Petit débat de rue sur l’autonomie de la Kabylie

Loin des discours bien ficelés et des dissertations politiciennes, j’ai eu à être apostrophé par une amie qui me reprochait le paradoxe entre mon combat universaliste pour la laïcité et les valeurs démocratiques en Algérie et en Afrique du Nord, voire, m’avait-elle ajouté, « dans le monde puisque tu as été l’un des initiateurs d’une action tendant à regrouper dans une seule organisation les laïques de tous les pays » et mes positions en faveur d’une autonomie – à défaut d’indépendance – restreinte à mon pays kabyle alors que j’étais, il n’y a pas si longtemps, un fervent militant d’une Algérie démocratique et laïque. Son collègue, Kabyle de son état, va dans le même sens : « Je partage cet avis. Ce n’est pas faux. Si cela vient à se réaliser, préparez-vous à crever de faim la bouche ouverte !  ». Mon amie, après un long soupir, eut, dans sa consternation, cette phrase à mon adresse : « toute l’Algérie est à NOUS les Berbères, faut juste remettre les choses dans leurs contextes et bien faire comprendre l’histoire aux imbéciles qui la connaissent très bien mais font semblant d’ignorer ».

A ce genre de propos, du reste, très répandus, j’ai tenté cet argumentaire :

J’irai même beaucoup plus loin : l’Afrique du Nord est à nous et mon rêve d’amazigh, « homme libre » par excellence, c’est qu’un jour, j’assisterai à la fin des États actuels produits par le colonialisme que sont l’Algérie, la Tunisie, le Maroc… pour construire un seul grand État : l’Afrique du Nord qui sera le vis-à-vis géographique de l’Afrique du Sud de Mandela. Il ne s’agit donc pas de dire que nous abandonnons l’Algérie ou la terre de Tamazgha antique, même si, il faut bien le reconnaître, l’histoire en a fait une contrée inhospitalière et défigurée qu’il serait illusoire de s’accrocher avec acharnement à retrouver Tamazgha de Massinissa, de Jugurtha, d’Aksil et de Dihya qui appartient plus que jamais à l’histoire comme l’est l’Amérique des amérindiens ou l’Égypte des pharaons. Un tel projet de réunification n’est viable que dans le cadre d’une démocratie majeure et qu’il se construise sur un système d’autonomies régionales au vu de l’immensité du territoire et surtout des spécificités culturelles et géographiques de chaque région. Il faut reconnaître qu’un tel projet relève du fantasme au moment où nous sommes incapables, en un demi-siècle, de mettre fin à des régimes dictatoriaux qui continuent de faire la pluie et le beau temps dans nos chaumières.

Cela dit et en parlant d’autonomie, il est surtout question d’organisation et de gestion. Or, il faut savoir que la Kabylie a toujours été autonome, voire indépendante, et ce depuis la nuit des temps si je puis m’exprimer ainsi. Il y a lieu de signaler qu’avant 1857, la Kabylie vivait presque en pays indépendant puisque aucune autorité étrangère n’avait réussit à s’y installer avant cette date là. En cet an de grâce, ce sont donc les Français qui réussirent, les premiers, à pénétrer en Kabylie mais leur autorité était restée très insignifiante de telle sorte que la gestion des affaires de la cité kabyle était encore et durant la seconde moitié du XIXe siècle et même au début du XXe siècle du ressort des assemblées villageoises, sorte de mini-républiques qui s’organisaient déjà sous forme de confédérations.

De 1962 à nos jours, force est de reconnaître que malgré l’implication de la Kabylie, plus que toute autre région d’Algérie, dans la guerre de 54-62, sa stigmatisation reste le seul fait constant de la politique du pouvoir algérien. L’administration étatique établie en Kabylie n’a jamais été un élément de développement et d’épanouissement de la région mais un instrument de contrôle et de domination. Certains dignitaires du régime souhaitaient tout simplement son assimilation, voire sa dilution dans la culture et la langue arabes ; véritable velléité ethnocide ayant produit un génocide culturel après un demi-siècle d’indépendance. Ainsi, l’aire d’influence de la langue kabyle s’étant rétrécie comme une peau de chagrin en quelques décennies seulement ; la Kabylie est ainsi sciemment maintenue dans un sous-développement chronique, n’ayant bénéficié d’aucun projet structurant pendant que l’anachronisme, le chômage endémique, la crise du logement, la prolifération de la drogue et de la prostitution alors que 90% des prostituées sont importées d’ailleurs, la corruption, la manipulation et l’intox, la répression fiscale qui empêche tout essor à l’investissement privé qui doit aussi faire face au nouveau phénomène des kidnappings, la répression tout court et l’assassinat… constituent le lot que la Kabylie aura gagné de son engagement sans réserve pour l’indépendance et pour le bien-être de toute l’Algérie qui, à l’exception de quelques solidarités chaouies, a toujours été indifférente à sa misère et à ses souffrances. Dans d’autres circonstances et sous d’autres cieux, une telle situation aurait produit logiquement et légitimement une scission et sa revendication indépendantiste. La Kabylie, toujours avec ce souci de s’élever au niveau de la civilisation humaine de son temps, n’a de cesse d’adopter, à chaque fois, des attitudes de lutte politique résolument empreintes d’humanisme et de pacifisme.

