Mouloud Féraoun vu par Albert Camus & Emmanuel Roblès

Albert Camus et Mouloud Feraoun, une amitié qui résiste aux divergences politiques

Albert Camus et Mouloud Feraoun étaient deux hommes à première vue très différents. Albert Camus était à la fin de sa vie un homme célèbre, consacré par le prix Nobel de littérature en 1957, un écrivain et intellectuel complet aux multiples talents : journaliste, romancier, homme de théâtre, essayiste et philosophe (même si Jean-Jacques Brochier en a fait un « philosophe pour classes terminales », ce qui ne devrait pas être péjoratif), comparable par sa polyvalence à son rival Jean-Paul Sartre. Mouloud Feraoun était un écrivain de notoriété plus modeste, que son illustre compatriote kabyle Jean Amrouche avait d’abord dédaigné, [1] mais dont les trois romans publiés témoignent d’une progression constante dans la technique romanesque et dans la clarté de son engagement. Mais quelle que soit la valeur de son œuvre littéraire, il restera surtout dans les mémoires par son Journal 1955- 1962, [2] qui est le témoignage le plus riche, le plus sensible et le plus lucide sur la guerre d’Algérie vécue par les Algériens. L’un et l’autre sont les deux meilleurs guides que je puisse recommander pour faire comprendre la guerre d’Algérie et ses enjeux.

Albert Camus et Mouloud Feraoun sont restés unis par une amitié exemplaire, que la divergence de leurs analyses politiques sur le problème algérien n’a pas mise en danger, et qui a duré jusqu’à leur mort. Cette amitié s’explique par de nombreux points communs qui les rapprochaient avant même qu’ils aient pu se rencontrer. Ils étaient deux « fils de pauvre » (pour reprendre le titre du premier roman de Mouloud Feraoun) : Albert Camus orphelin de père (tué à la guerre en 1914), élevé par sa mère, femme de ménage illettrée, et Mouloud Feraoun fils d’un ouvrier kabyle analphabète et invalide à la suite d’un accident. Et aussi deux humanistes, deux hommes de culture et de bonne volonté. Mais les conditions différentes de leur accès à la culture avaient retardé leur rencontre. En effet, le petit Algérois Albert Camus avait pu, grâce son instituteur Louis Germain et à des bourses, entrer au lycée et faire des études secondaires et supérieures très brillantes, alors que le petit paysan kabyle Mouloud Feraoun avait seulement pu, également grâce à ses maîtres et à une bourse, entrer à l’École normale de la Bouzaréah qui l’avait conduit au métier d’instituteur indigène. Leur rencontre se fit tardivement grâce à la médiation d’un autre « fils de pauvre », l’écrivain Emmanuel Roblès, ami de Feraoun à la Bouzaréah, puis de Camus dans la vie littéraire algéroise. Après une longue séparation, Feraoun retrouva Roblès déjà célèbre lors d’une soirée théâtrale dans le village kabyle de Taguemount Azzouz en 1950, et leur amitié refleurit aussitôt. Roblès envoya le premier roman autobiographique de Feraoun, Le fils du pauvre (publié à compte d’auteur en 1950) à son ami Camus, qui l’apprécia et voulut en connaître l’auteur. Désormais, leur amitié à trois ne fit que se renforcer jusqu’à la mort d’Albert Camus en janvier 1960, et à celle de Mouloud Feraoun en mars 1962. Et pourtant, la guerre d’Algérie leur inspira des réactions différentes qui auraient pu les séparer.

