Quelle démocratie pour la Kabylie ? (II)

La kabylité et la détermination

Comme vous l’avez sans nul doute constaté, j’ai à plusieurs reprises employé le vocable kabylité sans apporter l’acception qu’il me souffle. Qu’est ce que c’est la kabylité serait par conséquent la question naturelle à examiner en priorité ?

Renonçant à le conceptualiser sous la forme d’une phrase circonlocution : c’est la culture, la langue, la pensée kabyle. Je lui consacrerai un chapitre complet et l’aborderai régulièrement aux suivants. Elle sera le fil conducteur de cet écrit. Je sollicite votre indulgence, en effet, intuitivement, l’acception m’est accessible, familière, néanmoins au-delà d’un niveau d’entendement relativement vague, la pensée naviguera dans le brouillard avec comme équipage de bord, mon instinct, ma sensibilité philosophique, ma sensibilité politique et mon attachement indéfectible à la Kabylie. La foi en la liberté du peuple kabyle, laquelle liberté concorde, rime avec la kabylité. De plus, ce sera la première rédaction sur le sujet, comme chacun le sait, le passage de la réflexion abstraite à la littérature est toujours délicat à négocier surtout face à un sujet abstrus, sans références substantielles. Sans écrits caractéristiques sources d’étude et facteur d’inspiration. En raison de circonstances mentionnées et d’autres qui se révéleront dans les prochaines lignes, je me vois contraint de parler de ma trajectoire spirituelle.

Sincèrement, devant l’urgence de la situation, identitaire, politique, économique en terre massyle, je rechigne à disserter sur ma personne. Je retracerai le plus brièvement possible l’itinéraire emprunté afin de connaitre le monde, et l’espoir rencontrer ma pensée de savoir qui je suis. Ma curiosité m’a conduit à assimiler la kabylité. Pourtant à aucun moment de ma vie, je n’ai songé à l’existence d’une pensée kabyle. Partout où je suis passé, j’ai raconté le sort du peuple kabyle qui me préoccupe beaucoup. Je répondrai le plus justement aux questions majeures soulevées par chaque étape parcourue. Je m’engage sur cette voie avec la certitude que le temps, le travail, les ratures, les corrections, m’aideront à élaborer ma théorie sur la kabylité. Savoir et faire connaitre sont ma devise. Certes, la manière importe beaucoup, mais elle n’est pas aussi fondamentale que l’objectif. La kabylité, le patrimoine culturel, philosophique, politique… kabyle, sont semblables à un gigantesque chantier à ciel ouvert où beaucoup de corps de métiers sont à l’ouvrage. De l’assiduité, de l’application de l’ensemble de personnes engagées dans la réalisation, dépendra la solidité de l’édifice.

À ma décharge, le parcours et la définition du vocable sont interconnectés et interdépendants. Mieux, sans la trajectoire spirituelle qui est loin d’être linaire, sans le dépassement, le questionnement des religions monothéistes. Des religions implantées en Afrique du Nord et les incohérences décelées contraire à ma croyance et comme je le verrais, inconciliables avec la kabylité. Sans les rencontres de plusieurs pensées spirituelles, certaines abouties, d’autres superficielles, aurais-je intégré ma kabylité ? J’affirme, en toute honnêteté, sans l’enrichissement, c’était un objectif irréalisable. La première fois que j’ai soulevé la question de la kabylité à peine ai-je débuté la réflexion qu’elle me donnait l’impression de manipuler un corps enveloppé d’un linceul d’embrouille, un corps refoulé en terre inhospitalière, sauvage et primitive. J’avais la sensation presque physique que les dogmes religieux l’ont enfermée dans un endroit tenu secret, scellèrent l’accès et effacèrent sa mémoire des annales et des esprits. Mon vécu dans le milieu religieux ma permis de retraverser l’histoire religieuse. Ma raison était désembrouillée, allégée par le dépassement des doctrines religieuses, l’opportunité de localiser la sphère de relégation se concrétisait indubitablement pourvu que l’effort soit constant. Évidemment, les chemins qui mènent vers la kabylité sont multiples et varient, nonobstant, le transit par le carrefour religieux est inévitable, capital pour le cheminement. Selon mon discernement, un citoyen kabyle n’est pas en mesure d’appréhender sa kabylité, sans connaitre le fait religieux, son influence sur l’histoire des Kabyles ; sans désencombrer son esprit des dogmes religieuses : monothéistes, polythéistes… Du moins, les occulter durant la réflexion sur la signification qu’il donne à la kabylité. Autrement, conditionné par les principes de son dogme, dont certains sont en conflits à l’état latent avec la kabylité : châtiment corporel, immutabilité d’une foi, intangibilité d’une doctrine… Il ne peut recenser la somme des éléments constituants et décortiquer chaque détail pour prendre conscience de l’ensemble du tableau.

La permanence du peuple kabyle ne m’a jamais étonnée, malgré les coups endurés, que les plaies et les cicatrices affirment impitoyables. La raison en est transparente : au début de mon cheminement, elle me paraissait tenir exclusivement de l’exploit attribuable à l’intervention d’une force mystérieuse, surnaturelle et d’essence divine. Et qu’aucune force concurrente n’est en mesure de défaire. Au début, chaque prospection de la déduction se heurtait inlassablement au vide sidéral. Aucun élément comparatif ne s’arrache de l’ombre et amorce l’éclosion d’une théorie, par une phrase, même lapidaire. Le navrant statut du peuple kabyle ; son parcours sinueux et chaotique y sont évidemment des indices capitaux. Ils recèlent la moitié des pièces du puzzle. Mais l’origine de la force m’échappait complètement et toute mon énergie intellectuelle lui était consacrée. J’étais fermement décidé à élucider son origine. Est-ce Dieu ? Un ange gardien ? A-t-il soutenu l’âme du citoyen kabyle qui a écrit le mot liberté avant de rendre le dernier souffle ? Pourquoi sommes-nous un peuple spirituel néanmoins sans prophètes ? L’animisme massyle était-il allergique à l’encadrement religieux ? Étaient les questions qui accompagnées les quotidiens de ma quête.

Bien sûr, l’histoire donne des réponses concrètes, je m’y suis précipité pour l’entendre. C’était même un passage incontournable. Naturellement, elle confirma le navrant statut, rapporta les raisons, mais jamais elle ne présenta le moindre indice pour identifier et localiser la force mystérieuse, objet de toute mon attention. Je ne fus point inquiet par la conjoncture, car il y a des sujets que l’histoire ne peut explorer et comprendre. Il y a des questions qui ne trouvent réponse qu’avec la persistance et le temps. En effet, le temps me conta, la raison m’enseigna, la réflexion douta, la kabylité confirma : sans le secours des dieux, ni des savants géniaux au chevet de son sort, porté par sa seule force mentale, le peuple kabyle a traversé les temps obscurs.

Comme, il est souligné plus haut, au début de mon questionnement, imbu de mon innocence crédule d’adolescent contemplateur. J’estimais que Dieu a probablement observé la préférence pacifiste des Massyles vivants sous la protection du temple des dieux : la montagne de Jerjer. Ému, il veilla sur eux comme une bougie prise dans une tempête de sable. Il les protégea, du mieux qu’il pouvait, du courroux des envahisseurs. J’attire votre attention sur l’adverbe comparatif, il est significatif, déterminerait ma foi en Dieu. Puis cette hypothèse s’effondra très vite. En effet, l’existence et ses impératifs accélérèrent la rencontre avec mes croyances, relativement tôt dans ma vie. Au préalable, j’ai posé deux questions : Dieu est-il un interventionniste ? S’immisce-t-il dans les affaires humaines ? Pouvait-il entendre les prières et y répondre ? Je n’ai ressenti nul besoin de feuilleter les pages de l’histoire pour conclure qu’il ne s’implique pas dans les affaires humaines. Très tôt, la conclusion me paraissait la logique incarnée. On m’aurait questionné dessus, je n’aurais pas été capable d’expliquer ma croyance. Pourtant, elle habitait, grandissait au cœur de mon âme. Je regardais la nature et voyais l’attirance qu’exercent la pluralité, la diversité sur l’être suprême. J’observais le monde, la société humain ; la fourmilière des mammifères je voyais l’injustice faite à la pluralité, la diversité, la nature par l’humain. Ainsi, il est le créateur qui ne participe pas à la destruction de son œuvre. Ce sont les humains qu’il dota de l’intelligence créatrice qui défigurent la beauté de son œuvre.

