Matoub : une voix juste entre deux feux

Publié le 2 février 2006 par le quotidien italien de gauche Il Manifesto, cet article retrace la vie extraordinaire du chanteur kabyle Matoub Lounès, né il y a exactement cinquante ans et assassiné il y a huit ans. Un bel hommage à ce martyr kabyle, symbole de l’amazighité. Kabyles.net a traduit pour vous cet article de l’italien.

La vie libre de Lounès Matoub, chanteur berbère qui ne voulut jamais accepter d’ordres ni du régime algérien ni des islamistes fanatiques. Et c’est pourquoi il a été assassiné.

« Le berbère a toujours été ma langue maternelle, le français un instrument de travail. En arabe je sais seulement écrire mon nom et mon prénom ». Ainsi répondait Lounès Matoub, chanteur algérien et martyre de la cause berbère, à qui lui demandait quel rapport il avait avec la langue officielle de son pays. « Après l’indépendance, continuait-il, tamazight, la langue parlée de ma terre, la Kabylie, a été interdite par le nouveau pouvoir. La culture berbère, essentiellement orale, a été considérée comme subversive et l’on ne faisait rien pour en assurer la transmission. Durant mon adolescence l’Algérie a connu un fort processus d’arabisation. Mais l’arabe n’est pas ma langue, concluait-il, et comme ils ont cherché à me l’imposer je l’ai rejeté ». Lounès Matoub était né le 24 janvier 1956 à Taourirt Moussa, un petit village de montagne entouré d’oliviers, en Kabylie, région berbère de l’Algérie. Parmi ses premiers souvenirs, les chants des femmes du village, mais surtout la voix de sa mère. « Au village elle était invitée à chanter aux mariages et aux veillées funèbres. Le soir, à la maison, elle me racontait les contes de notre tradition, histoires de sultans, de guerriers et de femmes splendides. Les chansons, au contraire, parlaient d’exil, de départ et de séparation. » Le père de Matoub, comme des milliers de ses compatriotes, avait quitté le pays en 1946 pour aller travailler en France.

Les enfants jouaient à la guerre

Durant la guerre d’indépendance la Kabylie, avec ses montagnes recouvertes d’une épaisse végétation, devint un refuge sûr pour de nombreux maquisards. « Dans les villages, – se rappelait Matoub – les enfants jouaient à la guerre. Leurs héros étaient les combattants de l’ombre, les troupes françaises, naturellement, l’ennemi ». Ce qui épouvantait le plus les enfants restaient les perquisitions des soldats la nuit, toujours plus fréquentes vers la fin de la guerre.

Le jour de l’indépendance, il avait six ans.

Renvoyé de toutes les écoles secondaires de la région pour absences et retards systématiques, le jeune Lounès faisait souvent la belle, terminant régulièrement dans d’obscures rixes nocturnes. Il passa un mois en prison. Quand il en sortit il s’inscrivit à un cours de mécanique, avec l’espoir de pouvoir travailler en France. Mais après six mois d’atelier, arriva la convocation pour le service militaire. On était en 1975. Le service durait deux ans.

C’est à ce moment, pour fuir la petitesse d’esprit qui l’entourait, qu’il commença à écrire des poésies. Il en avait déjà composés auparavant, mais cela avait toujours été un simple passe-temps. Plusieurs fois il s’était produit avec sa mandole pour les fêtes traditionnelles du village. Quand il termina son service, son père, revenu définitivement de France, le fit entrer dans l’économat de l’école où il travaillait comme cuisinier. Travail de bureau. Mais au lieu de noter les entrées et les sorties, Matoub continuait à écrire des poésies. Il en composa des dizaines, prenant sur son temps de travail. Il reçut plusieurs fois des avertissements. Quand il fut licencié, il décida de partir pour la France.

Quatre mille francs en poche.

On était en 1978. A Annemasse, en Haute Savoie, il y avait une nombreuse communauté kabyle, sur qui il pouvait compter en cas de besoin. Dans la petite ville, il y avait une intense vie nocturne avec de nombreux lieux pour la musique vivante. Dans un de ces endroits, tenu par un compatriote, Matoub fut invité à se produire. Il joua tout son répertoire et à la fin de la soirée il se retrouva avec quatre mille francs en poche. Il n’avait jamais vu une telle liasse de billets. Pour la première fois il commença à penser sérieusement à prendre la voie de la musique.

Quelque temps plus tard il partit pour Paris. Il jouait dans les bars d’immigrés du côté de Barbès. Il y avait plus de concurrence qu’à Annemasse, mais à Paris il fit connaissance des chanteurs kabyles plus introduits, qui l’invitèrent à chanter avec eux. Parmi eux, Idir le convainquit d’entrer dans un studio d’enregistrement. Ils installèrent un micro et Matoub attaqua par un chant de fête de son village. De l’autre côté de la vitre ils se mirent à enregistrer. Ainsi en sortit son premier disque. Ce fut un succès immédiat.

