Mornes vacances d’immigré

Roissy. 23 juin 2006

Vaste à s’y perdre. Salles d’embarquement bien signalées. Toutes, sauf pour Alger. Théorie de voyageurs (mal) orientée sur trois endroits successifs. Enfin ; la fouille des bagages à main. Comme si le faciès signalait : profession terroriste. Tout déballer. Contrôleuse sur le point de faire ouvrir les boîtes de médicaments. Attitude hostile. Pour certains, la guerre d’Algérie n’est pas terminée, ne finira jamais. Me revient en mémoire cette vieille strophe d’Arav Aouzelag :

« Yak lukane dan’da nef’him
An’da tghtugh kane aneqim
Berkayagh anandi etmura. »
(Si nous étions intelligents nous resterions dans notre pays.)

Je pense à cet ami qui transite à chaque fois par Genève pour se rendre en Algérie ou en partir.

Aéroport de l’ex maison Blanche

Passage rapide à la Police et à la douane. Mauvaise volonté du tapis livreur de bagages, il les savoure dirait-on. A la sortie, chuchotements de taxis clandestins : le migré est bon à plumer. Moi, j’ai la chance d’être attendu.
Air chaud, sans plus, ciel net, lumière aveuglante. Chaleur des retrouvailles familiales. Ici, la famille prime l’individu comme l’État prime le droit. Au téléphone, on ne demandera jamais d’abord M. ou Mme X mais la famille Untel.
Mais passons !

Revoilà mon lotissement. Cadat à l’origine, ensuite Saïdoun Mohamed. Une victime de la première guerre d’Algérie ? Les autorités ne prennent pas la peine de le préciser. Les gens du coin l’appellent Cité Dallas. Hauts murs d’enceinte griffés de barbelé. La nuit, des chiens de garde dans presque toutes les villas rivalisent de décibels avec les haut-parleurs des mosquées voisines. Tout autour, des monceaux d’ordures. Odeurs nauséabondes. Les éboueurs passent quand ils ont le temps, entassent à mains nues les sachets d’ordures sur une bâche qu’ils balancent sur le plateau de leur camion. Le rouge éclatant des bougainvillées embellit les ruelles embaumées de mesk ellil (belle de nuit ?), de jasmin et de chèvrefeuille.

Août à Tigzirt

Féerie de couleurs. La mer reflète le ciel changeant. Blanchâtre à l’aube. De plis en plus bleue au fil des heures. Violette au milieu de jour. Progressivement décolorée pour enfin s’assombrir avec la nuit. Cela par temps calme. Mais soudain une violente tempête éclabousse les sombres rochers du bord. Impossible de se baigner. Se contenter d’admirer le déferlement intermittent des vagues.
Traînées par des tracteurs, des citernes d’eau potable se succèdent sur la route à deux voies. Route ornée d’un amas d’ordures. Ici, les coupures d’eau sont fréquentes, les éboueurs rares.
Embranchement d’Isenadjene, sur la route d’Azefoun, quatorze km de Tigzirt. Un détachement de gendarmes installé à demeure, abrité par un mur de sacs de sable. La politique de réconciliation nationale n’est pas parvenue jusqu’ici. Le GSPC n’a pas désarmé. Excepté un kidnapping par-ci par-là, la sécurité est totale. Il suffit de payer une forte rançon. Ailleurs, il arrive que des hommes armés barrent la chaussée, confisquent les autos et laissent les automobilistes continuer à pied : excellent pour la santé.
À Tigzirt, de nombreux commerces sont tenus par des couples ou des jeunes femmes : pharmacies, photographie, librairies, pâtisseries etc. Début de libération, esclavage par le travail. Ici, les enfoulardées sont objet de curiosité.
Des jeunes filles court-vêtues méritent qu’on se retourne sur leurs mollets nus. Très peu de jeunes garçons dans les cafés, question d’argent. Quant aux femmes, ici comme ailleurs, elles s’interdisent les cafés. On ne voit pas de jeunes oisifs traîner dans les rues. La mendicité, si elle existe, est invisible. Les boutiques bien achalandées donnent une impression de prospérité.Retour ligne automatique
Dans la mer, une jetée en construction prépare un port de loisirs.

