Quelle démocratie pour la Kabylie ? (VIII)

Inquisition morale

D’après une logique caméléonesque, au sens où elle est flottante, s’adapter au niveau intellectuel de l’auditoire présent et du temps, critiquer la figure du régime ségrégationniste : l’arabité et l’islamité, critiquer sa politique est, soit une machination hourdi par les traitres à la nation. Soit une manipulation des agents appointés par l’entité sioniste pour déstabiliser le pays des… haraga. Depuis peu les évangélistes sont venus compléter la liste. Sinon une manœuvre du voisin jaloux de la terre des Hommes (tête de lard) ou une machination occidentale pour s’approprier les richesses minières du pays des… fennecs (pauvres bêtes), à croire qu’actuellement, ce n’est pas l’Occident qui les exploite et que sans ses inventions, elles vaudraient quand même leur pesant d’or. Donc d’après cette logique, toute critique est mensongère, en revanche tout individu qui respecte strictement les prescriptions est assuré de jouir de vierges paradisiaques.

Cet intégrisme moral, intégriste puisqu’il vise toujours un unanimisme incontestable, se raidit devant tout mouvement crédible pour sortir l’Algérie du marasme gluant. La démocratie, la liberté de mener son existence selon ses dispositions philosophiques, sexuelles, religieuses… est crainte pis que la peste noir, car elle conduit à la réflexion sur la foi religieuse, sur la politique… et offre ainsi une palette d’existence aux citoyens.

Voilà des personnes qui, de gré ou de force, ont toujours raison, néanmoins la réalité leur donne souvent tort, ils le savent parfaitement. C’est ainsi, pas autrement, si tu n’es pas content, il y a de place au mur des hitistes. [1] Avec ces énergumènes aucune discussion constructive, raisonnable sans rapport de force, la désobéissance citoyenne en est un.

Leur influence déteint sur tout le monde. Allez donc discuter avec les Kabyles qui sillonnent la Kabylie à l’approche des élections locales ou nationales, juteuses en rémunération. Ou entamez la conversation sur la pertinence du fédéralisme, ou la justesse de l’autonomie kabyle, en toutes circonstances, et lieu, hors pays Azwaw. On assiste même à une contamination généralisée. Il était de bon ton de prétendre que les personnes qui critiquaient le régime algérien étaient des traitres du « parti de la France » ; des jaloux maladifs de l’Algérie, rappelant que cette Algérie est du parti arabe -on se demande bien de quoi peut-on bien jalouser ce pays. Du coup, les politiques première version (on attend la nouvelle) ont repris l’idée à leur compte en changeant légèrement l’inclination. Par exemple la critique d’un parti politique n’est pas instruite par un adversaire politique, elle sort plutôt du chapeau d’un appointé de la DRS.

Chaque courant politique considère sa vision incontournable, complète et ironise, pour utiliser un euphémisme, sur les imperfections des adversaires politiques. Chacun prétend être en possession de l’unique voie de la raison pour sortir l’Algérie du chaos, aucun ne veut donner raison à la vérité. Si bien qu’on n’a qu’un droit, appartenir à un groupe et défendre son pré carré ou celui de taire sa conception politique… Et encore, faut-il soigneusement choisir son silence, il doit se montrer modeste, désintéressé, accablé de problème du quotidien, autrement on le soupçonne de travailler pour un service ou un autre serait « théorisé ». Même les makistes recourent allégrement à la caricature pour désavouer les Kabyles opposés au fonctionnement du mouvement autonomiste. Je suis sûr que les lecteurs penseront la même chose de l’auteur de cet écrit.

Penchons-nous sur la formule : « Il faut d’abord asseoir un État de droit ». Nobles citoyens kabyles consentez de nouveaux efforts. Promis à l’avènement de l’État de droit, ils répondront aux « particularismes locaux ». Consentir encore des sacrifices ! Nous avions sacrifié nos patronymes, notre Histoire que reste-t-il à sacrifier ? Nos vies, notre identité. Faut-il nous offrir en sacrifice pour conjurer le sort et en finir avec le provisoire durable, l’incompétence, l’injustice ? Serions-nous l’ultime sacrifice pour un futur État de droit ? Sommes-nous voués à combattre et gagner sans participer à la mise en place de la paix ? Parlons vrai, causons sans détour, disons les choses clairement : il est indéniable que la question d’autonomie de la Kabylie renforcera un État de droit. En effet discuter sur la place de la Kabylie au sein de la « future » nation algérienne et sa forme de gouvernance, relève de la démocratie, de droit. L’autonomie reste la meilleure solution pour le peuple kabyle.

