Matoub Lounès : des années après, les idéaux du barde toujours d’actualité (1)

« Ils ont tué Lounès le 25 juin 1998. Ils avaient essayé, déjà, mais à chaque fois Lounès était reparu. ». Ainsi s’amorçait le livre témoignage « Pour l’amour d’un Rebelle » écrit par son épouse Nadia, édité en 2000 à Paris, aux Éditions Robert Laffont.

La vie de Lounès aura été jalonnée d’épisodes dramatiques qui ne faisaient que lui rappeler son statut de sursitaire dans une époque où l’intolérance produit des tueurs de « lumières » qui privent le ciel de ses étoiles et la Terre de leur lumière. Sinon, sa vie aura été celle d’un homme exceptionnel de par sa bravoure légendaire que le commun des humains avait cru ne relever que de l’imaginaire.

En effet, ni l’anathème et les rumeurs assassines distillées intentionnellement pour le diaboliser et tenter de le mettre au ban de la société, ni les intimidations, les pressions et les menaces, ni même les attentats qui l’ont mutilé physiquement n’ont pu avoir raison de son courage et de son abnégation qui laissaient admiratif plus d’un. Tel un phénix, il renaissait de ses cendres à chaque fois que la folie et l’ignorance le frappaient. « Si vous croyez que vos balles peuvent me tuer, me revoilà, plus vivant que jamais déclamait-il dans « L’ironie du sort » sorti en 1989.

En 1987, alors qu’il était invité par le comité autonome des étudiants à la cité universitaire de Bejaia, juste avant le gala, les membres du comité autonome faisait une tournée pour une petite quête en vue de faire face aux différentes dépenses générées par les activités culturelles en cour. Sitôt annoncé, Matoub appelle le membre qui en avait fait l’annonce au micro. Il plonge sa main dans la poche et sort une liasse d’environ 10000 DA. Ayant vu cette grosse somme d’argent (en 1987), les étudiant ont sitôt mit fin à la quête. Matoub était le seul donneur ! Ce geste de générosité qui lui était très naturel s’est reproduit tout au long de sa vie, à chaque fois qu’il était sollicité ou qu’une situation similaire se présentait à lui.

Aussi et alors qu’il était visé de toute part, il s’arrêtait volontiers devant tous les auto-stoppeurs qui se mettait sur sa route ! Sa maison était accueillante et ouverte à toute personne qui se présentait pour le voir. Ses fans, des milliers, gardent de lui l’image d’un homme qui mettait à l’aise tout le monde et qui proposait spontanément à chaque visiteur de partager avec lui un café, un thé, une bière et parfois un déjeuner !

Les associations culturelles, foisonnantes durant les années 90, étaient souvent aidées, de diverses manières, par le Rebelle. Un membre d’une association culturelle témoignait à ce propos :

« Après son retour de ses blessures d’octobre 88, notre nouvelle association projetait de réaliser, pour la première fois, un calendrier kabyle. En guise d’illustration, le comité directeur avait opté pour une photo de Matoub. Il fallait au préalable, par respect à ce dernier, solliciter son accord. Étant étudiant à Tizi-Ouzou, donc plus proche de At-Dwala, j’étais désigné pour m’y rendre chez-lui. Je me présente un jour où le soleil était au rendez-vous. M’ayant ouvert la porte, j’étais tout impressionné de me retrouver nez-à-nez avec un mythe qui, pourtant, s’est tout de suite montré d’une simplicité déconcertante. Après les salutations d’usage, tout intimidé d’avoir déjà sa main sur mon épaule, je lui expliquais le motif de ma visite. Il me regarde d’un air étonné et me dit : « Ne me dis pas que tu as fait tout ce chemin-là juste pour que je vous autorise à mettre ce visage-là sur un calendrier ? ». Il me tira par la main jusqu’au salon, il m’offrit un verre de jus et là, comme s’il me connaissait depuis toujours, il s’est mis à discuter avec moi, de tout, de la culture, de notre association et de ce que nous comptons faire à l’avenir. Il m’écoutait avec une telle attention qui me rassura et ma timidité n’était plus là, comme par magie ! A la fin, il me raccompagna jusqu’à la sortie et après m’avoir invité à le solliciter en cas de besoins financiers, il me dit : « reviens quand tu voudras, ma maison est ouverte à tous les kabyles et à tous les militants des causes justes mais ne reviens jamais pour une autorisation, je vous appartiens, faites de moi ce que vous voulez, j’ai confiance en vous, j’ai confiance en notre jeunesse ». Un peu plus loin, je me suis arrêté sur le bord de la chaussée, saisi par une émotion que je n’ai jamais ressentie auparavant, j’avais la chair de poule et des yeux larmoyants, je me suis rendu compte que je venais de vivre un moment privilégié avec Monstre Sacré ! »

