Portrait d’Inasliyen

engagement militant, style et référence artistique

Inasliyen évoque l’origine, l’authenticité. Il exprime aussi …cette notion d’engagement pour revendiquer la réhabilitation de l’identité oubliée . Cet attachement viscéral aux racines constituera la trame de fond de l’œuvre de l’un des plus grands auteurs compositeurs interprètes de l’Algérie post-indépendance.

Pourtant, rien ne prédestinait les membres du groupe, dont Rabah, tous nés dans un quartier d’El biar à Alger, à une carrière aussi fulgurante, entièrement vouée au militantisme en faveur de l’identité amazigh, d’une Algérie prospère et de toutes les causes justes de part le monde.A l’image de tous les artistes nés dans le vieux Mezghena, Rabah ouvre les yeux sur le chaâbi, cette musique populaire née au fin fond de la Casbah. Il a appris à chanter et à jouer d’une manière presque spontanée, pour le plaisir comme on dit. Le tournant de sa vie c’est le jour où son frère ramène à la maison un pick-up qui permettra au jeune Rabah de s’ouvrir sur un univers qui s’était révélé finalement pour lui, plus vaste et bariolé. Il découvrit ainsi Slimane Azem, Hamid Zahir, El Ankis, Fadhila Dziriya, les Beatles, James Brown et bien d’autres encore. Il entra de plain pied dans un univers mélodieux dans lequel s’imbriquait le chaâbi avec le jazz, et les styles du terroir nord africain dans un monde en ébullition qui débouche sur la pop, le rock, la soul…

Le milieu familial fortement imprégné de musique et d’art, façonnera l’esquisse d’un nouveau style qui naîtra quelques années plus tard.A la question de savoir à quand remonte le début d’Inasliyen, Rabah, pensif d’abord, répond par un soulèvement d’épaules pour avouer juste après qu’il est incapable de le situer. Il a évolué dans un milieu artistique, il chantait autour de lui et ça plaisait. Puis, le groupe s’est constitué à l’insu même de ses membres. « C’était un début long et difficile tant le groupe avait pour souci d’innover et de créer un style propre à lui » précise rabah.

C’était déjà le début des années soixante-dix qui marquera, d’une certaine manière, la naissance officielle du groupe avec une première participation à un concours et un premier spectacle au cinéma Rex d’El Biar. Inasliyen raflent la mise et obtiennent le premier prix. Éperonnés certainement par cette première prouesse, ils donnent leur véritable spectacle inaugural à la mythique salle El Mouggar. C’est à cette époque que Rabah, âgé d’à peine 20 ans, a composé ses toutes premières œuvres « Tagmatt » (Fraternité) et « Idurar » (Les montagnes) qu’il fit écouter à Krimo qui tombe aussitôt sous le charme. D’autres amis apprécièrent particulièrement « Tagmatt » et c’est Sediki, à qui Madjid Idir avait fait découvrir cette chanson qui donnera pour la première fois l’appellation Inasliyen au groupe.

Ainsi est née une légende qui s’adonnera, durant les seventies, à cœur joie, au plaisir des spectacles, à travers tout le pays. Rabah, un autodidacte à l’oreille musicale subtile, d’une précision extraordinaire, à telle enseigne qu’il était déjà capable de reproduire avec exactitude, n’importe quel accord de jouer n’importe quelle chanson qu’il venait juste de découvrir.

1979. Un célèbre organisateur de spectacle à Palma (Espagne), Spectaculos Pravos (SP), est mis en contact avec Inasliyen par le directeur du CCI. Une rencontre qui offrira au groupe sa première tournée à l’étranger. Par ailleurs, SP fera produire au groupe, au terme de ce périple, un 33 tours.

Les événements du printemps amazigh (1980) intervenaient à une période charnière dans la carrière artistique d’Inasliyen qui s’en inspireront pour produire leur premier album intitulé à juste titre « Tafsut Umazigh » (Printemps berbère) ; une œuvre magistrale devait son existence grace à la recette de leur tournée en Hexagone qui venait de s’achever. « L’album sort en 1983 et n’en rapportera au groupe que 50.000 DA, que les membres se partagèrent à raison de 5.000 DA chacun ! Même pas l’équivalent des frais de studio !  » Ironise Rabah.

Pourtant, dans ce premier album, Inasliyen signent, entre autre, l’une des plus belles œuvres de la musique nord-africaine, « Tilufa » (Evénements) en l’occurrence, pour dire la répression et convoquer l’histoire pour mieux fustiger l’amnésie, véritable tombeau d’une identité martyrisée :

Elâar d tasusmi n wegdud
Agdud ur nesâi imi
D agdudan i gettughunfan
D acu n lherma is-d-igwran

« Tafsut Umazigh », « Tidett », « Anarag »… sont autant de titres dont l’exigence artistique de Rabah en avait fait des œuvres monumentales, voire des références aussi bien sur le plan musical que textuel. « Si je n’enfante pas de nouvelles expressions, je n’écris pas  » assène-t-il.
Le monde de la musique et de la poésie venait alors d’accueillir avec faste la naissance d’un style, d’un timbre, d’une philosophie qui porteront désormais et pour l’éternité le nom INASLIYEN.

Rencontre avec Greame Allwright

Greame allwright, cet homme dont l’accent anglo-saxon a tant ému et qui dit avoir envie de vivre, mais pas pour la scène, est un voyageur éternel. Allwright a exercé différents métiers tout au long de sa vie. Né en 1926, Graeme Allwright est passionné de théâtre dès sa jeunesse et embarque, en 1948, de sa Nouvelle Zélande natale pour l’Angleterre afin d’y apprendre le métier de comédien. Ce n’est qu’à la quarantaine qu’il débute dans la chanson qu’il marquera, de son empreinte rebelle, le monde de la musique.

Invité en 1986 par le comité des fêtes de la ville d’Alger (CFA) à l’occasion de la fête de la jeunesse, Greame allwright atterri en Algérie pour une tournée dans les différentes salles de la capitale. Il rencontre Inasliyen dans des circonstances assez anecdotiques mais qui ne laisseront pas la star mondiale longtemps indifférente puisque c’est très vite l’émerveillement. Rabah se rappelle cet épisode tantôt avec la spiritualité d’un artiste, tantôt avec la fierté légitime d’un l’homme. Inasliyen accompagnent donc Greame allwright dans sa tournée et ses membres lui servirent même d’orchestre tant et si bien qu’ils s’autorisèrent des touches et des modifications dans les arrangements et les rythmes des chansons du « beatnik sans uniforme » pour reprendre les terme de Louis Nicera. Greame allwright n’en revenait pas de son éblouissement lui qui voulait justement profiter de son passage en Algérie pour découvrir ses rythmes. A son départ, il confia à Rabah un texte sans titre qu’il venait d’écrire et qui sera mis en musique quelques années plus tard (par Rabah) pour être édité en 2007 sous le titre… « Sans titre », attribué par abdelhamid Benzine.

Deuxième album : « Isyaxem »

Il aura fallu attendre près de dix ans pour que le groupe, désormais reconnu de tous, édite, en 1992, son deuxième produit intitulé « Isyaxem », en hommage à l’illustre plasticien disparu. Un album qui atteste d’un désir patent de tendre vers la perfection avec notamment cet hommage qui innove en matière de structuration du texte et de son réceptacle musical. Un véritable chef-d’œuvre sorti en France mais qui, n’ayant pas été diffusé en Algérie, passera inaperçu même pour les inconditionnels d’Inasliyen. A ce propos, Rabah pointe un doigt accusateur vers une certaine race d’éditeurs qui «  n’ont rien à voir, ni de près ni de loin avec la musique ».

En 1992, c’était aussi le début de la déferlante terroriste qui entraînera dans sa spirale meurtrière tant d’hommes et de femmes qui refusaient d’abdiquer au diktat des teneurs d’un ordre moyenâgeux et d’un projet obscurantiste. Parmi ces victimes on comptera aussi beaucoup d’artistes, d’intellectuels et des dizaines de milliers d’anonymes. Des milliers d’autres prendront la voie de l’exil. Rabah retrouve, lui aussi le « silence » médiatique qui fut différemment interprété. A la sortie de « Vrigh-awen » (Je vous répudie) en 2007, quinze ans après « Isyaxem », la couverture médiatique est, pour le moins qu’on puisse dire, en deçà de la haute facture artistique de l’œuvre. Cependant, ce qui incommode quelque peu Rabah, c’est surtout le vocable de « retour » qui a frappé de son sceau les titres des quelques « brèves » consacrées à son nouvel album dans la presse nationale.

En effet, Inasliyen n’ont jamais cessé de produire et de se produire même au plus fort de l’action terroriste. Rabah qui a choisi de rester chez lui, s’est produit, pour exemple, à Tazmalt en compagnie du galactique Bazou, devant uniquement 75 personnes. Ses exigences artistiques et techniques ne pouvant être satisfaites par des studios aux moyens « antédiluviens », Rabah écrivait et composait comme un forcené mais refusait de « renter dans un studio » incapable de garantir le niveau de perfection et de maîtrise en vogue en occident. Il continuait néanmoins à donner des spectacles aux quatre coins de l’Algérie au moment où la tendance était au départ ; des départs que Rabah dit comprendre sans pour autant se vanter d’un « patriotisme exubérant ». Il affirme à ce propos : « J’ai choisi de vivre dans mon pays et pas ailleurs. Je sais que je ne trouverai nul part une autre Bgayet, ni une autre Tizi, ni un autre Sidi Fredj… cela m’a suffit pour comprendre que ma vie est étroitement liée à ce pays ».

Quinze ans, durant lesquels Inasliyen, manquant sensiblement de moyens financiers, ne pouvaient s’offrir les services d’un studio à la hauteur de son art. Conscient de son talent d’artiste, de la force et de la beauté de son art, Rabah continuait à créé dans l’ombre et a failli composer la musique du film « La montagne de Baya » pour laquelle il avait été sollicité par le réalisateur Azzedine Meddour. Perfectionniste et puriste, Rabah composa une musique que le réalisateur rejettera indirectement pour le motif fort élogieux que « la musique était trop belle qu’elle risquerait de bouffer l’image ».

Le verbe incisif, une sensibilité à fleur de peau et un engagement à toute épreuve, font de Rabah Inasliyen, le père de Ittij, son fils, un artiste d’une dynastie rare. Il se définit volontiers comme partie prenante des révoltés de ce monde, chante « Tirga n llufan » (Rêves d’enfant) et compose un « Hymne à la jeunesse » ! Tellement d’humanisme et de révolte contre l’injustice et le déni identitaire, une vie de pacifiste, un brin de tendresse qui le rend attirant, un rien de simplicité pour raconter les gens, beaucoup de sincérité qui nous le rende proche. Voila, c’est tout cela INASLIYEN et même plus. Beaucoup plus…

Allas Di Tlelli

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