La lecture du récit sur la vie d’Ève et Adam finit d’achever ma rupture avec le dogme monothéiste : comment un dieu miséricordieux et terrible par les châtiments réservés aux « égarés ». Corollairement, un dieu interventionniste, resterait-il impassible, inflexible devant la souffrance humaine ? L’errance des peuples spoliés et n’interviendrait pas pour les aider à redresser la barre ? Comment un dieu qui sème les graines du destin punira-t-il qui cueille les semences ? Ma réponse se fit sans prétention : il y a un Dieu élu par l’humain pour se revendiquer de la morale absolue et justifier ses actes répréhensibles. Il n’y a pas d’humain élu par Dieu, c’est-à-dire l’être suprême n’envoya pas un manuel d’existence aux humains par le truchement de prophètes. Ici-bas, c’est la liberté, l’action, la puissance qui prédominent. Les peuples organisés deviennent forts et dominent même si leur nombre est relatif. Les désordonnés subissent, peu importe la multitude. Dieu est un spectateur neutre et au mieux, un guide dans l’au-delà. Elles n’ont fait qu’accompagner le mouvement enclenché par l’humanité, des millénaires avant leur naissance. Leur morale prédicante l’a souvent ralentit

Fort logiquement, l’effondrement de la thèse de l’intervention divine au bénéfice de la permanence ne résout pas la question, mais amène à redéfinir la réflexion. À quoi attribuer l’exploit ? Aux conditions environnementales ? À un caprice du hasard ? À un mixte ? À la kabylité ?

Même quand le vocable était énigmatique en sa globalité. Je sentais en tréfonds de mon esprit que l’idée en surface n’est que la partie émergée d’un iceberg. Je tâtonnais, cherchais les mots, en évitant les embuches d’une grille de lecture selon une pensée philosophique. Je voulais laisser la kabylité s’exprimer au lieu de l’orienter. Je voulais d’abord être témoin avant d’être acteur.

Pour préciser ma pensée, à compter du moment où la filiation divine de l’exploit se révéla infondée, la question qui se rattachait à l’origine s’avéra incorrecte, réductrice par égard : le lien entre le statut et l’exploit n’étaient pas considérés dans le bon sens. Une métaphore s’impose pour expliciter l’erreur : j’avais l’impression de chercher au milieu des étoiles, une nappe souterraine pour creuser un puits où se remplirait la cruche d’une eau fraichement tombée du ciel. Yeux rivés sur les étoiles, gorge sèche, logique désordonnée. Je n’interprétais pas dans l’ordre la cause et l’effet. En effet, je ne pensais pas les Kabyles capables d’assurer leur existence par leur seule et unique force. Je ne sous-estimais pas la résistance kabyle très forte ni sa contribution à la permanence. Cependant devant la naïveté de l’auteur, devant tant de souffrances, de joug féroce, de contribution militaire exigeante, de razzia, de supplice… En présence de tant de malheurs, il n’est pas inexact de penser qu’il faut bénéficier d’une aide mystérieuse pour relever la tête du chaos et se remettre à marcher vers la liberté. Ainsi, sa permanence me paraissait relevant du miracle. Et à l’époque, pour le narrateur, le miracle ne pouvait surgir que du monde divin.

