Oulahlou ou la boulimie des mots

Des années de chants et autant de cris, déjà. Oulahlou, ce sacré chanteur, né de la tourmente d’un pays orphelin de sa langue et des révoltes inachevées vient de fêter ses dix ans de chansons avec la sortie de son dernier album « Hemlagh-Kem ».

Tel un ouragan, Oulahlou revient, balayant devant lui toute la guimauve dans laquelle s’est engluée une certaine chanson kabyle.

Oulahlou est natif de Takorabt, un petit village près d’Ighil Ali en Kabylie. Son adolescence coïncide avec les premiers troubles qui surviennent en Kabylie en 1980. La révolte, déjà latente dans la société kabyle, éclatât pour la reconnaissance de la langue et la culture Amazigh. Oulahlou prend conscience du déni culturel, linguistique et historique dont est victime son peuple. A l’image d’une grande majorité de la jeunesse kabyle, il prend part aux mouvements de contestations qui se multiplient à travers toute la Kabylie. Lycéen, il se produira sur des petites scènes improvisées au sein même de son établissement. Il reprendra des morceaux engagés chantés par les artistes militants de la cause kabyle tels qu’Imazighen Imula, Matoub Lounès et bien d’autres.

Plus tard, à l’université, sa conscience politique se forge au contact de la réalité que vivent les siens et il décide de prendre acte et part à ce combat qu’il fait sien tout au long de son parcours.

C’est également à cette époque qu’il confirme son goût pour l’univers de la chanson, même si c’est depuis son jeune âge que les démons de la musique ont pris possession de son âme. Il compose ses premiers morceaux qu’il joue devant un public composé en majorité d’étudiants et d’amis. Conquis ces derniers l’encouragent à faire le grand saut, ce qu’il ne tarde pas à faire en enregistrant ses premières compositions dans un album, sous le titre de Itviren [1] qui reçut un accueil des plus positifs. Son public s’élargit au fur et à mesure de ses apparitions sur scène.

Un an après il retourne au studio pour une deuxième cassette, dont un titre en particulier qui fera sensation Afus i buteflika [2] pamphlet qui balaiera tous les présidents passés à la tête de l’Algérie, de Ben Bella à Bouteflika.

Son troisième album voit le jour en 2000 Ucen ed uydhi [3] avec toujours les mêmes thématiques qui lui sont chères l’amour contrarié, l’oppression d’un pouvoir des plus despotique et une liberté d’expression inexistante.

Nous sommes en 2001, la Kabylie s’embrase de nouveau suite à l’assassinat du jeune Massinissa par la gendarmerie. La jeunesse kabyle investit la rue. La répression s’abat comme la foudre sur les manifestants. La gendarmerie tire à balles réelles sur la foule. On dénombre plus d’une centaine de morts et des centaines de blessés.

C’est dans ce contexte de colère, de révolte et d’incompréhension que le chanteur enregistre son 4ème album Pouvoir assassin. Cette fois-ci, Oulahlou pointe du doigt les responsables des malheurs de l’Algérie entière et de la Kabylie en particulier. L’engouement autour de l’œuvre est total, le disque s’arrache dans les points de ventes.

Trois nouveaux albums viennent enrichir la discographie de cet artiste infatigable et prolifique à merveille Ulac Smah Ulac [4] en 2002, Azul al Pari [5] en 2005 et Arraw N Tlelli [6] en 2006.

Un thème commun à tous ces albums : la Liberté. Thème qui revient comme un leitmotiv dans beaucoup de ses titres et qui est toujours présent, en filigrane, évoqué implicitement dans d’autres.

Oulahlou, tel un troubadour des temps modernes, sème les mots le long de son parcours. Des mots pièges où vient buter la tiède morale kabyle chargée de toutes les tares d’une société archaïque, une société ankylosée, hésitant encore à se défaire de la chape de plomb imposée par le rigorisme religieux et le poids des traditions.

Prenant à contre-pied la morale bien pensante de notre société, il n’hésite pas, dans la chanson Acnaf [7], à tirer à boulets rouges sur tout ce qui entrave l’épanouissement d’une jeunesse en mal de vie. Une jeunesse dont les repères ne sont qu’une reproduction des faits et gestes perpétués de génération en génération.

Dans la chanson Ifrakh [8], il fait de l’olivier un sanctuaire pour les amours cachées et les escapades amoureuses de la jeunesse « l’olivier n’est pas là uniquement pour être gaulé… » dira-il.

Le rêve des départs lointains pour d’autres cieux plus cléments est abordé dans la chanson Azul al pari [9]où il met en garde les candidats à l’exil contre la désillusion qui les guette. Les affres de l’éloignement et de la solitude sont le lot de ces milliers de jeunes qui, un jour, ont tout quitté pour un hypothétique Eden.

Son hommage à « Marguerite-Taous Amrouche » [10] est un moment émouvant de tendresse et de respect pour une des premières femmes qui a entrepris un travail de mémoire sur les contes et les chants anciens de Kabylie. On ne peut que regretter le fait qu’aucune autorité n’ait eu la noblesse du geste (à défaut de celle du cœur) de lui rendre hommage par une commémoration officielle. Voici encore une preuve du mépris que le pouvoir arobo-islamiste, à travers son autisme, cultive vis-à-vis de la Kabylie et de tous ses symboles : opposant une fin de non-recevoir à toutes ses aspirations. Dans cette même chanson, il fera un clin d’œil à Jean, El Mouhoub Amrouche et Malek Ouari deux grands auteurs kabyles, hélas méconnus des jeunes générations et absents des manuels scolaires.

