Ma grand-mère fut aussi une Aztèque dupée !

Au départ, ma grand-mère ne comprenait pas vraiment pourquoi si Ali, Mohand Aarave, Akli n Amar et les autres hommes du village s’en prenaient aux Français ! Pourtant ces Français étaient déjà là et faisaient parti du décor depuis sa naissance. Mais, pourquoi donc tous ces morts et surtout ce crépitement permanent des armes qui empêchait même ses enfants de dormir ? Les hommes sont des fous ! Se disait-elle dans ses longues nuits de peur insoutenable !

En 1954 grand-père était émigrée à Paris. Grand-mère, en ces temps-là, travaillait dans l’atelier communal de confection des tapis berbères tenu et géré par des Français. Comme il est situé à côté de la caserne, le commandant de l’unité s’entendit avec le directeur de l’atelier pour que les tisseuses, originaires de différents villages, avant de rentrer chez elles, préparent aussi les repas des soldats moyennant dons en nature : café, sucre, semoule, farine et des conserves. En ces temps de disette, ce fut une belle opportunité qui s’offrait à ma grand-mère pour nourrir ses enfants affamés. Après avoir préparé le déjeuner et le café des soldats, grand-mère mettait dans sa tarehalit tout ce qui tombait dans ses mains. Tous les jours, elle la remplissait pleine de nourriture dont elle offrait tout le surplus aux plus démunis du village. Et ils étaient très nombreux !

Mais, la rumeur s’ébruita et des maquisards même dans la forêt entendirent parler de ce que faisait grand-mère et ses collègues après leur travail à l’atelier de confection français.

Une nuit d’hiver, elle entendit taper à sa porte extérieur ! « Qui pourrait bien être à cette heure-ci de la nuit ? » se demanda-t-elle. Tendant l’oreille, elle finit par faire un signe à son fils de demander : « Qui est là ? ». Une voix d’homme répondit : « C’est moi, Cavane u Lmulud ! ». Grand-mère reconnaît très bien la voix de cet homme. C’était le mari de sa voisine Fadhma Moh à qui elle donnait de la semoule et quelques fois même du café et du chocolat pour ses enfants ! Elle se demandait même si l’homme ne s’était pas trompé de porte. Elle ouvrit et trois hommes armés entrèrent aussitôt. Elle ne reconnut que Cavane. Les deux autres sont étrangers à sa région. Ils ne sont même pas de son village natal. Après les formules habituelles de bienvenue, grand-mère leur demande s’ils avaient pris leur dîner.

« Nous te remercions du fond du cœur mais nous venons de manger tamtunt, chez moi, préparée avec la même semoule que tu offres généreusement à tes voisins. De retour au maquis, j’ai pensé passer te voir pour te remercier de tout ce que tu fais pour les habitants du village. Grâce à toi, mes enfants aussi se portent bien. Toutefois, mon chef m’a chargé de te demander s’il serait dans tes possibilités de nous réserver, à nous « imjuhad », une partie des aliments que tu prends à la caserne française. »

Grand-mère répondit aussitôt qu’ils pouvaient venir s’approvisionner chaque semaine, le temps d’amasser une quantité suffisante pour que leur déplacement ne soit pas inutile. C’est ainsi que, grâce à ma grand-mère, des soldats ennemis, Kabyles et Français, se nourrissaient des mêmes aliments pendant des années !

Après « l’indépendance », elle offrit même tous ses bijoux d’argent, hérités de son arrière grand-mère, à Ben Bella pour sa reconstruction nationale arabe ! C’est l’histoire d’une femme amazigh et qui ne parlait que le kabyle et qui a contribué, sans le savoir, à faire de ce pays français, un nouveau pays officiellement arabe ! Les Aztèques sont tellement naïfs !

Preuve

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