Tout comme elle avait prôné le pacifisme et la non-violence depuis au moins les événements d’avril 80, communément appelé “printemps amazigh” pour amorcer le combat pour la démocratisation de l’Algérie, elle s’était élevée contre l’islamisme et son terrorisme qui massacrait au quotidien les Algériens. Plus près de nous, en 2001, “printemps noirci à jamais”, le mouvement citoyen avait établi, quoi qu’incohérente, une plate-forme de revendications pour toute l’Algérie et en faveur de tous les Algériens qui, si prompts à s’émouvoir pour la Palestine et pour quelques sportifs agressés au Caire, n’avaient, pourtant, pas levé le petit doigt lorsque les jeunes kabyles se faisaient massacrer, à coup de balles explosives, tirées dans le dos des manifestants par la gendarmerie nationale entre avril 2001 et les mois qui suivirent. Enfin et à l’aune du XXIe siècle, la Kabylie propose, dans un premier temps, un autre type d’organisation en vogue dans toutes les grandes démocraties du monde, à savoir : l’autonomie.

« Organisée sur le modèle centralisé dit jacobin du fait de la colonisation française, l’Algérie a fidèlement reconduit cet héritage institutionnel étranger à la sociologie et à la culture de son peuple en ignorant, en 1962, les valeurs d’État de droit, de démocratie et de droits de l’Homme ».

Or, il existe dans le monde deux grands modèles : l’État fédéral et l’État unitaire.

Produit de la fusion ou de la scission d’entités étatiques ou nationales préexistantes, le modèle fédéral ne peut être celui de l’Algérie qui n’est pas née de telles situations historiques. Pourtant, le FFS revendique le fédéralisme et c’est là toute l’inculture prévalant dans une certaine classe politique qui se révèle au grand jour. Cela étant, le FFS exprime néanmoins, à sa manière, la nécessité d’octroyer une autonomie à toutes les régions d’Algérie, y compris la Kabylie, qui évolueront sous l’autorité de l’État central.

Le RCD, soucieux (ou obsédé) de se donner une dimension de Parti national, propose la « Régionalisation modulable » ; autrement dit, attribuer une autonomie flexible qui reste à définir selon les préoccupations et les ambitions de chaque région d’Algérie, y compris la Kabylie, dans le cadre d’un Etat unitaire.

Il y a également le MAK et les autonomistes indépendants qui se limitent au seul projet de l’autonomie de la Kabylie ; autonomie d’une seule région qui reste, peu ou proue, dans le giron de l’État jacobin, une aberration ou une révolution, c’est selon, qui ne s’inscrit dans aucun modèle (pré)existant mais qui a le mérite d’être là.

Enfin, il y a des balbutiements de l’aspiration indépendantiste qui fait son chemin mais n’étant pas organisée, elle reste dispersée et encore inaudible.

Partant de ce postulat, je suis en mesure de dire, sans risque de me tromper, qu’à la base, toutes les forces existantes en Kabylie sont, plus ou moins, acquises pour l’autonomie de la Kabylie avec une différence d’approche qui relève beaucoup plus de l’idéologie politique. Dès lors, quel type d’organisation choisir et quelle autonomie ?

A priori et à partir du moment où tous les acteurs concernés convergent sur le principe du projet d’autonomie, il ne devrait subsister qu’à trouver, dans la collégialité, les termes de sa réalisation. Or, c’est, justement, loin d’être une sinécure au vu de l’absence de dialogue entre ces acteurs qui continuent à se tourner le dos en se regardant en chiens de faïence, accentuant le défaitisme et la démobilisation ambiants du fait de la politique d’un État raciste qui, le moins qu’on puisse dire, est loin de laisser faire cette prise de conscience d’une région qui ne veut plus être à sa merci. Le régime est donc celui par qui la solution ne viendra jamais et c’est justement à craindre qu’il en soit l’initiateur d’un projet similaire contrefait pour torpiller l’autonomie, non seulement en Kabylie mais aussi, dans toutes les autres régions qui risquent de s’en inspirer pour s’affranchir de cette dépendance absolue vis-à-vis du système rentier qui régente, d’une main de fer, le quotidien des Algériens et dont la survie en dépend.

Ainsi, l’Oranie, région d’où sont issus le chef de l’État, sa famille et l’essentiel du personnel politique dirigeant actuel, est industriellement et économiquement, mieux préparée pour recevoir son « autonomie clés en main ». Pourtant, le pouvoir algérien ne tourne pas seulement le dos à cette voie qui est à même de booster le développement et la crédibilité, et des régions autonomes et de la destination « Algérie » dans sa globalité, pire, il a résolument pris la direction opposée du sens de l’histoire. Et pour cause, il est passé d’un jacobinisme quasi brejnévien à un népotisme quasi-tribal !