L’environnement ? D’abord en cette ère de lutte écologique, je n’ai eu aucun besoin d’inspiration divine pour y songer. Toute plaisanterie à part. Honnêtement, la théorie me tentait, elle me facilitait un peu la tâche. Effectivement, des peuples fragiles survécurent grâce à un milieu naturel protecteur. D’autres, puissants, indomptables, disparurent à cause de la transformation de l’environnement : catastrophe naturelle exceptionnelle et irrémédiable. Mais, même si elle pansait un peu mon ego blessé par l’histoire et le statut du peuple kabyle, la thèse n’a pas, précisément, résisté aux connaissances historiques en ma possession et la nature est visiblement avantageuse et riche en terres fertiles pour permettre à une civilisation kabyle de se former et de croitre. Un mixte ? Il ne pouvait se matérialiser sans l’intervention humaine. Donc, la locomotrice de l’exploit et responsable du statut est désigné : le Kabyle lui-même. C’était dans cette direction que le regard s’est depuis concentré pour trouver l’explication à l’exploit et à sa cause.

Bien sûr, il ne suffit pas de soupeser les Kabyles sous toutes les coutures, de humer leur culture. De réfléchir aux interrogations, philosophiques, astrologiques… soulevées par leur pensée. De se creuser les méninges pour décoder leurs devinettes. Il faut aussi s’inquiéter de leur sort, chercher une solution, évaluer les causes, ressentir et vivre leur souffrance, bonheur. La lumière se ferait jour lorsque la question initiale se reformulerait avantageusement : comment le peuple kabyle a réalisé l’exploit de se perpétuer au milieu de prédateurs affamés ? Et pourquoi n’a-t-il pas songé à se construire un abri : un État. Pour la première question, la réponse est d’évidence : simplement, naturellement grâce à la kabylité. Pour la deuxième, le moment venu, elle interviendra.

Il émane du peuple kabyle une force vitale. Une sureté de soi d’une nature heureuse et généreuse. Une confiance, en ses capacités, inébranlable. Une certitude que tous les maux ne sauront l’anéantir. Une conviction d’un enracinement dans les sous-couches du temps, de l’histoire inscrite en lettres d’or dans son esprit. « La propension au savoir rationnel et universel est attesté en Afrique du Nord, il y a 7.000 ans, l’ère dite de tradition capsienne bien avant l’apparition des civilisations de Sumer, de Akkad ou celle de l’Égypte ». [1] L’assurance à sortir indemne de tous les dangers s’exprime dans ses faits, ses aventures et son histoire. Et aussi un manque d’intérêt à interpréter les actions belliqueuses aux frontières. Il est consternant de ne le relever autrement qu’associé à l’arrogance du vaincu, au racisme. Au méprisant dédain de l’échine courbée. Il ne faut pas craindre les mots surtout lorsqu’ils décrivent fidèlement la situation, les nationalistes arabistes se comportent en vainqueurs, conçoivent et traitent les Kabyles en vaincus. Il est aussi exact que la perte partielle de mémoire n’aide pas trop à se situer et à se comporter.

La kabylité n’est pas une « invention » récente, reposant uniquement sur des mythes fondateurs supposés de « fabrication artificielle » ; coloniale. À l’instar de ses consœurs, elle représente un mode de vie fondée sur la connaissance du bien et du mal, l’honneur, la morale, la justice, la divinité… Elle remonte loin dans le temps. Un souvenir qui refait surface à l’instant expliquera mieux l’antériorité de la kabylité : un ancien, qui n’est malheureusement plus de ce monde pour l’interroger sur de nombreux sujets, m’a raconté ceci : l’évasement dans la montagne était obstruée par un bloc de glace qui emprisonnait l’eau à l’intérieur de la montagne ; un barrage naturel gigantesque. Un jour, la glace fondit, libérant des milliers de mètres cubes d’eau, se déversant à une vitesse phénoménale et ravageant tout sur leur passage. Transformant le paysage. Il tenait l’information de ses parents, qui la reçurent de leurs grands-parents, etc., remontant ainsi jusqu’à la fin de l’ère glaciaire. Nous sommes un vieux peuple, nous sommes les Africains, les Méchtoïdes, les Capsiens, les Massyles, les Numides, les Kabyles. Nous ne sommes pas nés opprimés, esclaves d’un dogme, d’une idée, preuve en est, nous avons changé plusieurs fois de religion. Aujourd’hui, nous avons droit à notre souveraineté. Quiconque nous la contesterait devrait très logiquement, consciencieusement, s’intéresser à sa conception de l’humanisme, du droit, de la justice, de la pluralité, de foi en Dieu.

