Matoub Lounès : Au-delà de la cicatrice, l’immense espoir

En quoi est-ce raisonnable d’attendre dix ans pour évoquer Matoub ?

C’est une manière de donner sa chance à l’oubli.
C’est mettre la poésie sur une liste d’attente.
C’est voir nos enfants grandir sans les accompagner.
C’est ternir un peu sans le savoir la blancheur de la neige.
C’est dire à Kenza qu’il n’y aura pas d’étoiles quand le jour décline.
C’est dire à Nadia d’attendre de nouveau un siècle pour sourire.
C’est dire à Malika vas-y, fonce, nous sommes là… de temps en temps !
C’est prier les Dorbane, Alloula, Djaout, Sebti, Mekbel et les autres d’attendre leur tour. La liste toujours dure à évoquer. Retour ligne manuel
C’est reconnaître que Lounès n’est qu’une escale de plus.

En quoi est-ce raisonnable d’attendre dix ans ?
A trop suivre les protocoles on devient complice du médiocre.
Marcher la tête en l’air nous éloigne de la solution.
Inventer coûte que coûte des discours risque de faire de l’ombre aux mots succulents du poète.
Risque d’inverser les strophes, d’égarer l’air du refrain.

Nul besoin de monument pour fêter l’artiste
Il suffit de rapprocher ses mélodies de celles de Hikmet, de Lorca, de Neruda et de tant d’autres maquisards du verbe.
Il suffit de réciter fièrement ses mots afin qu’ils redoublent de générosité.

Et il serait alors raisonnable de
Réserver une case dans la mémoire où peut se nicher l’écho de sa voix.
Signer un milliard de pétitions pour que les mots du rebelle s’installent au cœur des manuels scolaires.
Faire un film fleuve sur l’artiste, le chanteur, l’homme pour mieux comprendre le message du révolté.
Tracer les rides de sa colère sur les erreurs des historiens.
Redessiner les reliefs et le ciel de l’Algérie afin de rendre possible et paisible la promenade des perdrix.

Et il serait même raisonnable de
Créer d’autres hymnes pour conjuguer la Numidie au pluriel
construire un pont d’amitié définitif entre la femme et l’homme.
Démonter les barrières de la honte. Régler son compte au vautour des ténèbres
Détruire les hidjabs et laisser déferler les mille secrets de la bédouine.

Renvoyer les kamis, les uniformes et les armes au diable. Et rassurer Dieu de nos bonnes intentions en rendant son sourire à l’orphelin. En arrachant le mendiant à la rue, en ôtant la peur à la nuit et le masque à la prostituée.

Être raisonnable c’est ouvrir une fenêtre
Quand le temps est à l’orage et que le ciel est trop bas.
Quand la nuit s’étale le long des sentiers de l’amour.
C’est déchirer l’hymen dans l’envie et non dans les protocoles moralistes et désuets.
C’est écouter le chant de l’oiseau quand l’hymne s’accompagne des bruits de bottes.
C’est rendre l’accord majeur et ajouter une octave au chant des justes.
C’est dire à Lounès que même, si les neiges immaculées ont aussi leur part d’ombre, les cimes du Djurdjura n’en sont que plus fières.

Oui : Etre raisonnable c’est rappeler
Le sermon du barde quand l’oubli devient vertu.
Le sacrifice de l’homme quand les amis d’hier s’invitent aux banquets des rois.
Les blessures de l’âme quand les révoltes d’hier retirent le corsage dans les alcôves des puissants.
Que les balles des gendarmes n’étaient qu’un prélude a celles des autres…
Les autres qui ne diront jamais leurs noms.
C’est rappeler à ceux qui cultivent la haine que le rebelle est dans les mots de ceux qui sèment le beau.
Qu’il était seul face à l’hydre quand d’autres ont fait le choix d’abdiquer.
C’est raisonnable de lui donner raison quand la prophétie est accomplie « La peur encercle les foyers »

Lounès, le poète, l’artisan qui ciselait le verbe, modelait les mots pour en faire des chapelets dont s’ornent les libertés, continue de visiter les hameaux de sa Kabylie. Pour chanter « Dhi dhurar i dh elâemr iw ».

Mais au fait c’est plus raisonnable de rassurer l’aède, et de lui dire
Que ses rimes vont rejoindre l’envol de l’oiseau
Que sa voix épouse le vent dans des noces blanches
Que d’autres révoltes viendront perturber le sommeil de l’ogre
Que l’ombre de l’olivier qui au bord de la route attend le voyageur fatigué était en deuil, seule la bêtise au aguets attendait sa victime.
Que les enfants qui ont pleuré sa mort, adolescents, tombent sous les mêmes balles qui ont déchiré son corps
Ils ont beau accorder les chaînes pour des symphonies bâtardes

Nous savons que
Quand le suintement de l’eau sur la roche de nos montagnes se transforme en torrent … la colère n’est jamais loin
Quand une odeur fétide se dégage de l’histoire officielle, quand le passé se fait complice du présent pour pervertir le futur
Quand des coulées de boues couvrent les traces des chevaux des hommes de Dihya sur les sentiers du courage.
Quand la virgule se fait complaisance pour rendre la phrase docile
…qu’il serait raisonnable de mettre un point.

Il faut se surpasser pour espérer atteindre les rêves de l’artiste. Ne jamais le réveiller avec des fausses notes. Ne jamais venir avec des mots boiteux. Jamais porter des projets creux, des plans foireux ni des sourires douteux. Et surtout ne jamais pleurer le poète.
Se contenter simplement de planter un olivier et un poème là où les balles de la haine ont semé le désordre. Les arroser à coup de courage et de volonté. Dans mille ans, nos enfants fêteront Matoub Lounès à l’ombre éternelle de l’espoir.

Ainsi le serment n’est pas rompu.

Rezki et Kader Rabia

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