Fort National – Michelet

Ivresse de l’air. Taxis et fourgons de voyageurs (des J 5, merci Peugeot) financés par les euros des émigrés, se marchent sur les roues. Seule la protection des Iêssassen (nos dieux locaux) réduit le nombre des accidents.
Multitude de commerces. Jadis région arboricole, la Kabylie s’est transformée en un vaste bazar. Les boucheries vendent de la viande importée d’Irlande, moins chère que la locale. Aux murs, des affiches que personne ne lit attestent l’égorgement rituel des bêtes. Le beefsteak et le foie sont encore à la portée des riches.
En janvier, j’ai planté trente oliviers et trente acacias dans un champ. Une simple demande et quatorze mille dinars (cent quarante euros) m’ont suffi pour un branchement d’eau. Arrosés deux fois par semaine tout l’été, ces arbustes atteignent deux mètres de haut.Retour ligne manuel
Chanter la beauté de la Kabylie, c’est banal ; elle n’est que fascinante. Et tragique. Encore des suicides de jeunes. Alcool, drogue, prostitution par endroits. À Tamazirt, les gendarmes habitent encore la gendarmerie mais n’en sortent plus depuis la sanglante répression des émeutes du Printemps noir (avril 2001.)

Une cousine m’a demandé de lui prêter un peu d’argent pour acheter des agneaux à engraisser pour les revendre la veille de l’aïd. J’ai exigé l’accord du mari. Il est venu me voir mais n’a pas osé parler. Dommage que le micro crédit n’existe pas en Kabylie. On n’est pas au Bengladesh. Ici, les banques ne prêtent qu’aux riches, surtout, dit-on, s’ils sont recommandés. Mais que ne dit-on pas ? On parle beaucoup de corruption : où sont les preuves ? Les corrompus ne délivrent pas de reçu. Alors, passons !

Retour à Alger

Autoroute de tous les dangers. Des dix tonnes à fond la caisse (et la casse), des slaloms, certains conducteurs ne roulent pas, ils se faufilent. Distance de sécurité : dix à vingt mètres. Les lignes continues : un gaspillage de peinture. Des panneaux limitent la vitesse à quatre-vingt sur l’autoroute (miles ou kilomètres ou nœuds marins ?) Ni gendarmes ni policiers sauf à des barrages fixes.

Les abricotiers et les néfliers des anciens vergers de Draria, Saoula, Oued Roumane ont cédé la place à un grouillement de riches immeubles. Au bord de l’autoroute, des Chinois sont venus construire des logements pour les Algériens.

Aux impôts, nombreuses employées féminines : toutes voilées. J’ai demandé à l’une d’elles si elle allait bien. Réponse soupirée : « Comment voulez-vous qu’on aille bien dans un pays pareil ? » Finalement, on peut leur parler, elles ne mordent pas. Peut-être sont-elles aussi malheureuses que les non voilées.

Vingt-deux ans. Belle à faire perdre les quatre points cardinaux à un aveugle. Amel, étudiante en informatique a écrit des poèmes. Conseillée par une de mes nièces, elle est venue demander mon avis. Lui dire s’ils sont bons ou mauvais mais ne pas lui conseiller de les retravailler. Pourtant ils en ont besoin. Sans façon elle est venue déjeuner à la maison puis a fait la vaisselle.
À neuf ans, elle a vu son père, responsable syndical, tomber sous des balles islamistes. Ne s’en est pas remise. Je lui demande si elle imagine un lien entre le Hesbollah libanais et les assassins de son père. Aucun. Ce qu’elle pense du gouvernement algérien ? Rien. Elle s’intéresse à la politique française, déteste Sarkozy, apprécie Lionel Jospin (j’espère qu’il se connecte à Kabyles.com.) Elle aimerait me revoir à Kouba ou à Paris. Une jeune fille en mal de père (ou de grand-père ?) Sa vision de l’avenir ? Désespérée. Pourtant ; son prénom, Amel, signifie l’espoir. Une erreur d’état civil.

À la poste de Hay el Badr (qu’on continue à appeler lotissement Michel) Une employée sur dix ne porte pas de voile. Je veux acheter des timbres poste un jeudi matin : il n’y en a plus. Quant aux timbres fiscaux …

Le nouvel aéroport international, commencé à la fin des années 1980, est déjà en service. Le matin de mon retour à Paris, je cherche des yeux ma salle d’embarquement. Un homme assez bien vêtu m’aborde, s’offre à remplir ma carte d’embarquement. Je lui réponds que nous exerçons presque la même profession : lui écrivain public ambulant, moi écrivain sédentaire tout court. Il a souri.Retour ligne automatique
Sous un ciel plombé, l’avion d’Air France a décollé avec une seule demi-heure de retard et des excuses. Rongée par le béton, la jadis opulente Mitidja s’efface sous les ailes de l’Airbus.

Revoilà le ciel brumeux de Paris. Dans les années 1960 j’avais écrit à une nièce lycéenne à Oran pour me plaindre de l’exil ; je me souviens de sa réponse : « Aussi malheureux vous estimeriez-vous en France, vous ne le serez jamais autant que nous ici. » Elle avait déjà raison.

Hocine Benhamza

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