Matoub Lounès, l’éternel vivant

A l’occasion de son quatrième anniversaire, le CSPK a organisé, dans un local associatif parisien, une après-midi en forme d’hommage à Matoub Lounès. Compte-rendu.

Dimanche 24 Juillet dernier, le Collectif des Sans Papiers Kabyles (CSPK) a fêté le quatrième anniversaire de sa création. Né en 2001 à la suite de l’afflux massif de jeunes Kabyles en France en raison de l’insoutenable répression qui frappait alors la Kabylie, le CSPK tente d’aider ces jeunes et de coordonner leurs efforts de régularisation. Il sert d’interlocuteur auprès des autorités préfectorales françaises pour plaider la cause des sans-papiers Kabyles. Le CSPK assure également une permanence juridique gratuite hebdomadaire afin d’aider ses membres à élaborer leur demandes de régularisation. Le CSPK revendique aujourd’hui 3000 adhérents.

Un programme riche

Alors que les murs de la salle sont recouverts de tableaux évoquant la Kabylie et de dessins représentant Matoub Lounès, l’après-midi débute par des diffusions de chants et musiques du chanteur assassiné ainsi que des projections de DVD et vidéo consacrés à sa carrière. Elle se poursuit par une performance scénique de Mokrane Neddaf, membre du CSPK, qui présente a un public ravi des extraits de sa pièce douce-amère intitulée Retraité à vingt ans.

S’ouvre alors la deuxième partie de cet anniversaire-hommage : une conférence-débat sur le thème de « Lounès Matoub, l’éternel vivant ». Pour discuter de ce sujet, le CSPK a fait appel à quatre intervenants de grande qualité : Saïd Chemakh, docteur en langues et civilisations berbères et enseignant de Tamaziγt, Masin Ferkal, professeur, président de l’association Tamazgha et infatigable militant berbériste, Ahcène Bozetine, avocat et membre du congrès exécutif du Congrès Mondial Amazigh et enfin Yalla Seddiki, doctorant en littérature à la Sorbonne, spécialiste de l’œuvre de Matoub et auteur de la première anthologie consacrée au chanteur défunt, publiée sous le titre Mon nom est combat.

Matoub, chroniqueur du quotidien

Saïd Chemakh ouvre la discussion en rappelant que, selon lui, la place particulière que tient Matoub dans le cœur des Kabyles vient du fait qu’il a été le premier chanteur à exprimer en termes clairs et directs les frustrations sociales de la population. Alors que d’autres chanteurs se contentaient de paroles allusives (Aït Menguellet) ou bien se consacraient principalement à la revendication culturelle amaziγ (Ferhat), Matoub Lounès, dès les années 1980, n’a pas hésité à décrire les maux sociaux qui affectaient (et affectent toujours) sa société. Il évoque le trafic de devises, la contrebande, la pénurie, le chômage, toutes choses qui plombent le quotidien de ses auditeurs. Idem pour la politique, chaque fois qu’il juge un événement important, il écrit une chanson à ce sujet, depuis les accords Aït Ahmed-Ben Bella de 1985 aux tueries des GIA en 1997-98 en passant par l’assassinat de Boudiaf en 1992. Pour Saïd Chemakh, Matoub est avant tout remarquable en tant que « chroniqueur du quotidien ».

Matoub Lounès était toujours prêt à aider

Masin Ferkal replace la figure de Matoub Lounès dans le cadre plus général des luttes qui ont précédé et suivi Tafsut Imaziγen, en 1980. Il évoque notamment la situation très particulière que connaissait alors, suite aux émeutes de 1980, l’université de Tizi-Ouzou. Il rappelle qu’avant ces évènements, l’université était, comme d’ailleurs toutes les institutions algériennes, complètement verrouillée par le parti unique de l’époque, le FLN. Le relais du FLN au sein de l’université était l’UNJA (Union nationale de la jeunesse algérienne), qui exerçait son contrôle sur toutes les activités étudiantes. Exprimer la revendication amaziγ dans ces conditions était impossible, et les manifestants d’avril 1980 ont donc mis à la porte de l’université l’UNJA et le FLN, faisant de l’université de Tizi-Ouzou la seule « université libérée » d’Algérie. Durant les années qui ont suivi ces évènements, la vie étudiante fut organisée par des comités autonomes, désignés démocratiquement (Masin Ferkal étant d’ailleurs membre du comité de Oued-Aïssi). Ces comités étudiants organisaient entre autre le traditionnel gala du 20 avril, pour célébrer le déclenchement de Tafsut Imaziγen. Ce gala rassemblait des foules venues de toute la Kabylie et même d’Alger et constituait un lieu d’expression privilégié de la revendication amaziγ. C’est dans ce cadre que les étudiants ont pu apprécier la valeur de l’engagement de Matoub Lounès pour cette cause. Matoub n’a en effet jamais voulu manquer de participer à cet évènement symbolique. Plus encore, il était toujours disposer à aider les étudiants organisateurs dans la mesure de ses moyens (sonorisation, prêt de sa voiture…) alors que, souligne Masin Ferkal, « ce n’était pas le cas de beaucoup d’artistes ».