C’est une idée puissante, pour preuve, l’existence du peuple kabyle a été préservée. Le premier livre d’histoire de l’humanité ; la longue liste de peuples disparus corps et biens nous apprennent que ce fut une mission titanique. En revanche, les Kabyles se comportent comme un riche héritier paresseux, à fur à mesure qu’il dilapide son trésor, son mode de vie régresse. En effet, après des siècles d’efforts continus sans contribution ou presque du peuple kabyle autrement où sont les livres ? où est le patrimoine artistique ? Il est temps, pour le peuple kabyle, de sortir de son engourdissement intellectuel.

La kabylité a besoin de se régénérer. Elle a besoin de s’appuyer sur le peuple kabyle pour reprendre des forces. Elle a besoin qu’il s’organise en vu, enfin, de se gouverner. Elle a besoin d’un espace propre pour s’exprimer. Elle a besoin d’un environnement kabyle ; d’un climat endogène, un temps de paix pour se perpétuer et remplir à nouveau son rôle. Prendre la place qu’elle aurait dû occuper si nos ancêtres avaient accompli tous leurs devoirs.

Je persiste et signe, les premiers coupables, les véritables coupables de notre situation, ce ne sont pas les différents conquérants qui s’unirent sous une autorité politique, conquièrent et s’enrichirent, mais l’inaction politique du peuple kabyle. Toutefois, malgré toute leur imperfection, nos anciens accomplirent néanmoins une mission : nous transmettre la kabylité, épuisée, mais vivante. C’est sur nos épaules que repose son avenir.

Elle a une stratégie assez particulière d’une société indépendante et harmonieuse. On peut même dire qu’elle est unique en son genre, au sens qu’elle sort du lot. Point de prison et ses barreaux pour punir un coupable ni de châtiment corporel barbare pour terroriser les valides. Ici on ne coupe pas la main du voleur. On ne l’enferme pas dans des geôles. Bien au contraire, la kabylité s’évertue à empêcher la formation de barrières dans l’esprit. C’est par l’éducation que s’annule la malveillance. Elle convoque le fautif devant l’Assemblée qui a ses lois, ses règles. L’interroge sur les faits et le sanctionne par une amende. Elle l’éduque, en lui transmettant les valeurs motrices où nuire à autrui revient à se faire du tort à soi-même. Elle ne s’exonère jamais de ses erreurs et se considère autant coupable devant la personne récriminée. Si la personne reproduit son geste, elle s’expulse du groupe. Le déshonneur qui l’accompagnera le reste de sa vie est la pire des prisons qui soit. Aujourd’hui, la ville kabyle, la modernité, offre un asile confortable. Parce que l’une n’a pas été construite par la kabylité et l’autre point introduite par elle. L’une et l’autre lui sont vitales. Autrefois, on trouvait aisément refuge pour un crime de sang. Acte complètement différent du « crime d’honneur » lequel vise régulièrement la femme. On ne le trouvait jamais pour un déshonneur. La société kabyle vivait en paix et en parfaite harmonie. Le larcin était inenvisageable par l’individu, le crime infiniment rare. Dieu est partout présent, le bien le suit au pas. Le mal court les artères de la vie. C’est une idée spirituelle, pragmatique, psychologique et pacifiste. Il ne lui a manqué qu’un seul et unique appui pour se développer : un gouvernement, un État.

À cause des aléas de l’histoire ; à cause du peuple kabyle, la kabylité eut à traverser des siècles de persécution la contraignant à l’inertie intellectuelle, au silence linguistique. Elle n’a connu aucun développement littéraire, artistique, architectural… du coup, elle navigue entre deux sphères : la résurrection ou la dissolution, l’issue dépend du peuple kabyle.

