Mon ordinateur se meurt et moi-même je ne me sens pas très bien

A de petits signes qui se répètent à intervalles de plus en plus réguliers, je devine que mon ordinateur est entré dans l’hiver de sa vie.

Il tousse, il gémit, il souffre, parfois il émet comme une longue complainte, un chuintement continu qui va crescendo, monte, monte dans les aigus avant de muer en une sorte de glapissement furieux annonciateur d’une rupture d’anévrisme.

Il se vrille de douleur, il n’en peut plus, quelque fois il refuse même de s’éveiller : il garde le lit, il demeure plongé dans la nuit même de son propre anéantissement, il gît dans les ténèbres désolées de son infinie inactivité et rien ne peut le sortir de sa torpeur mortuaire, ni une batterie de secours, ni une bonne paire de baffes assénée sur son clavier ou sur son écran, encore moins une lecture anticipée du Kaddish.

Certains jours pourtant, il semble aller mieux, il affiche une bien meilleure mine, il retrouve l’élan tout relatif de sa jeunesse, il va serein et lumineux sur le chemin de sa résurrection, il rayonne, sa maladie semble l’avoir abandonné, comme si elle n’avait jamais existé, il ressemble à ces hommes qui ont frôlé la mort et, désormais indestructibles, croquent la vie à pleines dents puis, sans crier gare, sans signe avant-coureur, d’une seconde à l’autre, rechutent, foudroyés par une soudaine attaque de tétanie, retombant dès lors dans les profondeurs insondables de leur état catatonique.

Il n’est pas vieux pourtant, à peine deux ans.

Il faut avouer aussi qu’il n’était pas bien né.

Des parents pauvres et frustres, une éducation sommaire, deux, trois logiciels et puis c’est tout, une constitution au niveau de son stockage des plus faibles, une mémoire altérée, des poumons à la capacité respiratoire limitée, un système immunitaire défectueux, une vitesse de réaction nulle, une tendance chronique à se noyer dans les problèmes, une incapacité à hiérarchiser ses priorités ; chétif, peureux, cossard comme pas un, il n’éveillait en moi qu’une morne pitié.

Après deux mois de vie commune, son disque dur commençait déjà à montrer des signes de faiblesse inquiétants ; le moindre virus le mettait à terre, il regimbait à fournir des efforts prolongés, dès que je le sollicitais de trop, il se mettait à chauffer, de la fumée s’échappait alors de ses grilles d’aération, je devais ralentir le rythme pour lui permettre de reprendre ses esprits.

Entre lui et moi, cela avait été uniquement un mariage de raison.

Mon ancien compagnon m’avait quitté après une liaison qui avait duré quatre longues et belles années, sa disparition m’avait laissé sur le flanc, je m’y attendais mais son décès m’avait tout de même pris au dépourvu, je n’avais rien prévu pour combler son absence, du jour au lendemain je m’étais retrouvé sans ordi et sans le sou, j’avais opté pour un modèle bas de gamme, une de ces machines sans âme dont on devine au premier coup d’œil que l’histoire tournera court et n’offrira rien d’exaltant, juste la routine d’étreintes minables disputées à la va-vite sur un coin du bureau.

C’était mieux que rien mais j’étais sans illusion.

Notre lune de miel fut d’ailleurs miteuse : au cours d’une partie foot visionnée en streaming, il m’avait planté là, au beau milieu d’une séance de penalty. Un méchant virus il avait prétexté, il n’avait pas su comment l’affronter, il avait paniqué et s’était enfui en rase campagne se refaire une santé. Le traditionnel coup de la panne. Je n’avais rien dit mais j’avais déjà compris que notre vie serait tout sauf une fête foraine perpétuelle. Côté fanfreluches, cotillons et macarons, je repasserai.

De ce côté-là, il ne m’a pas déçu.

Il s’est montré d’une constante médiocrité, il n’a jamais su élever le niveau de ses prestations, il s’est montré tout au long de ces mois d’une parfaite insignifiance, son seul coup d’éclat fut de me permettre d’écrire un roman et d’alimenter ce blog en chroniques insipides ; c’est peu, je ne le regretterai pas, quand ce sera à mon tour de m’en aller, je n’aurai pour lui aucune pensée émue.

Il s’appelait Toshiba Satellite et je ne le recommanderai à personne.

Laurent-Sagalovitsch

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