Mœurs et coutumes du pays kabyle

Dans aucun pays du monde, on n’a jamais poussé aussi loin qu’ici le régime fédératif. Si l’on veut arriver au point de départ initial de tout le système, il faut descendre jusqu’à l’individu. Le Kabyle, homme libre par excellence, n’est pas, comme dans nos pays unitaires, une simple fraction du peuple souverain; il est souverain lui-même.
Réuni à un groupe d’hommes, égaux en droits avec lui, il forme la karouba[1], premier degré de l’échelon fédératif. A l’origine, la karouba était une véritable famille dont tous les membres étaient unis par les liens du sang; mais, par la suite du temps, le souvenir d’une origine commune s’est effacé, et il n’est plus resté qu’une association d’intérêts. On pourrait comparer la karouba kabyle à la gens romana, avec cette différence que tous ses membres sont égaux, et que patrons et clients y sont également inconnus.

Chaque karouba a l’administration de ses biens, le plus souvent indivis, élit son président, le tamen, qui doit veiller aux intérêts communs, les défendre chaque fois qu’ils sont menacés, et, si la guerre éclate, prendre le commandement des guerriers. Plusieurs karoubas confédérées forment le village, le taddert, véritable Etat autonome en même temps que commune, mais état fédératif. Le groupement d’un certain nombre de villages voisins constitue la tribu, et enfin la réunion de plusieurs tribus associées dans un but de défense contre l’ennemi du dehors, donne naissance à la confédération. Il est très-singulier que chacun des anneaux de cette chaîne politique, qui part de l’homme pour aboutir à la confédération, corresponde exactement à une division géographique ; en effet, la karouba n’est autre chose qu’un quartier du village, la commune c’est le village lui-même ; la tribu aligne ses villages sur la crête d’un même contrefort, et la confédération a presque toujours pour cause une circonstance topographique quelconque, telle que la défense d’un défilé ou d’un col contre les envahisseurs. C’est ainsi que dans ce curieux pays l’organisation politique s’adapte exactement à la configuration du sol, à tel point que l’on pourrait se demander si le pays a été fait pour l’homme, ou l’homme pour le pays.

Il est intéressant d’étudier au sein du village le fonctionnement de cette institution un peu complexe, mais merveilleusement pondérée. Dans la vie politique kabyle, un rôle important appartient aux cofs, qui y jouent le même rôle qu’en Europe les partis politiques. Cependant la différence est grande entre un çof kabyle et ce que nous appelons un parti : tandis qu’il y a dans tout parti un fonds d’idées communes politiques ou religieuses, que l’on s’efforce de faire triompher, le çof ne connaît rien de semblable ; il n’a d’autre but que la défense des intérêts privés de ses membres. Empêcher l’individu d’être opprimé par le nombre en lui offrant l’appui d’autres individus en nombre suffisant pour faire respecter ses droits méconnus, telle est sa raison d’être. C’est par sa naissance que l’on entre dans un çof, et l’on n’en sort pas sans un motif grave. Pour augmenter le nombre de ses adhérents, condition nécessaire de richesse et de puissance, le çof dépasse les limites du taddert ; il s’étend de village en village, jusqu’aux extrémités de la confédération, toujours prêt à défendre par tous les moyens, au besoin les armes à la main, celui de ses membres qui serait opprimé ; souvent il a été l’occasion des luttes interminables qui ont jadis ensanglanté la Kabylie. Ici encore il y a une corrélation à établir entre les institutions politiques et la topographie du pays ; chaque village est divisé en deux çofs, le çof bou-fellah (çof d’en haut), et le çof bou-adda (çof d’en bas) .

Ernest Fallot, 1884

Notes

[1] 1 M. Sabatier explique l’origine de ces dénominations singulières par l’arrivée dans les villages de la montagne des Berbères de la plaine, refoulés par les envahisseurs (Revue d’anthropologie, année 1882, p. 441). Ne serait-il pas plus simple de n’y voir autre chose qu’un souvenir des anciennes luttes qui précipitaient jadis les populations pauvres du Djurdjura sur les habitants plus fortunés de la vallée du Sébaou ? Avec le temps, chacun des partis a dû chercher à recruter des adhérents dans les tribus ennemies, ce qui a pu amener la juxtaposition des deux çofs dans tous les villages.

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