Vint le moment de l’interrogation sur la géographie du territoire naturel du Kabyle. Aujourd’hui, il est administré par trois départements. Qu’en était-il avant l’invasion de l’Empire ottoman ? De fil en aiguille ; du réel à la fiction, à la recherche du territoire original et les portions annexés. J’ai fini par estimer que Boufarik, Blida, Médéa… étaient les plaines fertiles du territoire kabyle étendu jusqu’aux portes d’Alger, de Constantine. J’ai évalué que la superficie pouvait aisément abriter une civilisation kabyle florissante. La question que subissait mon subconscient émergea : pourquoi les Kabyles, descendants des Massyles ne reconstruisirent-ils pas le royaume numide sur leur territoire ? J’entrais ainsi de plain-pied dans l’énigme kabyle. Peut être, voyant le monde extérieur violent et agité préférèrent-ils se mettre à l’écart et ne rien entreprendre qui susciterait la convoitise ? Adhéraient-ils à une spiritualité qui prônait l’inutilité du savoir ? Furent-ils frappés par la paresse intellectuelle ? C’est dans l’embouteillage désordonné de mes suppositions que surgi un détail auquel je n’ai jamais songé : les citoyens du royaume numide sont toujours vivants : les Kabyles, les Chawis, les Chenwis et les Mazighes tunisiens. Ce n’est pas une fabuleuse découverte en soi, c’est une évidence. Seulement dans mon esprit, je ne concevais même pas les Kabyles sous le prisme de peuple ! Alors le monde numide ! Pour moi, il s’était complètement éteint et ses traces définitivement effacées. Même ses sujets me semblaient étrangers. En vérité, il a traversé les siècles à l’ombre de l’histoire, certes en lambeaux, mais il n’a pas rendu son dernier souffle.

De ce raisonnement, j’ai dégagé une erreur monumentale ; constater à mes dépens comment la propagande du régime s’insinue dans les esprits et les inspire. Conditionné par ladite propagande, je réduisais la Kabylie réelle à la seule montagne de Jerjer. J’occultais ainsi un fait primordial, en effet les Kabyles de Stife, Boumerdès, Jijel, Bouira… sont la digue qui protège l’arrière-pays. Si elle cède, tsunami garanti.

J’ai compris qu’une formule simple : Kabyles montagnards, sous-entendus êtres primitifs, arriérés et tribales, un territoire restreint, patiemment ressassée, finit par atteindre le sens voulu, semer désordre et causer des dégâts. Pour poursuivre sur la même veine, la formule populaire : les Kabyles veulent leur drapeau, donc ce sont des séparatistes, des ennemis de l’Algérie unie et invisible ne fut certainement pas spontanément prononcée dans une conversation anodine au comptoir du café du sport national : racisme ordinaire, l’antikabylisme primaire. Elle poursuit un objectif : diviser les Kabyles et entretenir l’idée d’un peuple primitif sur le point de rendre son dernier souffle.

De ma kabylité j’en tire un enseignement hautement humaniste, pacifiste et qui ouvre les voies de la raisons : pour éviter les conflits fréquents, pour rendre équitable, pacifique, fructueuse, amicale, la relation entre deux peuples, deux personnes, on peut transposer la condition à tous les échelons de la vie, il en ressortira toujours un impératif : elle doit être équilibrée comme la balance de la justice. En effet, dès lors la justice penche d’un côté ou de l’autre, elle cesse de respecter son principe fondateur : rechercher la vérité pour lui donner raison. Elle fonctionnera fatalement à rebours et rendra des verdicts partiaux. De même, si le puissant n’admet pas la singularité d’autrui et quoi qu’exprime sa culture, sa pensée, il le réduira au mépris de plus exigera de lui des efforts pour accélérer sa disparition, la révolte devient inévitable. En effet, on ne peut pas donner constamment tort à autrui et attendre qu’il soit imparablement conciliant. Pour les conquérants, la gentillesse, l’humanisme, le pacifisme deviennent une erreur stratégique fatale.

Firmus T.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*