Albert Camus, dès la fin de 1954, a « mal à l’Algérie », et exprime ses sentiments sur l’aggravation du problème algérien dans L’Express [3] Il comprend les raisons de la révolte contre le colonialisme, mais il ne peut en admettre ni le but (la séparation, qui ferait de l’Algérie et de la France deux pays étrangers, et qui l’obligerait à choisir entre ses deux patries) ni les moyens (la violence, y compris le terrorisme contre les civils « arabes » et français). En tant qu’homme, il condamne également tous les crimes commis par les deux camps. En tant qu’Algérien, il condamne particulièrement ceux du FLN, qu’il ne veut ni excuser ni encourager parce qu’ils lui semblent préparer un sombre avenir à tous les habitants de l’Algérie, les musulmans qui resteront et les Européens qui partiront. C’est pourquoi, après être venu à Alger proposer une « trêve civile » [4] en janvier 1956 dans l’incompréhension générale, il s’interdit toute prise de position publique pour éviter leur exploitation partisane (tout en continuant à intervenir discrètement pour tenter de sauver des vies). Il avance en solitaire sur un chemin de plus en plus étroit, coupé de la droite colonialiste ou nationaliste française par sa réputation d’homme de gauche et de « mendésiste », et de la gauche anticolonialiste par son silence, qu’il rompt seulement pour répondre à un étudiant algérien qu’il préfère sa mère à la justice (lors de la remise de son prix Nobel en 1957 à Stockholm), et en avril 1958 pour préconiser une solution d’intégration excluant l’indépendance dans la conclusion de ses Chroniques algériennes (recueil de ses écrits sur l’Algérie de 1939 à 1958). Il rompt avec Jean Daniel (auquel il reproche de se résigner à l’inévitable [5] et contraint Jules Roy à se taire pour éviter la brouille. [6] Il déçoit l’attente de Jean Sénac (qui rompt leurs relations), [7] de Jean Amrouche, [8] de Kateb Yacine, [9] et du leader des étudiants algériens Ahmed Taleb Ibrahimi. [10] Il est plus que jamais attaqué par son rival Jean-Paul Sartre et par ses amis (notamment Francis Jeanson, philosophe et « porteur de valises » du FLN).

Emmanuel Roblès, qui vit le plus souvent à Alger (tout en dirigeant la collection Méditerranée aux Éditions du Seuil) jusqu’au milieu de 1958, reste engagé dans la « Fédération des libéraux », qui prône le dialogue avec les nationalistes au lieu de la répression dans son bulletin Espoir-Algérie (qu’il anime avec, entre autres, l’écrivain kabyle Mouloud Mammeri) en 1956 et 1957. Mais il condamne très sévèrement le terrorisme qui sévit dans les quartiers européens d’Alger, qui défigure une juste cause et compromet les chances d’une coexistence durable [11]. [11] [11] Il continue de correspondre amicalement avec Albert Camus, qui lui rend visite chaque fois qu’il est de passage à Alger, comme à Mouloud Feraoun qui s’y est installé en juillet 1957.

Mouloud Feraoun, qui tient son Journal sur le conseil d’Emmanuel Roblès depuis novembre 1955, y prend acte de la solidarité quasi-unanime de ses compatriotes kabyles avec les « rebelles », et prend position pour l’indépendance de l’Algérie : il y voit en effet la seule solution du problème algérien parce qu’il trouve dans un siècle de colonialisme égoïste la cause fondamentale de la guerre. Et pourtant, il condamne également les violences des deux camps (alternativement ou simultanément), et se fait de moins en moins d’illusions sur les vertus des libérateurs et sur les lendemains de l’indépendance. Mais il croit que l’impératif le plus urgent est de mettre fin à la guerre et de reconnaître l’identité et la dignité des Algériens, et que la conquête de leur liberté sera pour plus tard. Sans partager les opinions d’Albert Camus, il continue de les comprendre et de les respecter, comme le montre son Journal. Le 18 février 1957, il répond aux arguments de Camus contre l’indépendance de l’Algérie entre les mains du FLN, transmis par Roblès :

« J’aimerais dire à Camus qu’il est aussi Aalgérien que moi et que tous les Algériens sont fiers de lui, mais aussi qu’il fut un temps, pas très lointain, où l’Algérien musulman, pour aller en France, avait besoin d’un passeport. C’est vrai que l’Algérien musulman, lui, ne s’est jamais considéré comme français. Il n’avait pas d’illusion ». [12]

Recevant Camus chez lui dans son école du Clos Salembier le 10 avril 1958, il discute longuement en toute franchise, aussi à l’aise avec lui qu’avec Roblès :