En 1980 il fut invité à l’Olympia, à Paris. En Algérie, pendant ce temps-là, les revendications berbères se trouvaient portées par une organisation « politique », le Mouvement Culturel Berbère. La répression de la part du pouvoir algérien ne se fit pas attendre. En mars de cette année-là, l’écrivain Mouloud Mammeri s’apprêtait à donner une conférence sur la poésie kabyle à l’Université de Tizi-Ouzou. Les autorités interdirent le cours. Les étudiants kabyles se réunirent devant l’Université de Tizi-Ouzou, la capitale de la région. Au cours des jours suivants la protestation s’étendit à toutes les écoles et les lieux publics. Le 16 avril fut décidée la grève générale dans toute la Kabylie. Trois jours après, dans la nuit du 19 au 20, l’armée reçut l’ordre de donner l’assaut : les lycées, les universités, les hôpitaux furent investis. Il y eut des centaines de blessés, de nombreuses personnes arrêtées, mais pas de mort.

Matoub se trouvait à Paris. L’Olympia était son premier grand concert et il ne pouvait renoncer. Il entra en scène, la mandole dans une main, endossant une tenue militaire. « Mon pays est en guerre », expliqua-t-il au parterre. Avant de commencer il demanda une minute de silence, en signe de solidarité avec les siens.
Les évènements de 1980 en Kabylie prirent le nom de « Printemps berbère ». Pour la génération de Matoub c’était un nouvel acte de naissance. Depuis, le 20 avril est célébré comme une fête nationale. Matoub ne manquera jamais le rendez-vous. Tous les ans il retourne en Kabylie pour fêter l’anniversaire, terminant la journée de fête par un concert.

La popularité du chanteur berbère grandissait rapidement. Ses chansons, interdites à la radio et à la télévision algérienne pour leurs critiques des abus des gouvernants et leur rappel de la cause berbère étaient chantées en chœur dans les stades et scandées dans les marches de protestation.

Matoub vivait en France mais retournait souvent en Kabylie où il menait sa vie de toujours, fréquentant les bars et s’arrêtant sur la route pour parler avec les gens. « Je n’arrêterai jamais de boire, dira-t-il quelques années plus tard, en pleine guerre civile, seulement parce que n’importe quel fanatique de l’islam veut m’imposer sa loi .

Les mouvements pour le pain

En octobre 1988 l’Algérie traversait une grave crise économique. Dans la capitale éclatèrent des manifestations spontanées pour le pain, et les autorités proclamèrent l’état de siège. En Kabylie, devant l’université de Tizi Ouzou, les étudiants diffusèrent des tracts de soutien aux manifestants d’Alger. Ce jour-là Matoub se trouvait aussi devant l’université. Il avait un paquet de tracts et était monté dans sa voiture pour les distribuer tout au long de la route. Deux étudiants l’accompagnaient. Au cours du trajet ils furent arrêtés par une jeep de la gendarmerie. Les militaires les firent descendre de la voiture. Ils passèrent les menottes aux deux étudiants. Puis l’un deux arma sa Kalashnikov et tira à bout portant sur Matoub, le blessant au bras. Matoub vacilla sans tomber. C’était une réaction disproportionnée. Tout de suite après arriva une autre rafale, cinq projectiles. L’un lui traversa l’intestin, écrasant son fémur droit. Il s’écroula à terre, ne sentant plus sa jambe. Les gendarmes le chargèrent sur la jeep. Au premier hôpital ils le remirent aux médecins : « Voici votre fils de chien ». Trois jours après il fut transféré à Alger. Malgré l’état de siège, des centaines de personnes étaient devant l’hôpital pour saluer sa venue. Les opérations au fémur lui laissèrent une jambe plus courte de cinq centimètres.

En 1991 le Front Islamique du Salut gagna les élections en Algérie. L’oligarchie au pouvoir décida d’annuler les élections et mit hors-la-loi le parti islamique. C’est ainsi que commença la « sale » guerre civile algérienne. Durant ces années, Matoub était directement engagé dans le Mouvement Culturel Berbère, en particulier les luttes pour la reconnaissance de tamazight comme langue officielle de l’Etat. Sa conduite déréglée, sa renommée de mécréant, l’influence sur un vaste public placèrent son nom au sommet de la liste des cibles des groupes islamiques armés. Matoub se savait menacé. Il recevait des lettres anonymes, des menaces. Plusieurs faux-barrages dont les intégristes se servaient pour leurs embuscades, avaient été signalés sur la route entre Tizi-Ouzou et son village. Il aurait dû quitter la Kabylie, arrêter de chanter, s’enfermer à la maison. Au contraire il aimait sortir, aller dans les bars, discuter jusqu’au petit matin. Il continua sa vie de toujours, avec des précautions supplémentaires. Quelques mois avant son enlèvement, alors qu’on comptait tous les jours des dizaines de morts parmi les forces de l’ordre, les intellectuels et les journalistes, mais surtout parmi les citoyens désarmés, Lounès Matoub se produisit à Tizi-Ouzou, dans un stade bondé, contre le terrorisme islamique, mais aussi contre les abus de pouvoir et le laxisme des autorités algériennes.