L’autre de ses qualités avérées et qui a souvent été à l’origine de bien des incompréhensions, est, sans nul doute, sa singulière sincérité dans tout ce qu’il entreprenait, disait ou faisait. Il y a quelques temps, l’une de ses grandes amitiés, une grande dame faite de valeurs humaines et de principes politiques inébranlables, à l’image d’ailleurs de son grand ami Lounès, nous disait à juste titre qu’il « …était versatile comme tous les grands artistes ». C’est méconnaître la part de l’humanité qui caractérise la personnalité du barde que de prendre sa franchise pour de l’inconstance.

Beaucoup se rappellent encore de la controverse dont il avait été à l’origine lors de la célébration du 10e anniversaire du printemps amazigh lorsqu’il vilipenda les principaux acteurs du Mouvement Culturel (MCB) dans un discours qui avait failli transformer le grand gala en une arène de gladiateurs. La déception était grande. Et pour cause, une célébration particulière qui intervenait pour la première fois en démocratie, dans le multipartisme et dans la liberté, de sorte que des imazighen du Maroc, de Djerba, de Libye, des Aurès, de Cherchell, de la vallée du Mzab, du Tassili, du Niger, de la Mauritanie et du Mali ainsi que des îles Canaries, tous ont tenu à marquer de leur présence ce grand moment de retrouvailles qui fut gâché par l’inattendue sortie au vitriol de Matoub. Certains, de retour chez eux, avaient, sous le coup de la colère, réservé un autodafé aux œuvres de l’artiste qu’ils avaient aimé depuis ses débuts.

Pourtant, une semaine après, il était l’invité de la Coordination des étudiants de l’université de Hasnaoua pour donner une conférence sur « la musique populaire ‘‘Chaâbi’’ d’El Anka à nos jours ». La salle était pleine comme un œuf. Dehors, des milliers d’étudiants et de citoyens qui n’ont pas pu y accéder, poireautaient. Le conférencier du jour s’avéra être un fin connaisseur de la musique et de son histoire. Mais ce que l’assistance attendait, c’était le débat qui allait suivre. Comme attendu, la première question : une étudiante, visiblement émue reprocha à Lounès, avec beaucoup de tendresse d’ailleurs, sa sortie du campus de Oued Aïssi en lui disant :

« C’était sur toi que reposait tout notre espoir de réaliser notre union et c’est toi qui as aggravé la division ».

Tout souriant et visiblement touché par la sincérité de l’étudiante, Lounès commença sa réponse par une plaisanterie, en disant qu’il aurait du ramener son mandole pour rechanter la chanson qui avait mis le feu aux poudres lors du gala avorté. Reprenant son air sérieux, il ajouta :

« Tu sais ma fille, je veux rester authentique de sorte que ceux qui m’aiment sauront pourquoi et ceux qui me haïssent aussi. Mais, je vous donne ma parole aujourd’hui devant tout ce monde que si un jour, je me rends compte que j’ai tort, je n’hésiterais pas une minute à faire mon mea culpa et à me rapprocher de mes adversaires d’aujourd’hui pour leur demander pardon ».

C’était là que, personnellement, Lounès m’avait reconquis par sa sincérité qu’il mettra d’ailleurs en œuvre. Il avait eu tort, il s’en était rendu compte et il s’est corrigé en bon « homme libre ».

À ce titre, il chantera dans « regard sur l’histoire d’un pays damné » : « …ce parti ou celui-là, je ne me gênerai pas à les torpiller haut et bas, sans relâche mais sans mépris… ». Et de poursuivre dans la langue pour laquelle il a voué toute sa vie : « …Ma yella wwteγ di gma ass-agi, tassa-w ur t-tugi… ».