Le credo de « l’autonomisme kabyle » dit, d’une manière très rudimentaire, repose sur le fait que la Kabylie, ayant déjà vécu d’une manière quasi indépendante et que depuis 1962, elle aura vainement tenté de charrier tout le pays vers le progrès pendant que le reste de l’Algérie, à de rares exceptions, a, non seulement, choisi de se tourner vers la régression arabo-islamiste comme le montrent toutes les élections locales et nationales, mais aussi et surtout, d’entretenir de la suspicion et du mépris envers elle pendant qu’elle subissait les contrecoups de son engament opiniâtre pour la démocratie, pour la laïcité mais aussi et surtout, pour la revendication de la reconnaissance officielle de sa langue et de sa culture millénaire qui continuent d’ailleurs à être déniées.

L’argument courant avancé par une opposition suffisante qui tente de relativiser son absence en dehors des départements (wilayas) du centre du pays (Kabylie et Algérois) en justifiant ses récoltes électorales de plus en plus maigrichonnes par l’omniprésence d’une administration aux ordres et d’une fraude récurrente, somme toute réelles, qui se confondent intimement avec « la démocratie algérienne », n’est que partiellement recevable.

En plus du fait que cette fraude systématique à grande échelle soit, désormais, pleinement affichée sans que cette opposition ne juge utile de boycotter, ne serait-ce que les mascarades électorales d’ordre national (Législatives, Présidentielles, référendum…), boycotter étant, paraît-il, moins rentable par les temps qui courent, il faut être, dans le meilleur des cas, aveugle, au pire, de mauvaise foi et foncièrement manipulateur pour nier l’évidence qui fait que les populations de l’Est, des Haut-plateaux, de l’Ouest et du Sud ont clairement montré deux constantes :

- Leur bicéphalisme qui les fait basculer, au gré des conjonctures, tantôt dans le camp islamiste, tantôt dans celui, plus rassurant et douillet, du carcan du système et ce, aussi bien à travers les élections que par leur mobilisation aux côtés de ces deux tendances qui affichent à l’unisson un antikabylisme primaire.

- La fraude électorale systématique qui a lieu dans toute l’Algérie, excepté en Kabylie, parfois dans l’Algérois, se déroule au su, souvent au vu de toutes les populations concernées qui, non seulement, ne dénoncent pas mais se mobilisent en masse pour les traditionnelles liesses populaires des lendemains électoraux. Or, la Kabylie reste l’unique bastion où la fraude, concernant notamment les élections à caractère local (municipal « APC » et départemental « APW ») est quasi nulle du fait d’une démocratie et d’une transparence dues exclusivement à une tradition de surveillance et à une vigilance citoyenne massive et sans faille !

Dès lors, la Kabylie semble s’adresser au reste de l’Algérie dans ces termes : « Vous ne voulez pas de mes idées, soit. Ne m’empêchez pas de vivre selon mes valeurs et mes idées que je ne vous propose plus. Vous vous complaisez dans votre situation et vous trouvez quelque plaisir à subir le jacobinisme arabo-islamiste de l’État algérien, je respecte votre choix, mais je décide, désormais, de choisir ce qu’il y a de mieux pour moi et pour mes enfants en refusant d’attendre des siècles avant que vous vous rendiez compte que la démocratie, la laïcité, la spécificité culturelle et civilisationnelle et l’autonomie sont les cadres idoines pour l’épanouissement de vos régions respectives et de l’aire géographique qui nous rassemble ».

Exception faite des fonctions régaliennes de l’État central que sont la défense nationale et la monnaie, l’autonomie est la solution immédiate qui léguera à la Kabylie une responsabilité quasi totale dans la gestion de son école, de sa fiscalité, de son économie, de sa justice, de son domaine de la culture, de ses médias, des langues qu’elle jugera utiles à sa floraison…

Les élections locales (APC-APW) imposées, malgré nous, peuvent constituer une première étape vers cet idéal. Elles doivent être pleinement investies par tous les acteurs potentiels (RCD, FFS, MAK, autonomistes indépendants, indépendantistes…) qui portent, plus ou moins, les valeurs de la Kabylie et qui auront l’obligation de reconquérir, dans une solidarité inédite, toutes les localités tombées dans l’escarcelle des partis du pouvoir (FLN-RND…) et où des opportunistes sans identité politique et des islamistes, auraient entamé une percée inquiétante. Le choix des candidats ne devra plus répondre à des considérations autres que la compétence et le dévouement à la Kabylie et à ses valeurs afin de regagner aussi le capital confiance des citoyens kabyles.

Tôt ou tard, ce rêve qui indiquera la Voie au reste du sous-continent nord-africain se réalisera. L’en empêcher, c’est aller à contresens de l’histoire avec tout ce que cela implique en terme de tensions et de nouvelles tragédies.

Allas Di Tlelli – 2008

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