Marches pour le changement et la démocratie ?

Comme tout démocrate qui défend les libertés, l’interdiction et la répression des actions de la Coordination Nationale pour le Changement et la Démocratie (CNCD) est non seulement condamnable, mais révèle une fois de plus, la nature du régime algérien, une constante depuis 1962.

Mais ce n’est pas tant le dispositif mis en place par le pouvoir pour empêcher le déroulement normal de ces marches qui m’interpelle, on s’y attendait, ni les barrages des routes vers la capitale empêchant le déplacement des populations comme si les Algérois n’étaient pas concernés par l’appel. Ce qui m’interpelle en premier lieu, c’est le caractère légaliste de la démarche de la CNCD, laquelle s’est inscrite, dès sa naissance, dans une voie d’un non rapport de force pour affronter ce régime. Elle compte ainsi surfer sur l’émotion produite par les événements qui secouent nos voisins, en profitant de la vague de l’opinion internationale en faveur de ces peuples en lutte. De même qu’en 1989, on a surfé sur la vague de l’illusion démocratique dans un régime qui n’a pas changé de visage. Il est à signaler que les Tunisiens et les Égyptiens n’ont pas demandé, à ma connaissance, l’autorisation de manifester. En 1980, on n’a pas demandé non plus l’autorisation de manifester, ni en 1981, ni en 1988 ni encore en 2001. Les actions étaient spontanées et animées par un désir réel et profond de changement. Nos intellectuels, notre élite, nos cadres sont encore une fois à la traîne de l’histoire pour ne pas dire à côté. On ne fait pas une révolution par mimétisme ni avec un discours conformiste et légaliste, destiné plus à l’opinion internationale qu’à ceux qui réclament un vrai changement.

Ce qui m’afflige, ce n’est pas le nombre de manifestants présents sur place, on peut toujours spéculer là-dessus, mais cela importe peu. Le 7 avril 1980, sur la même place, on n’était pas plus d’une centaine pour affronter le pouvoir. Il n’empêche que nous avions déclenché un processus irréversible qui ébranla l’Algérie. Aujourd’hui, certains de ces acteurs reviennent sur la même place, mais dans le sens inverse de l’histoire. Comme argument fondateur de changement, ils reprennent dramatiquement les mêmes accusations lancées contre nous par le pouvoir en place de l’époque, à savoir, la sauvegarde de l’unité nationale, un peuple un et indivisible, dans un discours uniforme qui offusque et occulte tant de luttes et de combats. Aujourd’hui, ce qui m’inquiète, c’est cette offre de changement dans la continuité des constantes idéologiques. Les démocrates kabyles doivent-ils encore se renier pour être acceptés comme des Algériens politiquement corrects, par peur d’être taxés de régionalistes et d’être montrés du doigt pour atteinte à la sacrosainte idée de la nation ? Est-ce par conviction ou par stratégie ? Quelle qu’en soit la lecture, en endossant le costume taillé au climat ambiant, ils jouent le rôle de pompiers d’un système qui nous a déjà poussé au renoncement pour exister dans le national. Malheureusement, l’histoire se répète encore une fois et ces démocrates s’appliquent à confisquer la voix des peuples avec fierté et le sentiment du devoir accompli.

Ce qui pose problème, ce n’est pas la composante des manifestants qui en majorité sont Kabyles et désignés comme tels par l’opinion. On est habitué à ce genre de jugement et de condamnation. 1963, 1980 et 2001 sont les dates historiques qui ont mis à nu le malaise profond face à un peuple qu’on désigne du doigt comme dangereux pour la nation et qui pousserait à la balkanisation de l’Algérie. Par contre, je note cette hypocrisie politique de certains acteurs kabyles qui appellent au changement en s’appuyant sur une région que l’on peut mobiliser comme chair à canon pour affronter le régime, tout en confisquant sa voix. Une instrumentalisation de plus, « démocrate » celle-là, après avoir été instrumentalisée, à plusieurs reprises, par la dictature en place.