Il sera ainsi l’un des partisans les plus actifs de l’arrêt du processus dit électoral de 1991, qui allait mettre le destin de l’Algérie entre les mains du fanatisme religieux. À travers son album « L’hymne à Boudiaf », sortit en 1993, il rendra un vibrant hommage à l’auteur de « L’Algérie avant tout » qui a su redonner espoir aux populations en six mois de gouvernance durant lesquels il avait incarné la rupture avec la langue de bois en vigueur et avec l’islamisme avec lequel il avait décidé d’en finir.

Malgré la tourmente croissante provoquée par les attentats terroristes qui frappaient les services de sécurité de proximité et l’élite dont des journalistes, des compétences mondiales, des militants qui payeront de leur vie leur engagement en faveur de l’État républicain, Matoub était de ceux qui ont choisi de rester parmi les leurs. Il prendra part aux assises du Mouvement pour la République (MPR) en novembre 1993 et participera à la grandiose marche du 29 juin 1994 à laquelle avait appelé ce mouvement transpartisan pour exiger que la lumière soit faite sur l’assassinat du président Boudiaf. Un attentat à la bombe y a fait 2 morts et plus de 70 blessés, tous des Kabyles…

En cette année 1994, l’horreur intégriste avait atteint son point culminant. Passant à un stade de barbarie toujours plus abjecte, les islamistes massacraient femmes refusant le port du voile dont la plus emblématique est Katia Bengana, syndicalistes, militants démocrates et citoyens qui refusaient la soumission devant leur diktat. L’État était à genoux et donc incapable de garantir la sécurité des citoyens. L’appel à la résistance était lancé et des groupes d’autodéfenses se constituèrent aussitôt à travers hameaux et villages. Avec comme seules armes des fusils de chasse, des armes blanches et la farouche détermination de ne pas laisser les hordes terroristes piétiner l’honneur des villages. Matoub soutient cette solution et encourage les réticents à se constituer dans le cadre de la résistance qui lui était chère et qu’il évoquera avec force sur scène lors de son ultime gala, début 1998, au Zénith de Paris.

Démocrate, républicain et amoureux jusqu’au bout des ongles, de la Kabylie et au-delà, de sa terre ancestrale, la Berbèrie, il était aussi un laïque qui s’assumait pleinement. Il avait conscience des risques qu’il encourait en adoptant systématiquement des positions frontales vis-à-vis des tenants d’un ordre moyenâgeux, du pouvoir et des réconciliateurs du Contrat de Rome sous l’égide de Sant’ Egidio qu’il qualifiera, lors d’une émission télévisée, de « haute trahison ».

Il sera kidnappé par les terroristes intégristes en septembre 1994 et condamné à mort par un tribunal islamiste avant que ses ravisseurs ne se ravisent et le libèrent quinze jours plus tard sous une pression populaire impressionnante. La peur s’était emparée, pour la première fois, des maquis terroristes. Commencera alors une compagne de diffamation et de dénigrement visant à le détruire par l’anathème et l’immoralité en semant le doute quant à son rapt que certains qualifient encore à ce jour de « vrai faux » kidnapping. Il en sera affecté au plus profond de lui-même et il le fera savoir dans ses œuvres et notamment dans son livre témoignage « Le Rebelle » (Éditions Stock, 1995) qu’il avait tenu à écrire dans le seul but de clouer le bec à ses détracteurs.

Cette œuvre lui ouvrira grandes les portes de la consécration et il se verra ainsi attribuer le Prix international de la mémoire en France et celui de la liberté d’expression au Canada dont les discours de haute facture, prononcés à ces occasions, témoignent, si besoin est, de la dimension politique et intellectuelle que l’artiste qui était à l’apogée de son art, avait acquise.

Son combat, Matoub le mènera avec courage et sincérité jusqu’au jour fatidique qui marquera à jamais la mémoire collective de tous les hommes et les femmes épris de justice et de liberté. Il sera lâchement assassiné le 25 juin 1998 sur la route menant à son village Taourirt Moussa par un groupe armé qui blessera grièvement son épouse et ses deux belles sœurs qui l’accompagnaient ce jour-là. L’émotion était telle qu’une chape de tristesse et de douleur s’était abattue sur le pays. Jacques Chirac, entre autres, avait, rappelons-le, exprimé sa « profonde tristesse » devant cet acte ignoble qu’il avait fermement condamné.

Le lendemain, le GSPC revendique officiellement cet acte abject. Ses détracteurs de toujours sont de suite montés au créneau, pour ne pas rester en marge de l’émotion qui s’était emparée de tout un peuple, et du même coup, verser une larme de crocodile afin de tenter de faire oublier tout ce qu’ils avaient fait endurer au « barde flingué  » durant les dernières années de sa vie. Ainsi, s’accaparant sans scrupules le symbole, dont certains avaient même jubilé à la nouvelle de sa mort, ceux-là même qui sont allés trop vite en besogne en s’investissant dans une campagne sans précédent ; insinuant en public et accusant en privé, différentes parties d’en être complices, ils ont marqué en fait l’amorce d’une certaine pollution de la scène Kabyle qui atteindra son paroxysme entre 2002 et 2005.

Il ne s’agit aucunement ici, de réinviter l’ineptie et la bêtise pour évoquer la mémoire de Lounès ; mais il est inconcevable de continuer à taire l’histoire pour faire dans le politiquement correct tout en sachant qu’on aura failli au devoir de la sincérité et de la franchise qui faisait de Lounès Matoub un artiste charismatique et redouté.

La nostalgie est souvent exprimée par un peuple qui se sent plus que jamais orphelin de son artiste intronisé, malgré lui, guide spirituel. Pas un village, pas une rue en Kabylie ne manquent d’exposer un portrait géant ou une statue de Lounès ; réalisés souvent par une jeunesse sans le sou. Un véritable phénomène de société qui est allé au-delà des frontières puisque dans beaucoup de régions marocaines, ces portraits ornent les façades des places et des allées. A Grenoble, dans la commune de Saint-Martin-d’Hères, à Lyon, ville de Vaulx-en-Velin, deux rues portent son nom depuis 2003 et Bertrand Delanoë, l’actuel maire de Paris, a baptisé, en 2008, une rue de la capitale française au nom de Matoub Lounès.

« Je veux qu’on consacre en cette année (…) un moment très fort à un Berbère amoureux de Paris que j’ai bien connu, beaucoup apprécié et admiré. C’est Matoub Lounès. Pour son talent, sa fermeté mais aussi sa générosité, sa capacité à partager avec les autres, sa sensibilité, et pour sa gentillesse, consacrons un moment d’hommage de Paris autour du talent, du message, et aussi de notre fidélité à cet homme mort en aimant passionnément la liberté »

affirmait le 28 mai de la même année, le maire devant le conseil de Paris composé de l’ensemble des élus de la ville.

Il a chanté tout haut ce qui rongeait son peuple de l’intérieur avec des mots de tous les jours et des formules qu’il puise tantôt dans le patrimoine populaire oral, tantôt dans sa propre inspiration. La puissance de ses textes avait fait dire au caricaturiste Dilem que Matoub « produisait un kabyle nucléaire ». C’était sans doute cela qui explique l’incroyable amour dont il jouissait chez des pans entiers de la société, notamment chez les jeunes qui sentaient qu’il exprimait parfaitement leurs frustrations et les injustices qu’ils subissaient. Sa singulière proximité d’avec son peuple de telle manière que sa disponibilité était systématique et d’une générosité telle que la conscience collective en est, à ce jour, marquée indélébilement. Ce n’est pas par hasard que, quinze ans après son assassinat, il reste indétrônable dans les cœurs et dans les ventes chez les disquaires de toute la Kabylie et au-delà. Ce monopole qui, au passage, amasse bien des fortunes, semble être, selon des observateurs aguerris, promis à durer encore dans le temps.

Aussi, il est légion d’entendre aujourd’hui ça et là, des citoyens regretter l’absence de l’alchimiste du verbe devant la désorientation et le désenchantement ambiant que certains exploitent pour se corrompre et vendre leur âme au diable, par cette pensée qui en dit long :

« Si Matoub était encore là, Il n’en aurait pas été ainsi ».

Aujourd’hui enfin, il s’agit de marquer une halte après quinze ans (déjà !) sans lui et constater, à la lumière des événements qui auront marqué l’après 25 juin, combien le message et le combat de Lounès Matoub sont, plus que jamais, d’actualité.

Allas Di Tlelli

Note :

(1) Article publié dans les quotidiens : El Watan, Le Soir d’Algérie, Algérie News

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