Le 25 septembre 1994, il fut enlevé par un commando du GIA alors qu’il rentrait en Kabylie depuis Alger au volant de sa voiture. Après quelques jours de détention dans un endroit non précisé de la montagne kabyle, les fondamentalistes lui communiquèrent qu’il allait être jugé. Le procès se déroula dans un refuge creusé dans la roche. Trois jeunes barbus, les soi-disant émirs, conduisaient l’interrogatoire. A cause de l’humidité les couvertures sur lesquelles ils étaient agenouillés étaient complètement pourries. Puis on mit en marche un magnétophone et commencèrent les questions. Ils lui reprochaient tous les passages qu’ils jugeaient offensants pour le Coran et pour la religion musulmane. Matoub essayait de se défendre : « Je chante, il n’y a rien d’autre ». Puis ils lui demandèrent des informations sur les comités de vigilance en Kabylie. Ils semblaient préoccupés par la réaction des villages. Dès le moment où s’était diffusée la nouvelle du rapt, les habitants se réunissaient en groupes et sortaient tous les jours à la recherche de Matoub. Les bases du GIA, quelque part dans les montagnes, ne devaient pas être loin. Il y avait eu aussi une marche à Tizi-Ouzou. Une région entière s’était mobilisée pour démontrer qu’elle ne cèderait pas aux intimidations.

L’interrogatoire dura plusieurs heures. Les émirs l’obligeaient à enregistrer un message aux Kabyles, une déclaration solennelle où il annonçait qu’il cessait de chanter pour toujours. En échange, ils lui offrirent des moyens pour changer de vie, une aide économique pour ouvrir un commerce. Le verdict arriva deux jours après. Condamnation à mort pour avoir offensé le Prophète. Cependant, à partir de ce moment, quelque chose changea. Entre ses gardiens, des hésitations apparurent, une forte tension ; la vigilance redoubla. Le matin du 10 octobre, après 15 jours de détention, ils le poussèrent dans une voiture, sans explication. Ils roulèrent toute la journée. La nuit déjà tombée, ils s’arrêtèrent dans un village, lui enlevèrent son bandeau et le conduisirent dans un bar, les armes à la main. Ils déchirèrent les cartes à jouer des clients, détruisirent les bouteilles, confisquèrent les pions des dominos. Puis ils se présentèrent : « Nous sommes le GIA. C’est nous qui avons enlevé Matoub. Maintenant, il est sous votre responsabilité jusqu’à ce qu’il rentre à la maison ». Et ils partirent.

Une cible désignée

« Je suis une cible désignée », dira Matoub quelques mois après. « Malgré tout, je n’ai pas changé. Ma popularité a augmenté et cela, pour eux, représente un défi. Désormais je ne m’appartiens plus, cette sorte de résurrection je la dois à la mobilisation des miens ; et je dois la traduire dans ma bataille. Mais je ne suis pas un pur, je ne veux pas changer mes comportements habituels. Je suis avant tout un poète, un saltimbanque, un vagabond toujours à la recherche de quelque chose. « Si tu ne respectes pas la parole donnée, nous te retrouverons partout », m’ont-ils dit, il n’y aura pas un endroit de la planète où tu te sentiras en sécurité ». La prochaine fois ils auront ma peau, j’en suis certain. Et cette fois-là ils ne m’avertiront pas ».

Lounès Matoub sera assassiné quatre ans plus tard, le 25 juin 1998, dans un guet-apens tendu par un groupe d’hommes armés sur la route de Tizi-Ouzou. Cinq jours plus tard, le GIA revendiqua l’attentat, mais depuis, entre inerties, enquêtes et faux coupables, la justice algérienne n’a pas réussi à déterminer la vérité sur les commanditaires et les exécutants de ce crime. Un mois avant sa mort, était sorti le disque «  Lette ouverte... », le dernier acte d’accusation de Lounès Matoub contre « ceux qui ont imprimé la terrible marque de la religion et du panarabisme sur le visage de l’Algérie ».

Par Luca Rossomanda

Traduction de l’italien par Kabyles.com – Tous droits réservés

 

 

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