Miracle à Alger

C’est l’été à Alger. Le ciel bleu indigo à l’aube vire au blanc aux premières heures du jour. L’horloge du plateau des Glières a récupéré ses aiguilles. Le Monument aux morts est toujours recouvert d’un catafalque de béton qui se fissure et qu’il faudra un jour faire exploser pour rendre à la ville un de ses plus beaux monuments. Le temps passe. Il faudra un jour faire le travail de mémoire nécessaire pour considérer le temps colonial non comme une parenthèse mais comme faisant partie intégrante de l’histoire du pays. Un temps douloureux, tragique, mais qui a changé le paysage, les mœurs et la langue même de cette terre. Il est temps de digérer l’histoire coloniale, sinon elle ne passera jamais. Ce matin, donc, je suis sorti très tôt prendre mon café à la terrasse face à la grande poste. Juste devant l’ancienne maison de la presse convertie en boutique de fringues. A Alger, les cafés d’Alger proposent un café que je crois dérivé du TNT. C’est une sorte de robusta, non pas grillé, mais brûlé, épais comme une purée, amère et dont le goût met des heures à passer. L’avantage c’est qu’on n’en abuse pas. Moi qui suis grand amateur de café, je sais qu’un café pris le lundi matin me suffit pour la semaine. J’ai pris un café, une bouteille d’eau avec l’espoir d’en faire passer le goût. J’ai ouvert mon journal quand d’un coup j’ai réalisé qu’en face de moi, à quelques mètres, quelque chose d’anormal se passait. J’ai enlevé mes lunettes de soleil et j’ai vu à la table d’en face, une jeune fille, d’une vingtaine d’années, les cheveux très clairs et bouclés au vent, elle porte un chemisier blanc ouvert à moitié, une jupe, des sandales, elle lit le journal en fumant une cigarette. Tout le monde va dire que ce que j’ai vu est d’une banalité à mourir. Mais non, cette image ou cette présence qui passerait inaperçue dans n’importe quelle ville d’Europe, d’Asie ou d’Amérique relève ici de la Parousie ; Je pèse mes mots. Et chose plus étrange encore personne ne s’arrête pour la traiter de pute, personne ne fait attention à elle ! La foule composée de femmes niqabées, hijabées, portant sur la tête ces foulards tellement serrés que l’on dirait des capotes de bas de gamme, passe. On y voit aussi des barbus mais qui commencent à blanchir sérieusement. Relique d’un temps révolu. J’oublie mon journal et je fixe la jeune fille, comme une planche de salut. Dans ma tête défilent alors toutes les images de la rue Isly, au temps de l’Algérie française, quand les jeunes filles y couraient en robe Vichy, je revois les Algéroises, couvertes de haïks blancs presser le pas pour faire leurs courses aux Galeries de France devenues un musée d’Art moderne. Je revois mes copines étudiantes à cette même terrasse, sirotant leur bière en lisant le Journal de Bolivie. Et puis cette même marée de femmes voilées, mais maquillées non pas comme des voitures mais comme des camions volés. Il faut savoir qu’en cette étrange terre, la femme est considérée comme un objet, elle est périmée si à l’âge de vingt ans elle ne s’est pas fait engrosser au moins quatre fois. Je n’arrive pas à détacher mes yeux de la jeune fille. J’ai même à un moment l’envie de me lever, d’aller vers elle, de la soulever de sa chaise, de la serrer dans mes bras pour lui dire :
- Merci, grâce à vous, j’ai un peu d’espoir. Merci d’exister.
La jeune fille remarque soudain que je la fixe avec insistance. Elle se lève, furieuse, vient vers moi et me dit :
- Vous n’avez jamais vu de femme dans votre vie ?
Confus, je bafouille :
- Non, la vérité c’est que je croyais ne plus jamais en voir ici.

Mohamed Kacimi, Alger 13 juin.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*