Mes Aïds

Je n’ai jamais aimé l’Aïd, ni la petite, ni la grande. Dans mes souvenirs un peu confus d’enfant, le sacrifice du mouton a longtemps été interdit et les cadeaux, pas plus que les habits neufs, n’étaient de mise. C’était la guerre et, de toutes façons, la bourse des parents ne le permettait pas. Le souvenir vivace que j’en garde est la corvée qui consiste à embrasser les têtes de tous nos vieux oncles en souhaitant à chacun son « lɛid n-lehna » (Aïd de paix), c’était une obligation qui nous était faite à nous, enfants. Ça, c’était durant « lɛid tamezyant » (la petite Aïd) ; quant à la grande, il faudra attendre la fin de la guerre pour voir sa célébration rétablie, mais l’égorgement de l’agneau que nous avions élevé, choyé des mois durant nous affligeait, et nombre d’enfants pleuraient à chaudes larmes la pauvre bête et refusaient d’en manger la viande, denrée pourtant si rare alors.

À la vérité, je n’ai aimé qu’une seule fois l’Aïd, c’était fin 81, en plein pays arabophone. Activement recherché par la Sécurité militaire, je m’étais réfugié à Annaba, ville où je n’avais aucune attache familiale et où les services n’allaient pas me rechercher. Je vivais reclus dans la cité universitaire où j’avais été recueilli par un étudiant kabyle qui m’avait reconnu alors que j’errais dans les allées du campus. J’avais été invité, le jour de la grande Aïd, par un étudiant d’Annaba, ami du Kabyle qui m’hébergeait, à partager lɛaṣban (différent de lɛaṣban kabyle), servi pour les hommes dans un garage. L’humanité de ce garçon m’avait réchauffé le cœur. Ce jour de grâce, j’avais également rencontré de vieilles personnes arabophones qui m’avaient parlé – incroyable ! – de Si Muḥend, à Sidi Ammar, quartier d’Annaba où avait vécu l’aède. Cette évocation m’avait serré le cœur de mélancolie car déjà, dans mon exil, je me remémorais les vers du poète composés précisément à Annaba, quelques quatre-vingts ans auparavant :

Tebɛaγ iṭij s wallen iw (Je suivais des yeux le soleil)
Γer lǧiha n-tmurt iw (En route vers mon pays)
Γer lγerb iɛedda iṣṣufeṛ (Il poussait vers l’occident sa course) [1]

C’était là, « γer lγeṛb », vers l’Occident, vers son pays natal, que le soleil allait terminer sa course. Dans cette ville, que je découvrais et où j’étais totalement étranger, le seul mouvement de l’astre me ramenait, moi aussi, à chaque crépuscule, vers mon pays interdit. Chaque soir, l’occident devenait mon pays.

Hormis cette exception, je ne me suis jamais senti en communion, à l’occasion de l’Aïd, même durant les retrouvailles de la famille élargie. L’origine de cette réticence tient, au moins en partie, à mon tempérament, peu porté sur les effusions collectives.

Mammeri nous avait fait aimer Si Muḥend, le poète qui avait tant chanté les Aïds, fêtes où les familles se réunissaient. Or, pour Si Muḥend qui avait vu sa famille décimée par la répression de 1871 – lui-même, réchappa in extremis d’un peloton d’exécution – l’Aïd attisait la solitude qu’il vivait comme une malédiction :

Ay ul iw ifna k ssbeṛ (Tu dois, mon cœur, t’armer de patience)
M’ad-tiliḍ d lḥeṛ (Et te montrer de noble race)
Ass agi d-tasewwiqt n-lɛid (C’est aujourd’hui veille de l’Aïd)

Kul lemqam Rebbi yeḥder (Tous les lieux saints sous l’œil de Dieu)
S tullas yaameṛ (Sont emplis de filles)
Tidak yeγran di ţţewḥid (De celles qui ont étudié les Écritures)

Nekwni aqlaγ netḥeyyeṛ (Mais nous, nous sommes oppressés)
S labsant neskeṛ (Et ivres d’absinthe)
Nekk d ṛṛay iw lwaḥid (Tous deux, ensemble, ma raison et moi)

Plus tard, j’ai essayé de retrouver cette Kabylie d’antan dont je porte partout une parcelle avec moi. Hélas ! Pour l’Aïd, même la magie du verbe de Si Muḥend semble vaine. Il faut dire que le poète n’a pas été épargné par les turpitudes de l’histoire. Lorsque Boumédiène, en 1968, vint prendre possession de la Kabylie après en avoir maté la rébellion, il fut accueilli par une jeune fille de Larba nat Iraten revêtue d’une tenue traditionnelle kabyle, qui a dit ces vers de Si Muhend en son honneur :

Ay aggur yifen lechuṛ (Tu viens de tous le plus beau)
I d ijban s nnuṛ (Et précédé de lumière)
Aggur n lɛid tameqwrant (Mois de la grande Aïd)

Un autre poème de Si Mohand où il avait fustigé le Caïd Abdeslam qui avait fait recevoir le sous-préfet à Michelet par sa jeune fille Ourdia eût été de meilleur goût et plus respectueux de la mémoire du poète.


Abdeslam ay udem n ṭṭlam
Ay uday n-lislam
Ay aqewwad n-Nṣaṛa
Ibbwi d yellis γer Lḥemmam
Ad-tebbayeɛ i leḥkam
Izwar γer tukksa n-lḥerma
Suprifi bu ymetman
Ur icliɛ g lislam
Siwa Weṛdiyya i-gwala
.

Aujourd’hui, dans les SMS, les messages que je reçois, même écrits en kabyle, la douce formule « lɛid n-lehna » disparaît au bénéfice du tonitruant « ṣaḥḥa ɛiddekk ! » arabe. Je ressens toujours une secousse physique – ddekk ! – à chaque fois que je reçois ce vœu.

Et les Aïds ont perdu de leur cérémonial festif, leur « tasewwiqt » (le petit marché), perdu aussi le mystère parental qui les reliait par une hiérarchie qui faisait de la première, la cadette, et de la seconde, l’aînée. « La petite », « la grande », fini tout ça, fini « tameẓyant, tameqwrant », ça n’a plus cours. C’est « fiṭṛ » et « el aḍḥa ». Les cohortes de jeunes prosélytes qui sillonnent les artères des villes, engoncés dans leurs qamis, blancs comme des linceuls, ont supprimé le rêve, ôté toute vie aux rues pourtant grouillantes de monde.

Je me suis fait expliquer ces « fiṭṛ » et ces « aḍḥa », « el aḍḥa » veut dire sacrifice, le sang. Le deux novembre 1982, à la Cité universitaire de Ben Aknoun, avait été tué à coups de sabre Kamal Amzal par un islamiste, on disait alors intégriste. Son assassin l’avait aspergé d’eau en prononçant la formule : « Ḍaḥiyat li Llah ». [2]

Je n’aimerai jamais les Aïds, pardonne-moi Si Muḥend.

Hend Sadi

Notes

[1Les traductions sont de Mouloud Mammeri

[2(Sacrifice offert à Allah)

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