Muhend U Yehya : Un esprit fondateur

De temps à autre, du tréfonds de la solitude où les âges les ont acculés, les peuples orphelins se décarcassent et se trouvent des hommes ou des femmes qui réaniment leur destin et les sort de la torpeur pour les amarrer à l’Histoire.

Ainsi, la fureur que l’Algérie indépendante a mise pour gommer les langues, l’histoire et la culture millénaires du pays au profit exclusif de l’arabo-islamisme a donné raison et corps à la riposte égale de la part des victimes spoliées.

Il y eut d’abord la souche que Kateb Yacine a qualifiée de Maquisards de la chanson et le théâtre de résistance, pour percer la chape de plomb de l’entreprise d’acculturation et de dépersonnalisation de la Kabylie méthodiquement menée par le pouvoir algérien au lendemain même de l’indépendance. À côté de ces expressions visibles qui s’étaient imposées durant un laps de temps, il y avait des milliers de niches de résistance formées de femmes et d’hommes, en groupe ou individuellement, qui ont laborieusement mené un travail de résurrection de la langue kabyle avec une conviction chevillée au corps.

Dans cette large et interminable galaxie de militantes et militants qui travaillaient dans la solitude et le dénuement, il y avait une étoile particulière qui s’appelle Muhend u Yehya.

À l’entame de sa quête, Muhend u Yehya ne s’est jamais considéré plus qu’un simple artisan qui accomplit consciencieusement son art. Il n’avait pas les moyens et ne disposait pas d’un environnement favorable pour se projeter dans une ambition supérieure.

À cœur vaillant, rien d’impossible ! Tel que Didon l’a fait pour le peuple phénicien ; il a d’abord voulu obtenir un écot “autant qu’il en pourrait tenir dans la peau d’un bœuf” pour la langue et la culture de son peuple.
Et, l’un dans l’autre, durant près de 30 ans, sans donner l’air d’en faire, il a construit une œuvre monumentale qui a immergé de plain pied la langue kabyle dans l’universalité.

Il est dit par ailleurs que les nains aussi ont commencé petits. Au-delà du génie pur de ses œuvres, celui qui a dit : di 62 teffeγ Fransa, tkecm-ed Lzayer (en 1962, la France est partie, El Djazaïr l’a remplacée) a su contourner l’endiguement bien étanche de l’ostracisme subie par sa langue en inventant un support inédit de vulgarisation par l’enregistrement sonore répliqué sur des cassettes audio qui se sont démultipliées par centaines de milliers au fil du temps.

Tasekkurt timellalin ! Le soft et le hardware en quelque sorte.

Muhend u Yehya est mort il y a 7 ans. À l’annonce sa mort, un immense chagrin a pris à la gorge tout un peuple. À son corps défendant, sa légende a commencé le jour même de sa mort. De juste raison, car s’il y a une personnalité qui n’a pas usurpé la pleine et entière reconnaissance de son peuple, c’est bien lui.

Aujourd’hui, la ferveur a supplanté la mélancolie. Naturellement, 3 jours d’hommage ne sauront jamais suffire à épuiser le sujet. Loin s’en faut.Retour ligne automatique
Nous le célébrons déjà tous les jours dans nos cœurs et à chacun de ses anniversaires, nous serons un festival en sa mémoire.

En ce moment, une pétition circule sur le net pour exiger de baptiser de son nom la Maison de la culture d’Azazga. C’est la moindre des gratitudes. C’est peut-être l’occasion pour ceux qui ont tenté une récupération douteuse de son corps à son arrivée l’aéroport d’appuyer le projet.

En tout cas, le peuple exige cette justice à Muhend u Yehya. Vox populi, vox dei !

Azazga, le 8 décembre 2011

Azru Loukad

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire