L’islam fera-t-il son autocritique ?

Dans un petit livre publié à compte d’auteur en 1988 à Paris (Les sources du Coran et des religions révélées) alors que je vivais en Algérie, je montrais qu’outre l’héritage judéo-chrétien, l’islam devait beaucoup au manichéisme et au zoroastrisme. J’avais également essayé de mettre en lumière les différents points de doctrine de l’islam qui d’une part, empêchaient cette religion d’entrer dans la modernité à moins de faire son aggiornamento et d’autre part, montraient la violence qui se dégageait du texte coranique. C’était en Algérie l’époque ou l’on voyait les prémices d’une catastrophe à venir.

Or, quand on observe ce qui se passe en Europe et en France en particulier, c’est à se demander si on n’est pas tombé sur la tête… De petits compromis, on passe insensiblement aux grandes compromissions. Après les assassinats et les menaces, on est monté ces derniers jours d’un cran : l’autocensure. Le blasphème sera-t-il bientôt puni ?

La liberté d’expression et la liberté de penser ont été, sont et seront partout régulièrement mises en danger par des individus ou des groupes organisés ou non. Après le christianisme et l’Inquisition, Torquemada, Savonarole,… ce sont aujourd’hui les musulmans qui tiennent le devant de la scène (les autres restant en embuscade) soutenus par des intellectuels ou des politiques qui ont peut-être quelque chose à se reprocher et qui font pénitence mais en même temps font le lit des islamistes.

Des intellectuels, des associations, des partis politiques français montrent en effet une complaisance telle avec les mouvements islamistes, qu’elle frise l’inconscience ou la naïveté, avec bien sûr des arrière-pensées électoralistes et des amalgames comme « français d’origine maghrébine = Arabes et musulmans » qu’il faut séduire à tout prix. Or, une partie des Africains du Nord n’ont jamais été musulmans (et ne sont d’ailleurs pas Arabes) et ils sont consternés par la mise en valeur des idées musulmanes radicales en France. Eux n’ont pas le droit à la parole et aux caméras de télévision, eux qui viennent de pays où l’islam est religion d’Etat et qui dénoncent ce qui se passe chez eux. Ils ne peuvent être pris au sérieux que s’ils restent dans la « communauté-tiroir » dans laquelle ils ont été placés une fois pour toute. A-t-on déjà oublié l’Afghanistan et ses talibans, l’Algérie et ses terroristes ? Il est vrai qu’on ne parle quasiment pas ou plus du scandale de l’amnistie des terroristes intégristes en Algérie : on les indemnise même et ils sont tout simplement réintégrés dans la société avec dommages et intérêts à la clé !

En France, on veut autoriser certaines coutumes ou pratiques musulmanes, les deniers publics financent la construction de mosquées… Or, que se passe-t-il dans les pays dits « musulmans » ? Est-ce qu’en Iran une femme a le droit de marcher dans la rue sans hijab ou tchador ou djelbab ou je ne sais quoi encore ? Non, les étrangères (journalistes, ministres occidentales… entre autres) doivent se mettre au voile ! Est-ce qu’en Arabie saoudite, on peut construire des églises, des synagogues ou autres temples (je ne parle même pas de maison de la culture ou de la libre pensée…) ? Non, laissons cela aux tendres démocraties ! Il n’est pas question ici de parler de réciprocité, mais de montrer les aspects insidieux et fallacieux de ceux qui lentement mais sûrement – avec l’aide d’« idiots utiles » – lézardent l’édifice laïque de la république française… au nom des droits de l’homme !

Le fait est que l’islam n’a pas prévu le cas où il serait minoritaire :

si l’on n’a pas compris cela, alors on ne peut pas comprendre les mouvements islamistes.

C’est symptomatique de la vision musulmane de l’homme, des relations humaines et des autres religions. Le non-musulman chrétien ou juif ne peut être qu’un dhimmi [1] pour l’islam. Le combat contre les infidèles est ainsi ordonné dans le Coran (IX, 29) : « combattez ceux qui ne croient point en Allah ni au dernier jour, qui ne déclarent pas illicite ce qu’Allah et son apôtre ont déclaré illicite, qui ne pratiquent point la religion de vérité parmi ceux ayant reçu l’Écriture ! Combattez-les jusqu’à ce qu’ils paient la jizya [2], directement et alors qu’ils sont humiliés ». La jizya n’est réservée qu’aux détenteurs de l’Écriture, c’est-à-dire les juifs, les chrétiens et dans une moindre mesure, les zoroastriens. Quant aux autres, le païen, l’animiste, le libre-penseur, l’agnostique, l’athée…, ils n’ont d’autre ressource que de se convertir à l’islam ou périr.

L’étude du Coran permet d’y relever l’intolérance potentielle qui s’en dégage et une conception du droit et de la justice dépassée. En effet, les droits de l’homme ont évolué dans le sens d’un plus grand respect de la personne humaine et de son intégrité physique. Certains parlent de nouvelle lecture du Coran adaptée aux temps modernes. Or, les conceptions politiques, sociales ou morales du Coran sont intangibles et le musulman ne peut les modifier ou en rejeter une partie sans être accusé d’hérésie, à moins que cela ne vienne d’une autorité reconnue.

L’immuabilité, cette caractéristique des religions et en particulier de l’islam, interdit tout syncrétisme ou éclectisme, comme l’a réalisé par exemple le bahaïsme. On voit bien le dilemme dans lequel sont plongés certains pays à majorité musulmane. D’un côté, les fondamentalistes ont pour eux le texte sacré du Coran pour réclamer l’application de la charia, mais d’un autre côté, couper la main du voleur ou garder la femme dans un état d’infériorité par rapport à l’homme par exemple, serait à contre-courant de l’évolution des idées humaines. Objectivement, on ne peut nier que le Coran – comme d’ailleurs certains textes d’autres religions – est anti-féministe. En Algérie, la contradiction entre la constitution – censée être la loi fondamentale – et le code de la famille est irréfragable. Cela nous amène au problème de la séparation de l’autorité et de la religion dans ces pays. Cette séparation, qui est nécessaire pour l’épanouissement des individus, ne pourra se réaliser que si l’on sacrifie la charia, l’islam devenant une religion personnelle.

Mais où sont les musulmans qui s’attèleront à cette tâche, qui proposeront une autre voie et condamneront toutes les atteintes à la personne ? Où sont les réformateurs ?

Dieu lui-même serait à l’origine des trois grands monothéismes. Chacun devrait donc être parfait et quelle que soit l’époque toujours actuel. Mais le Coran a accusé les chrétiens et les juifs d’avoir falsifié les Écritures, et a déclaré leur invalidité, l’islam demeurant la seule religion valable et sûre. Or, comme le montrent les études historiques et scientifiques sur la genèse de la Vulgate coranique actuelle, cette accusation peut être retournée contre le Coran lui-même.

Le message de Mohammed était peut-être progressiste dans le contexte où il a pris naissance et il a été le catalyseur qui a permis l’essor d’une grande civilisation, grâce en particulier à l’apport perse (mais aussi juif, berbère, etc.). Actuellement cependant, ce message ne peut être considéré que comme scolastique, étant donné qu’il ne peut progresser et qu’il est figé surtout en ce qui concerne la charia.

L’islam, comme les autres religions, n’est pas pour autant voué à la disparition ou à l’implosion car la fabulation en matière religieuse a toujours été une constante de l’homme. En outre, l’islam représente également tout un ensemble de coutumes et de traditions faisant partie de la vie quotidienne. C’est autant une idéologie et un régime politique qu’un modus vivendi.

L’histoire des religions permet d’en percevoir l’évolution. Jésus était venu « accomplir » et Mohammed pour confirmer le christianisme et l’épurer. Chaque religion était temporelle, c’est-à-dire tributaire de la société à laquelle elle s’adressait et de la période pendant laquelle elle avait été révélée. Aussi décèle-t-on un lien entre la religion et l’évolution des idées sur le droit, la justice, la morale,… Pour en revenir aux droits de l’homme, la conception actuelle de ces droits est complètement différente de celle en cours il y a seulement un siècle. Elle est devenue plus personnaliste et plus universelle notamment : le « relativisme culturel » dans ce cas n’a pas de sens.

Il est donc temps que l’islam – en tant que « grande religion » – fasse son autocritique et s’adapte à cette évolution. La question est de savoir s’il existe une autorité musulmane assez forte qui aura la volonté et le courage de commencer et de conduire ce long travail qui permettra de mettre au ban de la société – définitivement et légalement – les islamistes et leurs suppôts.

K. Naït-Zerrad, Universitaire

Notes

[1(tributaire)

[2(taxe ou impôt)

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