Mohend A. Bessaoud en avril 1992 (I)

Azar : Vous êtes le principal fondateur et l’animateur de l’Agraw Imazighen (Académie Berbère). Fondée en à Paris en 1966, c’est-à-dire à un moment de grande répression contre tout ce qui est berbère, cette association culturelle, à travers les bulletins qu’elle diffusait, a eut un énorme impact auprès de la jeunesse berbérophones, notamment celle de Kabylie. Pouvez-vous nous retracer en quelques lignes cette épopée ?

M.A. Bessaoud  : Vous n’ignorez pas que le berbérisme, en tant que doctrine politique, a été crée par un groupe de jeunes kabyles dont Laïmeche Ali avait été le leader, et ce par opposition à l’arabisme virulent qui veut que l’Algérie, voire l’Afrique du Nord toute entière, soit arabe. Ces jeunes, contrairement à ce que l’on pourrait penser, étaient d’ardents nationalistes algériens puisqu’ils étaient tous des militants du MTLD, après avoir été, pour les plus âgé d’entre eux, ceux du PPA. Malgré cela, les dirigeants de ces partis virent en eux un grand danger…pour le nationalisme arabe dont ils étaient porteurs. D’où leurs attaques virulentes, n’excluant pas la violence, allant également jusqu’à qualifier ces ardents nationalistes « d’agents de la colonisation », donc de « traitres ».

Ils (les dirigeants des partis) n’ignoraient pas pourtant que les Français les traquaient au même titre que les autres nationalistes, puisqu’ils furent obligés, pour échapper aux arrestations et à la torture, de prendre le maquis où mourut hélas ! Laïmeche Ali, victime de typhus.

Les autres jeunes, n’ayant pas pu entrainer la population derrière eux, mirent fin à leur « aventure guerrière » en saisissant la chance d’une amnistie que leur offrit la France, cette nation « magnanime ». Ce qui permit à beaucoup d’entre eux de rallier le FLN à sa naissance. Il n’en fut pas de même hélas pour ceux qui hésitèrent, comme ce fut le cas de Ouali Bennaï, Ould Hemouda Amar, Si Moh Benaïssa… car ils furent assassinés par le FLN en 1956, mettant ainsi un terme final à ce berbérisme qui était devenu la bête noire des tenants de l’arabisme.

Cette finale dramatique pour ne pas dire « cet échec », est due au fait que l’idée du berbériste, véhiculée par les jeunes dont nous avons parlé, passait aux yeux de la population, aidée en cela par les propagandistes du MTLD, comme un « facteur de division ». L’heure était donc à l’unité face au colonialisme français.

C’est dire que le nombre de militants berbéristes était minime pour entrainer une mobilisation de la jeunesse kabyle. Il y avait en effet, pour toute la petite Kabylie, deux militants, de qualité il est vrai, je veux nommer le docteur Aïssani et le professeur Mohamed Chérif Sahli.

Quand à la basse Kabylie, j’ai beau racler ma mémoire pour allonger la liste, je ne peux cependant vous offrir que les noms suivants : Si Mouh Benaïssa, professeur d’arabe de Mechtras, le professeur Anane Slimane, Aït Amrane Si El Hocine d ighil Bouzerou, Hamiche de Tigzirt s/mer et quelques autres…

Même en autre Kabylie, les militants berbéristes ne couraient pas les rues en dehors bien entendu, des lieux de sa naissance, je peux nommer Tizi Rachid, Mekla et Djemaa Saharidj. On trouve en effet Ould Hemmouda Amar de Tassaft Ouguemoun, Aït Medri d’Aït Ziri, Ben Younés Mohand à Aït Hichem, Si Mohand Amokrane Aydjer d Azazga.

Bref le berbérisme, malgré ses chants guerriers, ne pouvait pas mobiliser des compagnies. Mais cet échec me servit personnellement, car il permit de me rendre compte que l’on ne peut pas créer un parti politique berbériste sans qu’il y ait des Berbères. Idée que seul un des anciens berbéristes partagea, je veux parler d’Amara Ouali Tahar et aussi du docteur Younes Bouchek. Je suis d’ailleurs absolument certain que le premier nommé eut été parmi les membres fondateurs si je l’y avais invité. De toute façon, il m’aida plus que d’autres à continuer mes activités, au moment où Hanouz Mohend Saïd me déclara la guerre à cause de la « grammaire berbère » qu’il avait publiée, et que je jugeais « impropre à la consommation ».

Azar avril 1992

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