour ligne automatique
3. Les effets de l’offensive du Jeune Musulman sur un autre écrivain kabyle, Mouloud Feraoun

1. Le rôle institutionnel dans la période post-coloniale joué par les critiques du Jeune Musulman.

Commençons donc par nous intéresser à des données institutionnelles de l’État algérien post-colonial. L’orientation culturelle arabo-musulmane défendue par Le Jeune Musulman est celle du clan majoritaire du PPA qui a évincé le courant « berbéro-matérialiste », celle des vainqueurs qui se retrouvent au pouvoir à la libération du pays. Au Congrès du FLN tenu à Tripoli en juin 1962, foire d’empoigne où se sont entredéchirés les chefs lancés à l’assaut du nouveau pouvoir, l’Algérie arabo-musulmane fait consensus, du moins en surface. Mostefa Lacheraf, rédacteur de la partie consacrée à la culture, y lira lui-même les résolutions à la tribune . [1]

C’est ce congrès qui ouvrira les portes du pouvoir à Ahmed Ben Bella , [2] champion du panarabisme, qui s’était distingué, le 14 avril 1962 par son fameux cri lancé de l’aéroport de Tunis et par trois fois répété : « Nous sommes des Arabes ! Nous sommes des Arabes ! Nous sommes des Arabes ! » . [3]

Sur le plan idéologique, la rencontre de Tripoli efface la Plate-forme de la Soummam, adoptée en 1956 lors du premier congrès du FLN tenu dans le maquis kabyle sous la houlette d’Abane Ramdane qui proclamait le caractère laïque de la Révolution algérienne :

C’est une lutte nationale pour détruire le régime anarchique de la colonisation et non une guerre religieuse. […] C’est enfin la lutte pour la renaissance d’un État algérien sous la forme d’une République démocratique et sociale et non la restauration d’une monarchie ou d’une théocratie révolues.

Alors que dans les résolutions du Congrès de Tripoli aucune distance n’est prise par rapport à la théocratie. Celles-ci prônent la réhabilitation de « la » langue nationale arabe aux côtés de la promotion d’un islam débarrassé des superstitions (celui des Oulémas) et l’ensemble est enveloppé dans la phraséologie de l’époque qui clame le caractère révolutionnaire et scientifique de la culture algérienne. Tout est prêt pour que la Constitution de 1963 adoptée au cinéma le Majestic consacre l’arabe comme unique langue nationale et officielle et l’islam religion d’État. Dans le passage sur la culture intégralement repris dans La Charte d’Alger de 1964, on peut y lire cette phrase qui vise, sans la nommer, la langue française, dans laquelle est rédigée le texte, et ce qu’elle incarne aux yeux des rédacteurs :

Elle [l’Algérie] combattra ainsi le cosmopolitisme culturel et l’imprégnation occidentale qui ont contribué à inculquer à beaucoup d’Algériens le mépris de leurs valeurs nationales.

Quant au mot berbère (ou amazigh), il y est banni.Retour ligne automatique
Promulguée par le colonel Boumédiène en 1976, La Charte nationale dont l’insubmersible Lacheraf est encore rédacteur reconduit la même orientation culturelle linguistique et conserve à l’islam son statut de religion d’État.

Pour des raisons obscures, vraisemblablement liées à des luttes claniques, et en tout cas sans lien avec des divergences idéologiques portant sur le champ culturel, Lacheraf marginalisé sous Ben Bella revient en force en 1965 après le coup d’État du Colonel Boumédiène auprès de qui il retrouve Ahmed Taleb-Ibrahimi, l’ancien directeur du Jeune Musulman. Tous deux sont des proches conseillers du Colonel. Lacheraf succède au poste de ministre de l’Éducation nationale à Taleb-Ibrahimi, lequel a également occupé, toujours sous Boumédiène, les fonctions de ministre de l’Information et de la Culture.

Par-delà les fonctions officielles qu’ils exercent, les deux hommes continuent de marquer la critique littéraire algérienne avec des interventions publiques qu’ils signent à titre personnel. Leurs contributions qui rythment la vie culturelle du pays paraissent dans la presse du parti unique, essentiellement le journal gouvernemental El Moudjahid (dont Lacheraf a été rédacteur en chef) ou bien l’hebdomadaire Révolution Africaine, organe central du parti unique FLN (dirigé par Ouzegane après le putsch du colonel Boumédiène de 1965), plus rarement dans l’hebdomadaire Algérie-actualités. C’est dire le poids dans l’Algérie post-coloniale des hommes qui ont combattu Mammeri en 1952-53.

à suivre

Hend Sadi

Notes

[1Lacheraf le rappelle dans la polémique qui l’a opposée à Mourad Bourboune (Révolution Africaine, op.cit.), et c’est également signalé en quatrième de couverture de son livre intitulé Littératures de combats, essais d’introduction : études et préfaces éd. Bouchène, 1991, Alger.

[2Ahmed Ben Bella est acquis au panarabisme prôné par le chef d’État égyptien, Nasser. Il se trouve au Caire, le 3 juillet 1962, jour de la proclamation de l’indépendance de l’Algérie. Rentré à Oran, il ordonne à l’armée des frontières commandée par le colonel Boumédiène de marcher sur Alger dont il s’empare au début septembre 1962 en faisant tirer sur les maquisards de l’intérieur qui lui barraient la route.

[3Même chez les dirigeants de l’époque alliés de Ben Bella, l’agressivité de ce cri ne fit pas l’unanimité, cf. Ferhat Abbas :L’indépendance confisquée 1962-1978. Alger Livres Éditions, 2011 (p. 96).

 

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