« Sa position sur les événements est celle que je supposais : rien de plus humain. Sa pitié est immense pour ceux qui souffrent, mais il sait hélas que la pitié ou l’amour n’ont plus aucun pouvoir sur le mal qui tue, qui démolit, qui voudrait faire table rase et créer un monde nouveau d’où seraient bannis les timorés, les sceptiques et tous les lâches ennemis de la Vérité nouvelle ou de l’Ancienne Vérité rénovée par les mitraillettes, le mépris et la haine ». [13]

Après la publication des Chroniques algériennes, c’est avec le plus grand respect qu’il lui répondit (sous le masque d’un anonymat facile à percer) dans la revue Preuves de septembre 1958, [14] et de même, qu’il y répondit peu après sa mort au dernier message qu’il avait reçu de lui [15]. [15] [15]

En effet, ils restaient unis par la même morale de la dignité et de la fraternité humaine, qu’ils persistaient à placer au dessus de tout, et ils refusaient de faire un absolu de la politique, qui n’est pas une science exacte ni une vérité révélée. Ils savaient qu’elle consiste à choisir entre deux maux, que ce choix est subjectif et sujet à l’erreur, et que le parti pris entraîne à la partialité qui minimise le mal jugé moindre que l’autre pour conforter le partisan dans son choix. L’un et l’autre voyaient dans la guerre une expérience dégradante pour les deux camps. C’est pourquoi Mouloud Feraoun comprenait le silence de son ami dont il citait la justification :

« Lorsque deux de nos frères se livrent un combat sans merci, c’est folie criminelle que d’exciter l’un ou l’autre. Entre la sagesse réduite au mutisme et la folie qui s’égosille, je préfère les vertus du silence. Oui, quand la parole revient à disposer sans remords de l’existence d’autrui, se taire n’est pas une attitude négative » [16]

Ce qui ne l’obligeait pas à partager toutes ses opinions : « De ce mal, il souhaitait ardemment que l’Algérie guérisse. Pas plus que les autres, il n’en voyait le vrai remède ». Et plus loin :

« Le salut, de toute évidence, consisterait d’abord à arrêter la guerre. L’erreur impardonnable, au contraire, serait de prétendre arrêter la guerre en supprimant la révolte, parce que, alors, la réconciliation deviendrait sans objet, et la France du XXe siècle aurait alors simplement reconquis l’Algérie » [17]

Bien qu’oscillant sans cesse entre la condamnation des crimes de l’un ou l’autre des deux camps, et sans illusion sur l’avenir de l’Algérie indépendante, Mouloud Feraoun croyait avoir fait le choix rationnel qui s’imposait pour mettre fin aux malheurs de son pays, tout en étant conscient que son choix n’était pas tout à fait libre : confronté au double risque de « mourir en patriote » et de « mourir en traître », il avait préféré croire en l’indépendance,« afin, le cas échéant de ne crever que la tête haute » [18] Vœu qui fut exaucé par l’OAS le 15 mars 1962. [19].

Albert Camus continua d’avancer sur un sentier de plus en plus étroit entre deux précipices. Aurait-il fini par basculer d’un côté ou de l’autre sans sa mort accidentelle et prématurée ? D’après son appel à la trêve civile, il craignait de se retrouver un jour dans une situation telle que chacun se dise : « puisqu’il faut choisir, nous ne pouvons choisir autre chose que notre propre pays ». Son ami André Rossfelder (partisan de l’intégration, qui rejoignit en 1961 le putsch des généraux puis l’OAS) affirme dans ses Mémoires que Camus se préparait peu avant sa mort à prendre position contre l’indépendance et contre le FLN. [20] Son autre ami Jules Roy, (qui bascula de l’autre côté sous l’influence de Jean Amrouche en 1960 [21]) et le dirigeant du FLN Mohammed Lebjaoui, [22] voulaient croire le contraire.

Selon Mouloud Feraoun, Albert Camus lui avait laissé comme dernier message cette confidence : « Je me suis pris à espérer dans un avenir plus vrai, je veux dire un avenir où nous ne serons séparés ni par l’injustice, ni par la justice ». [23] Sans doute voulait-il dire, ni par l’injustice que serait le maintien du colonialisme, ni par la prétendue justice que serait l’indépendance sous le pouvoir du FLN. Ce refus de choisir n’était pas une attitude politiquement valable. Mais moralement, Albert Camus et Mouloud Feraoun avaient bien jugé. Loin d’être en retard, ils étaient en avance sur leurs contemporains.

Guy Pervillé [24]

P.-S.
https://www.youtube.com/watch?v=gxnmD600odk

Témoignage d’Emmanuel Roblès sur Mouloud Féraoun le 27 octobre 1962, quelques mois après l’assassinat de Féraoun par un commando de l’OAS. Roblès s’est lié d’amitié avec Féraoun à l’École Normale d’instituteurs de Bouzeréah, Alger.

Notes

[1] Jean Amrouche, directeur littéraire des Éditions Charlot, avait renvoyé avec la mention « illisible » le manuscrit du premier roman de Mouloud Feraoun, qui ne le lui pardonna jamais (voir son Journal, pp.216 et 262). l lui rendit un vibrant hommage après sa mort.

[2Éditions du Seuil, 1962, constamment réimprimé depuis.

[3Articles repris dans Actuelles III, Chroniques algériennes 1939-1958, Gallimard 1958, et dans Essais d’Albert Camus, présentés par Roger Quilliot, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1965.

[4Appel d’Albert Camus pour une trêve civile en Algérie, Alger 1956, in Essais …, op. cit., pp. 991-999. Cf. les récits de Mohammed Lebjaoui, Vérités sur la Révolution algérienne, Gallimard, 1970, pp. 38- 55, et d’André Rossfelder, Le onzième commandement, Gallimard, 2000, pp. 373- 406.

[5Jean Daniel, De Gaulle et l’Algérie, Le Seuil, 1986, p. 17.

[6Cf. Jacques Cantier, Jules Roy, l’honneur d’un rebelle, Toulouse, Privat, 2001, pp. 92-93.

[7Jean Sénac, in Algérie, un rêve de fraternité, textes choisis et présentés par Guy Dugas, Paris, Omnibus, 1997, p. 854.

[8Jean Amrouche, Un Algérien parle aux Français, textes présentés par Tassadit Yacine, L’Harmattan, 1994.

[9Kateb Yacine, Éclats de mémoire, IMEC Éditions, 1986, p. 58.

[10Ahmed Taleb Ibrahimi, « Albert Camus vu par un Algérien », in Lettres de prison, Alger, SNED, 1966, et De la décolonisation à la révolution culturelle, SNED, 1973, pp. 161-184.

[11Mouloud Feraoun, Journal, 18 février 1957, p. 204.

[12Journal, pp. 204-205.

[13Journal, p. 271.

[14« La source de nos communs malheurs », lettre à Albert Camus, in Mouloud Feraoun, L’anniversaire (et autres écrits), Le Seuil, 1972, pp. 35- 44.

[15« Le dernier message », Preuves, avril 1960, et L’anniversaire, op. cit., pp. 45- 52.

[16Ibid., p. 50.

[17Ibid., pp. 50- 51.

[18L’anniversaire (roman inachevé) p. 12.

[19Jean-Philippe Ould-Aoudia, L’assassinat de Château-Royal, Alger : 15 mars 1962, Éditions Tirésias-Michel Reynaud, 1992

[20Rossfelder, op. cit., p. 479.

[21Jules Roy, La guerre d’Algérie, Julliard 1960. Cf. Cantier, op.cit., pp. 93- 98.

[22Lebjaoui, op. cit., p. 48.

[23« Le dernier message », in L’anniversaire, op. cit., p. 45.

[24Ce texte a été présenté au colloque La plume dans la plaie, les écrivains-journalistes et la guerre d’Algérie (28-29 septembre 2001.)

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