Présentation de “Tafenda n wakal”, “Le parfum de la terre” de Rezki Rabia

J’ai fait partie de celles et ceux qui ont souhaité voir les diamants de Rezki sur un écrin digne d’eux : une édition papier. Ne pas présenter ce premier recueil de poèmes kabyles — j’ai eu le plaisir de lire de lui deux recueils écrits dans la langue de Baudelaire — passerait pour de la rétention de bonheur de la part d’un égoïsme hostile au partage des plaisirs, ou pour de l’ingratitude envers cet ami ayant concédé de sortir sa poésie du monde virtuel d’internet, où elle était appréciée, et des différents lieux où sa déclamation a toujours suscité intérêt et admiration, afin qu’elle côtoie celles de mes poètes préférés dans un rayon de ma bibliothèque.

Le titre : Tafenda n Wakal :

Ce titre « Tafenda n Wakal  », « Le parfum de la terre » est déjà un poème en soi. Il remue notre mémoire à la recherche des senteurs et des fragrances de la Kabylie rurale. Il nous fait écraser une motte de terre entre les doigts afin de nous rappeler, par l’humus humide et odorant, les fleurs et les herbes folles que le printemps Kabyle, doux mais très court, offre avant l’arrivée subite de l’été qui les dessèchera et les rendra à la terre en compost poudreux Tafenda n Wakal évoque aussi les effluves des bêtes et des êtres humains qui s’accrochent à cette terre kabyle, rude par son relief et son climat, si peu nourricière mais ô combien attachante ! Le sous-titre, Amud n ydrisen, recueil de textes, pourrait suggérer qu’il y ait des textes non poétiques or les moins évocateurs d’entre eux, les moins riches en images, sont d’une musicalité exquise qui les anoblit et les estampille du sceau de la poésie. Le premier vers du poème « Art poétique » de Verlaine était : « De la musique avant toute chose ».

La composition du recueil :

Le recueil comporte trente-deux poèmes. On dénombre plusieurs d’entre eux écrits sous forme de plusieurs strophes de sizains ou de quatrains. D’autres sont d’une seule strophe de plusieurs vers. La forme fixe du neuvain est absente du recueil. Le thème qui les réunirait tous serait « conscience révoltée » mais selon l’auteur, ils ne sont pas recueillis et réunis avec le dessein de se conformer tous à une même thématique. Si l’on voulait les agglomérer selon les sujets traités on les répartirait en trois catégories.Retour ligne automatique
La première serait dotée des poèmes de gratitude, et d’hommages dont fait partie : « Ḥnifa », « La chanteuse Ḥnifa ».

Teldi imi-s tennad-d awal
Yeldin acḥal d tiwwura
Am tala i d-tessawal
Ccna yuzzel d tiregwa
Tiṭ ur tt-yewwit uzaylal
D ayen yellan i twala

Mačči d leɣna i tettɣenni
D ayen iɛeddan fell-as
Azref akken ad yennarni
Iles yerwel si tkerkas
Tidet tezdeɣ-as imi
Ɣas akka regmen-tt yal ass

Inig ur as-yefki amur
Ula din tufa taẓedla
Yal asurrif yerǧat wugur
Akka i d yir tawenza
Ay iles bru i lehdur
A tiɣri-s uɣal d anza


 

Elle a ouvert sa bouche et dit le mot
Sésame pour toutes les portes
Fontaine fluide
Son chant s’est répandu partout
L’œil n’hallucinait jamais
Il ne voyait que la réalité.

Ses chansons n’étaient pas fictives
Elles exprimaient son vécu.
Pour que le droit s’affirme et croît
La langue devait bannir les mensonges
Elle persistait à dire la vérité
Malgré les réprimandes quotidiennes

L’exil ne l’avait pas consolé
Il n’avait que le pissenlit à lui offrir
A chaque pas, elle affrontait un ennui
Ainsi agit la malchance
Ô langue trêve de mots
Et toi, son cri, deviens appel d’outre-tombe !

A la deuxième catégorie on attribuerait les nombreux poèmes de compassion et de révolte, compassion pour les victimes, révolte contre les tyrans, leurs bourreaux, qu’ils soient gouvernants ou gardiens de la morale. Parmi tous les poèmes de compassion et de révolte, « Muḥ Qasi », « Le naufragé » a été celui qui m’a le plus bouleversé. Je l’ai lu au moment où les journaux annonçaient le nombre, sans cesse croissant, des naufragés de la Méditerranée.

Agafa yeččur d adrim
Yal targit deg-s teffeɣ
Deg tmurt-a kra ur d-yeqqim
Laẓ aberkan deg-s yezdeɣ
S kra n win yessutren alqim
Ur d-yegri deg-s yiseɣ

Taflukt tekcem ɣer yillel
Seg yal tama iṣuḍ- waḍu
Attan gar lmujat tewḥel
Igenni s waman yettru
Teṛṛeẓ di tlemmast teṛmel
Ur dmin s waya ad yeḍṛu

Tasusmi ters-d ɣef uftis
Tlata n yilmeẓyen ẓẓlen
Tafukt teṣfa-d deg allen-is
D imeṭṭi-si d-yemmaren
Tamettant tefra cɣel-is
Tamilla thuz afriwen


Le nord est plein de richesse,
Tous les rêves s’y réalisent
Dans ce pays, il ne reste plus rien
La famine noire s’est installée
Quiconque a quémandé une bouchée
A perdu son honneur.

La barque ayant atteint la pleine mer
Le vent se mit à siffler de partout
La voilà cernée par les vagues
Le ciel pleurait des trombes
La barque brisée coula
Avec ses passagers crédules

Le silence est tombé sur la plage
Trois jeunes rejetés y gisent
Hélios s’était rincé les yeux
Ses larmes ont cessé de couler
La mort a accompli sa besogne
La colombe s’est envolée.


La dernière subdivision du recueil aurait pour titre « méditations poétiques » et recueillerait les poèmes auxquels le poète a confié les mouvements de son âme. « Abrid », « La voie » est de ceux-là. C’est un poème en prose avec beaucoup de rimes intérieures.

Melt-iyi abrid yessufuɣen
Si tegrest n wul
Abrid yettawin ɣer tmeẓẓuɣt n tirga
Yesmeḥsisen i ccna agugam
Nesmendeg aṣɣar ɣef tlisa n ugris
Nṣuḍ aẓeɛqir isseɣṛen ayefki
Deg yidmaren n teslit
Melt-iyi abrid yessufuɣen
Si tebrek n wul
Abrid yettawin ar yitri arugal
Yettaken afus i uderɣal
Ad nessiɣ taftilt deg ɛebbuḍ n ṭlam
Ad ncerreg igenni
Ad nɣiz anu deg uqerru n udrar
Melt-iyi abrid yessufuɣen
Si teɣzi n yiḍ
Ad nger timetɣaltin i waldun yefsin
Ad nehmej si terẓeg n wussan
Ahat ad yeldi yimi
Ad d-yini
S teɣzi s tehri ayen i yuɣen imdanen
Melt-iyi abrid yessufuɣen
Si tayri yeṛẓen am uceqquf
Xaḍen iḍudan s tissegnit ur nesɛi tifli
Ufafen fell-aɣ imeṭṭawen
Tura mi nedduri
Deg useqqif n tid yessuṭuḍen


Montrez-moi la voie qui libère
De l’hiver du cœur
La voie qui mène vers l’oreille des rêves
Auditrice du chant silencieux
Nous alimentons le feu sur les bornes limitrophes du gel
Nous soufflons le blizzard qui assèche le lait
Dans les seins de la mariée
Montrez-moi la voie qui libère
De la noirceur du cœur
La voie menant vers l’étoile filante
Qui tend la main à l’aveugle
Nous allumerons une lampe dans le ventre de l’obscurité
Nous traverserons le ciel
Nous creuserons un puits sur la cime de la montagne
Montrez-moi la voie qui libère
De la nuit sans fin
Nous étreindrons le plomb en fusion
Nous croquerons l’amertume des jours
La bouche s’ouvrira peut-être
Pour dire
En long et en large ce qu’endurent les humains
Montrez-moi la voie qui libère
De l’amour en débris
Que les doigts ont cousu avec une aiguille sans chas
Nos corps ont tamisé les larmes
Maintenant que nous sommes réfugiés
Dans le sanctuaire des femmes qui allaitent.


Une plume séduisante :

On sort de la lecture du recueil avec l’impression que son auteur l’a écrit pour nous séduire et nous faire aimer la lecture dans la langue kabyle. Bien que le recueil s’ouvre sur une lettre à Mohia, les deux auteurs écrivent différemment. Mohia se servait de la langue populaire pour conscientiser et cultiver le goût pour la poésie et l’art dramatique des travailleurs émigrés auxquels il s’adressait. Un registre de langue soutenu les aurait rebutés. Une langue littéraire éloignée de leur parler quotidien et truffée de néologismes aurait peut-être fermé leurs oreilles à sa poésie et à son théâtre. Rezik Rabia, lui, s’adresse à des lecteurs et à des auditeurs pour lesquels le message, pour être reçu avec bienveillance, doit être émis dans une belle langue. Il devait donc donner à son écriture une valeur esthétique qui la hisse au rang de langue littéraire. La langue kabyle est à présent enseignée et les œuvres de ses écrivains sont offertes à des lectures, des études et des critiques méthodiques. Révolu le temps du bricolage. Fini le temps de l’écriture militante. Désormais il faut bien écrire ou s’abstenir d’écrire par militantisme et par respect à cette langue kabyle moderne en devenir. Le poète Rezki Rabia, conscient de cette exigence, nous donne des textes d’une facture littéraire si belle qu’ils peuvent soutenir la comparaison avec les beaux textes écrits dans d’autres langues. Sa phrase fluide et claire véhicule le sens avec précision. Les néologismes sont employés judicieusement de telle sorte qu’ils ne nuisent pas à la saisie et à la compréhension du sens. Le vers invite notre imagination à installer le décor de la fête des sens sans laisser la syntaxe fléchir devant la rime. Comme on peut le constater dans « Abrid », « La voie », les rimes intérieures donnent une exquise musicalité au poème. Les œuvres de Rezki seraient une bonne solution pour combattre la dyslexie et initier à la lecture rapide dans leur langue maternelle les Kabyles habitués à lire dans d’autres langues.

Regret :

Le recueil n’est pas pourvu d’un sommaire. Le lecteur devra se le confectionner lui-même pour accéder rapidement à ses poèmes préférés sans corner les pages.

Ameziane

Vous pouvez vous procurer ce recueil en cliquant ici

ISBN : 9781326212292
Publié : 20 avril 2015
Pages : 73
Prix ; 10 €

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