Dans Arraw N’Tlelli [11] , il nous propose une rétrospective succincte sur les différentes invasions subies par le peuple amazigh, depuis les Phéniciens en passant par les Arabes et les Turcs jusqu’à nos jours. Ce peuple resté étranger sur sa terre, spolié, violenté par un pouvoir se revendiquant d’une idéologie arabo-musulmane des plus rétrogrades.

Quand il se laisse aller dans une balade amoureuse Itviren [12], c’est pour mettre le doigt sur la plaie qui ronge tant de cœurs privés du sentiment le plus noble : l’Amour. Ce mot banni des terres de nos ancêtres par la faute des interdits et des hypocrisies maintes et maintes fois répétées

L’adaptation de la chanson de « Brave Margot » de Brassens est une pure merveille dans le genre. Sa Margot à lui s’appelle « Tassadit » [13] ; elle donne la gougoutte à son chat sous les regards médusés et alléchés du gendarme, de l’intelligentsia villageoise… et de l’imam, ça va de soi !! Mais si Margot qui à la mort de son chat tué à coups de gourdins par les femmes jalouses, se marie, Tassadit, elle, se donnera la mort, choisissant de se pendre pour échapper à la solitude d’une vie sans amour.Retour ligne manuel
La symbolique de ce texte met à nu toutes les ambiguïtés et les contradictions de notre société face aux relations qu’entretiennent les femmes et les hommes dans les milieux traditionalistes. Une société où les viols sont organisés et institutionnalisés à travers les mariages arrangés et/ou forcés et qui hélas s’offusque à la moindre insinuation, même platonique, d’un sentiment amoureux.

Oulahlou chante les révoltes et les colères de son peuple. Tout en s’inscrivant dans la chanson engagée et contestataire, il revendique le droit de chanter l’amour et les préoccupations quotidiennes des petites gens. Il est en osmose avec le quotidien, ce que peuvent lui reprocher certains puristes kabyles, pour qui la chanson engagée ne peut être que politique. Si l’artiste s’est professionnalisé, l’homme reste humble, reconnaissant envers ses aînés. Il saluera le travail des chanteurs qui l’en précédé comme Matoub, Ferhat, Idir etc.

Ce garçon espiègle, avec sa nonchalance d’épicurien, dont l’insouciance n’est qu’une façade qui cache une sensibilité à fleur de peau, ne mâche pas ses mots. Ses textes heurtent la complaisance et le moralement correct. Il dénonce cet énorme gâchis perpétré de façon insidieuse sur une jeunesse et un peuple qui ne demande qu’à vivre, apprendre, et respirer l’air de la liberté d’être soi. Il taquine la muse sans mièvrerie, ni ambages, le verbe est insoumis et l’adjectif acéré « yeqar i weydhi aydwi [14] » nous assène-t-il.

Auteur-compositeur, bourré de talent, il a su donner un souffle nouveau à la chanson kabyle par son style particulier. Oulahlou ne fait pas que chanter, il raconte en musique et avec boulimie tous les sujets qui lui tiennent à cœur, et c’est là, toute la magie de son travail. Ses chansons se déclinent comme des histoires, parfois joyeuses, parfois tristes toujours pertinentes et jamais ennuyeuses.

Si ses œuvres sont d’une manière générale traversées par une idée de légèreté, elles éveillent davantage la conscience d’un peuple enfermé dans un désenchantement continu.

Son attachement indéfectible aux valeurs universelles et à sa Kabylie natale, où il retourne dés qu’il le peut, preuve de son enracinement et de son amour pour cette société. Une société dont il est fier, mais qu’il regarde avec lucidité, sa vision critique est dénuée de tout angélisme. Ce qui nous fait dire qu’incontestablement il y a un style Oulahlou, que ce garçon est une valeur sûre de l’action culturelle. Cette action qui se justifie et qui est nécessaire dès lors qu’elle permet, en préservant la mémoire de chacun, de s’insérer dans la modernité. Il nous interpelle sur l’importance du combat à mener contre ses propres imperfections afin d’être en mesure de relever les défis à venir. Un dernier mot « merci Abderrahmane Lahlou ».

Par Rezki Rabia

Notes

[1Les pigeons

[2Applaudissez Bouteflika.

[3le chacal et le chien

[4Pas de pardon

[5Salut Paris

[6Enfants de la Liberté

[7Mauvaises herbes. Tiré de l’album « Azul al pari »

[8Les oiseaux. Tiré de l’album « Azul al pari »

[9Tiré de l’album « Azul al pari »

[10Tiré de l’album « Arraw tilleli »

[11enfant de la liberté. Tiré de l’album « Arraw tilleli »

[12Tiré de l’album « Itviren »

[13Tiré de l’album « Hemlagh-kem »

[14Il appelle un chien : un chien

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire