Promenade dans le vieil Alger

Avant de quitter Alger, j’ai voulu revoir ce qui reste de la ville arabe pour mieux graver dans mon esprit les impressions ineffaçables que j’en emporte.

Qu’on se figure des rues étroites, grimpant, en escaliers, le flanc d’une colline; de chaque côté, des maisons aux toits plats, aux murs peints en blanc éclatant ou en bleu tendre, avec des portes basses et de petites fenêtres grillées, parfois de simples lucarnes où l’on voit avec étonnement s’encadrer un visage féminin au teint bizarre. Souvent le premier étage, soutenu par de grossiers arcs-boutants en bois, s’avance au-dessus de la rue et semble aller au-devant de la maison d’en face, ne laissant au milieu qu’un étroit espace, au-dessus duquel une bande de ciel bleu est tendue comme une écharpe d’azur. A droite et à gauche, de petites ruelles vont se perdre en tous sens dans le fouillis inextricable des maisons. Au milieu de ce pêle-mêle d’habitations entassées, où l’on a songé à peine à réserver une place pour les passants, le soleil pénètre peu : quelquefois seulement, à l’angle d’une rue pleine d’ombre, on voit tomber d’en haut une large plaque de lumière brusquement appliquée sur la blancheur d’un mur, et si l’on se retourne, on aperçoit au loin, par-dessus les terrasses, une échappée de mer. Pour rendre ces splendides effets d’ombre et de lumière, ces violentes oppositions de couleurs, il faudrait la palette ou la plume de Fromentin.

Maintenant, que l’on jette au milieu de ces rues étonnantes une foule aux costumes divers, Arabes drapés dans leurs burnous, Maures obèses avec les pantalons bouffants et la veste turque, femmes mystérieusement enveloppées dans leurs voiles blancs, et l’on aura une idée de cette chose unique au monde qui s’appelle le vieil Alger.

Mais la partie de la ville arabe la plus curieuse à observer, c’est sans contredit le quartier des marchands. Dans d’étroites boutiques, où ils auraient peine à se tenir debout, et n’ayant d’autre ouverture que l’entrée, on les voit accroupis, attendant patiemment l’acheteur, ou confectionnant eux-mêmes leurs marchandises. Voici le fabricant de babouches : cette industrie semble prospère à Alger, si l’on en juge par le nombre de ceux qui l’exercent; plusieurs ouvriers travaillent souvent dans la même boutique, et l’on voit leur tète coiffée du fez rouge s’abaisser vers les genoux, tandis que leurs mains, en s’éloignant, tirent le fil destiné à coudre le cuir. Plus loin, on s’arrête devant un fabricant de bracelets et de bagues en corne, de ces porte-bonheur qui étaient si fort à la mode en France il y a quelques années. L’ouvrier est assis par terre, derrière son petit établi de tourneur; avec une sorte d’archet qu’il manœuvre de la main gauche, il met l’outil en mouvement, pendant que son pied gauche et sa main droite maintiennent l’objet qu’il travaille. Ailleurs, ce sont de simples marchands : le marchand de comestibles, qui trône au milieu de piles d’herbages et de fruits ; le boucher, dont la tête apparaît derrière son étal tout maculé de sang. Enfin, c’est le café maure, meublé d’une simple banquette qui fait le tour de la salle, où l’Arabe savoure sa tasse paresseusement allongé sur une natte ou bien accroupi devant une partie de trictrac ou d’une sorte de jeu d’échecs. Partout on rencontre de ces tableaux qui mériteraient d’être fixés sur la toile; je n’oublierai jamais une noble tête de patriarche, au teint bistré, à la barbe blanche, aux yeux brillant d’un feu sombre, que j’ai vue se détacher comme en relief dans la pénombre d’une boutique quelconque.

Au pied de la vieille ville, les quartiers neufs ont pris depuis l’occupation française un développement considérable. De belles rues bordées d’arcades, des places et des jardins publics ont occupé tout l’espace disponible à l’intérieur des fortifications. Bientôt même la ville française, trop à l’étroit derrière les murailles élevées après 1830, s’est répandue au dehors. Quelques villas avaient été construites de bonne heure, sur le riant coteau de Mustapha; leur nombre s’est accru au point de former une ville nouvelle dont les larges avenues et les superbes maisons entourées de jardins rappellent les quartiers neufs de Nice. Une commune distincte a été créée avec cet Alger extérieur, que la largeur des fortifications sépare seule de la ville primitive. Aujourd’hui, les habitants réclament la démolition de ces anciens remparts, qui ne répondent plus au progrès de l’art militaire et qui gênent l’expansion de la cité et entravent les communications. Cette opération ne serait pas extrêmement coûteuse, car les terrains appartenant à l’Etat se vendraient à un prix élevé. Avec le produit de la vente, on pourrait élever plus loin un système de défense plus moderne qui protégerait la ville entière, et la mettrait à l’abri d’une attaque de troupes européennes, à laquelle elle aurait de la peine à résister aujourd’hui.

Ernest Fallot, Alger le 11 mars 1884

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