Narcisse ou la passion de soi ?

Freud : « Le point le plus épineux du système narcissique, cette immortalité du moi que la réalité bat en brèche, a retrouvé un lieu sûr en se réfugiant chez l’enfant. L’amour des parents, si touchant et, au fond, si enfantin, n’est rien d’autre que leur narcissisme qui vient de renaître et qui, malgré sa métamorphose en amour d’objet, manifeste à ne pas s’y tromper son ancienne nature. »

Narcissisme et complexes sont liés. Les personnes complexées passent beaucoup de temps à s’observer, à observer et à penser que le reste du monde les observe. Tout se passe à peu près bien tant que les personnes durablement narcissiques trouvent des échappatoires et des compensations à leurs manques. Dans le cas contraire, la conscience finit par devenir excessivement vulnérable et susceptible de se sentir humilié au moindre écart des personnes enviées pour ce qu’elle ont et surtout pour ce qu’elles sont. Les délires, les fantasmes et les représailles sont toujours graduelles jusqu’au jour où le sentiment amoureux ou amical se transformera en haine.

La plupart des humains voient rarement leurs propres défauts et se fixent rapidement sur les défauts de leur entourage qui entre dans leur champ de vision. Miroir, mon beau miroir… je m’aime et tu m’aimes, c’est ça le bonheur… Quand un individu se voit beau à instant donné ou de façon prolongée, c’est en fait son reflet dans un miroir qu’il trouve beau. En distinguant clairement cet individu de son reflet, il faut d’abord considérer que lorsqu’un individu est attiré par son reflet, il est attiré par la beauté d’un autre individu du même sexe. Sous cet angle de vue érotique, le narcissisme indique que des pulsions homosexuelles sont encore présentes dans l’inconscient. Freud fait l’hypothèse que l’homosexualité serait la conséquence du narcissisme, et le choix hétérosexuel ne serait qu’un compromis, un relatif détachement par rapport au narcissisme. En clair, nous sommes tous narcissiques à des degrés divers comme nous avons tous des pulsions homosexuelles à des degrés de refoulement divers, et ce qui importe pour les hommes et les femmes qui veulent rester hétérosexuels, c’est de combattre ces pulsions sans relâche jusqu’à les mater.

Le narcissisme n’est pas un état d’esprit mortifère (il n’y a pas mort d’homme) puisque dans la tradition juive, même le Joseph biblique est décrit dans sa jeunesse comme un esthète à tendance narcissique. Hélas, quand le narcissisme se prolonge outre mesure sans être contenu, il se convertit toujours en égo. Ci-dessus, Écho et Narcisse par John William Waterhouse (1849-1917). Narcisse est un personnage de la mythologie grecque, doté d’une beauté rare, digne d’être aimé des nymphes. À sa naissance, sa mère va consulter un devin qui lui prédit que son fils vivra très vieux à condition qu’il ne se voie jamais. Narcisse est l’objet de l’ardente passion de très nombreux jeunes gens, mais il reste insensible à leurs sentiments. Parmi ces gens se trouve la nymphe Écho, qu’il repousse brutalement. Il y a aussi Ameinias, le plus fidèle de ses soupirants, qui se tue après que Narcisse lui ait offert une épée en cadeau. Les dieux promettent de venger sa mort. Un jour, fatigué de la chasse, le bellâtre s’approche d’une source limpide. Tandis qu’il apaise sa soif, une autre soif grandit en lui. Séduit par l’image de la beauté qu’il aperçoit à la surface de l’eau, il s’éprend de son propre reflet sans consistance. Le visage fixe, absorbé par ce spectacle, il dédaigne tout autre chose que l’inaccessible reflet de sa beauté. En réalisant que sa passion ne pourra jamais être satisfaite, il préfère se suicider. Pendant que Narcisse s’enfonce un poignard dans la poitrine, la nymphe Écho, bien qu’elle ne lui ait pas pardonné son grand dédain, souffre avec lui et répète en écho à sa voix : « Hélas ! Hélas ! ».

Livre des Lamentations (ou Livre du Hélas), chapitre 1, verset 1 : « Hélas ! Comme elle est assise solitaire, la cité naguère si populeuse ! Elle, si puissante parmi les peuples, ressemble à une veuve ; elle qui était une souveraine parmi les provinces a été rendue tributaire ! » Selon la ponctuation, le mot hébreu eikhah signifie « hélas » ou bien « où es-tu ? ». Le rabbin Samuel Yafeh Ashkenazi (1525-1595) explique le sens commun de ces deux définitions. Le mot eikhah est un cri en larme. Comment est-il possible de faire quelque chose de si insensée sans réel bénéfice ? Dans le Livre des Lamentations, il signifie : après vous avoir emmené dans le pays où coulent le lait et le miel, comment avez-vous pu commettre les actes insensés qui ont mené à la destruction du Premier Temple ? Dans le chapitre 3 du Livre de la Genèse à propos d’Adam, il signifie : Où es-tu ? Comment en est-tu arrivé là ? Après t’avoir placé dans une telle perfection, comment as-tu pu pécher de façon si insensée ?

Ainsi non seulement l’amour de soi entraîne la haine de l’autre, mais de plus, l’amour de soi entraîne aussi la perte de soi. Le narcissisme de Narcisse s’est prolongé outre mesure, puis il s’est transformé en un poignard qui l’a tué. Narcisse le narcissique en est mort pour devenir Narcisse l’égocentré. Il s’est confondu avec son reflet. Sa conscience s’est ’’centrée’’ sur l’image qu’elle a d’elle-même. La réalité et l’illusion se sont confondues. Tous les miracles sont maintenant possibles…

Hélas ! C’est le mot qui me vient à l’esprit quand je lis ou entends le miraculeux raisonnement bactérien du type : ce n’est pas ça le vrai isl…

Jacko

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*