Evoquant toujours le milieu universitaire dans les année 1980, mais cette fois à l’université Ben Aknoun à Alger, Ahcène Bozetine explique comment les chansons de Matoub servaient de marqueur identitaire fort : « A Alger, ce n’était pas comme à Tizi-Ouzou, les étudiants kabyles et les militants berbéristes étaient dispersés, il était difficile de les reconnaître dans la masse. Alors le soir, nous allions dans les couloirs de la cité universitaire écouter aux portes des chambres : si l’étudiant écoutait des chansons de Matoub ou de Ferhat, nous savions qu’il était des nôtres ! ». Matoub Lounès constitue même une sorte de bouteille d’oxygène pour ces étudiants kabyles exilés à Alger : « A la fac d’Alger, nous devions faire face au FLN qui était très présent, contrairement à Tizi-Ouzou. De plus nous devions aussi affronter sur le campus les organisations islamistes, déjà très violentes, puisque c’est à Ben Aknoun que des islamistes ont poignardé à mort le militant berbériste Kamel Amzal en 1981. Alors pour nous, aller assister chaque année au gala du 20 avril à Tizi Ouzou et y voir Matoub chanter, c’ était un formidable bol d’air frais qui nous permettait de continuer. »

« Matoub n’est pas un simple chanteur à texte. C’est un véritable artiste, un grand poète »

Yella Seddiki revient quant à lui à la nature même de Matoub Lounès et à ce qui fait le génie de ses textes. Pour lui « Matoub a crée de son vivant un mythe autour de son nom, mais paradoxalement ce mythe le consumait de plus en plus et a fini par le tuer, comme un chevalier qui serait écrasé par sa propre armure. ». S’inscrivant en faux par rapport au propos antérieurs de Saïd Chemakh, il refuse de voir la poésie de Matoub cantonnée dans la chronique sociale : « Matoub n’est pas un simple chanteur à texte, comme Jacques Brel ou Renaud. C’est un véritable artiste, un grand poète, égal de Baudelaire ou d’Agrippa d’Aubigné. » Reprenant les textes kabyles des chansons de Matoub ainsi que les traductions françaises qu’il a effectuées pour son livre Mon nom est combat, Yella Seddiki, en bon spécialiste de l’analyse poétique, souligne la richesse du verbe matoubien, ses différents niveaux de signification. A son sens, ce qui fait la grandeur de Matoub est le fait qu’il puise dans le quotidien, les traditions, l’histoire et les épreuves de son cher peuple kabyle et qu’à travers son talent poétique il transforme cette matière commune en œuvre d’art. Il passe en revue les différents thèmes qu’a abordé le chanteur dans les 138 chansons qu’il a écrit : Tamaziγt bien sûr, la politique, mais aussi l’amour. Yella Seddiki note que, de manière surprenante et « quasi-prophétique, ses textes sont souvent marqués au sceau du désespoir et ne trouvent généralement leur aboutissement que dans la mort du poète ». Pour lui, il faut regarder au delà de la figure publique qu’a été Matoub Lounès pour distinguer l’artiste tourmenté, orfèvre des mots, qu’il cisèle et triture, mû par une force créatrice hors du commun, à la fois féconde et douloureuse.

Suite à cette passionnante conférence, les organisateurs ont invité l’assistance à partager avec eux boissons et pâtisseries et les jeunes sans-papiers et leurs invités ont pu profiter d’un mini-gala musical gratuit donné par Hamid Matoub, Wahab, Zourane et Nora Ath Brahim, au cours duquel ils ont, malgré toutes les épreuves qu’ils rencontrent, donné libre cours à leur joie de vivre.

Pour Kabyles.net – Rédaction Paris

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