Ce qui m’étonne, ce n’est pas le satisfecit unanime décrété par les organisateurs sur le bilan de la marche, cela peut se comprendre. Je ne polémique pas sur un verre à moitié vide ou à moitié plein, chacun sa lecture de l’évènement et sa vision du monde. Ce qui est stupéfiant, c’est l’argument du porte-parole de la coordination déclarant que le 12 février est une première grande victoire contre la peur. L’amnésie, une maladie répandue dans nos contrées a visiblement contaminé nos démocrates. Il y a à peine dix ans, tout un peuple a marché sur Alger sans demander l’autorisation avec la seule volonté d’en découdre avec le régime en place. Tout le peuple kabyle a affronté les forces de répression. 127 jeunes ont trouvé la mort sous les balles réelles de cette dictature et aujourd’hui, ils sont les oubliés de l’histoire. De même, remontant plus haut dans le temps, on a oublié les centaines de victimes de 1963 qui se sont soulevées contre l’instauration de ce régime, les luttes pour les libertés en 1980, pour les droits de l’Homme en 1985 et contre l’oppression en 1988.

Pour ce porte-parole de la CNCD, le 12 février est le premier acte du combat démocratique naissant, balayant ainsi tout cet héritage des combats passés et récents. Dans ce sens, il est dans la continuité de ceux qu’il veut combattre, dans la même volonté de piétiner la mémoire collective et se retrouver sur le même terrain que celui du système, celui du déni des mémoires et de l’Histoire.

Ce qui m’agace, c’est la folklorisation du débat politique autour de la question du changement, avec toutes ses expressions, drapeaux algériens, chants patriotiques en arabe, slogans et j’en passe. Aucun chant en langue kabyle, pas de drapeau amazigh n’a flotté pour donner au moins un parfum de diversité. Étaient-ils interdits an nom de la démocratie ? Tout comme sont censurées dans le presse dite démocratique les opinions contraires à la ligne ambiante. Le comble du pathétique, ce sont ces députés kabyles s’exprimant en arabe pour dénoncer les coups de matraques reçus (il est vrai que c’est l’unique langue permise à l’APN) et qui viennent manifester tout de même pour le changement !

Ce qui m’inquiète véritablement, c’est le contenu du mot changement et sa portée historique. Oui, tout le monde est pour le changement, mais quel sens donner à ce mot ? C’est toute la problématique que je ne partage pas avec cette mouvance, toutes tendances confondues, qui réduit le champ de vision à une simple opération de marketing, vidant de son sens toute dynamique de rupture. En s’inscrivant dans le cadre structurel existant, on a défini les marqueurs idéologiques du changement, celle de la continuité des injustices contre lesquelles nous, démocrates et partisans de l’autonomie large de la Kabylie, nous combattons. De ce fait nous nous retrouvons dans l’obligation d’un double combat, celui du changement dans le changement. L’offre proposée en termes de changement ne nous satisfait pas, même si on partage le désir de renverser ce régime, d’abolir la dictature pour mettre un terme à 50 ans de souffrances et de privations de libertés. En termes de convergence, c’est la seule. Concernant les questions légitimes portant sur l’abolition de l’État jacobin et la redéfinition des fondements de la nation, on est surpris de constater que la liberté des peuples n’a pas droit de cité. Ils ont choisi de priver ces peuples du droit à leur existence tout en les mobilisant pour un combat qui les maintiendra dans un autre système négateur cette fois au nom de leur définition de la démocratie. C’est là que réside notre profonde divergence.

Rétablir la mémoire de tous ces combats démocratiques et identitaires dans lesquels la Kabylie a joué un rôle majeur dans l’Algérie post-coloniale est, à mon sens, le premier pas vers le véritable changement. Forts de note histoire, nous pourrons débattre de notre avenir en abordant les questions nécessairement de fond pour éviter les dérives et les impasses désastreuses.

Nous participerons avec toute notre conviction et notre détermination à mettre fin à ce système, cette dictature et ce régime et à l’abolition de toutes les constantes générées par une idéologie négationniste. La Kabylie, aujourd’hui, ne doit se mobiliser que si son aspiration à sa liberté est prise en compte. Elle n’a pas d’autre choix si elle veut sortir de son instrumentalisation, si elle veut vivre en paix dans un environnement qui met fin à sa marginalisation pour se consacrer à sa construction, tout en s’inscrivant dans un État national démocratique qui doit transférer les compétences nécessaires pour la réalisation de son ambition collective dans les domaines qui fondent son existence. C’est le seul combat, à mon sens, qui vaut tous les sacrifices aujourd’hui.

Aziz Tari

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