En cas d’avis contraire, il est utile de rappeler, pour éviter tout malentendu, qu’ils ont tiré les leçons des erreurs commises entre 1920 et 1949 et de 1963 à 2001. Attendre qu’ils renforcent l’État qui nie d’emblée leur droit à l’existence, franchement c’est particulièrement méprisant. La Kabylie a le droit de gérer son école, son économie, sa culture, son patrimoine, son environnement… Un futur État de droit algérien s’interdirait-il de réfléchir sur le fédéralisme ? Quel serait son modèle démocratique ? Prévoit-il une place au peuple kabyle ? S’il englobe effectivement la kabylité dans son programme, il admettra que tous les courants politiques doivent siéger à la table de construction de ce nouvel État de droit.

Voyons un peu les propositions des chantres de l’algérianité unie et indivisible. En l’occurrence, la diversité, la pluralité introduite par la kabylité, sont nuisibles pour l’Algérie unie et indivisible, unilingue, uniciste. Ils confirment la seule unité qui doit y être appliquée : l’unité sous l’autorité arabe cimentée par l’islamité. Laissez-moi vous dire que ce n’est pas un État de droit qui se dessine, mais la dictature qui s’adapte aux exigences du temps ; la meute de loups qui change de dominant.

Le programme politique est classique, antipathique et identique depuis l’indépendance. Commode à remodeler, rapide à rhabiller et à ajuster sa tenue au temps présent. Sur la fond ou la forme, de la virgule au point, il exclu systématiquement la kabylité du champ de l’unité nationale privilégiée. Cependant, il réclame son soutien total à l’orientation « proposée » par la majorité… déconsidérée. En fait, la kabylité est sommée de creuser sa propre tombe, mais auparavant, elle doit activement participer à l’élaboration de l’arme d’exécution. Déconcertant n’est-ce pas ? Voilà une manière de rendre fou de rage un peuple voulant participer à la construction de sa nation. Le maintenir dans la colère cantonnée aux slogans et à la destruction périodique des panneaux… Museler sa conscience politique et contrarier la formulation de son malaise ? En faire un peuple désarçonné, cédant facilement à la confusion. Détruisant les biens et les édifices publics. Manifestant chaque vingt avril, criant très fort son rejet de l’injustice. Exposé sur les boulevards la souffrance causée par le déni identitaire. Aussitôt l’agitation populaire avachie, la fumée des papiers, des pneus, des bombes lacrymogènes retombée. Le calme précaire réinstallé à la terrasse des cafés, l’individu est assailli du désespoir, du défaitisme. Il songerait à tous les scénarii, sauf à l’essentiel : une institution politique qui porterait ses revendications du même ordre. Si par hasard un mouvement « culturel » voyait le jour, c’est pour mieux se multiplier et s’opposer : M.C.B1-2. L’individu souhaitait consacrer l’union, le peuple se désespérait et se fâchait. En un mot, il brasse du vent là, où l’air est contaminé, et irradie involontairement ses proches.

Le paragraphe à suivre mériterait à lui seul un article détaillé, ayant l’ambition de faire de Quelle démocratie pour la Kabylie un pavé d’une bonne centaine de feuilles, donc je vous prie de pardonner l’imprécision.

Il ne communiquait pas sa volonté première : l’émancipation politique de la kabylité sinon camouflée dans une vision confuse, domestiquée, c’est-à-dire berbériste. L’esprit révolutionnaire et l’unité nationale qu’il sous-entend ont dupé la pensée politique kabyliste et lui ont mis une camisole. Pendant ce temps, le peuple kabyle était égaré dans les méandres du folklore. L’histoire enseigne que toutes les énergies négatives ne peuvent venir à bout de la volonté d’un peuple. La kabylité a résisté à tant de forces contraires. Et a vu s’éteindre quelques empires. On ne neutralise pas durablement son aspiration irrépressible pour la liberté, par la propagande et la brutalité.

Maintenant, jetons un coup d’œil sur l’organigramme des architectes penchés sur le plan du nouvel État de droit. L’équipe est composée des éradicateurs ; de leur concurrent direct : les ex-dialoguistes et actuels réconciliateurs. Les “coranistes”, les caporalistes, les nationalistes, les Kabyles de service évoluant dans toutes sphères politiques. Les représentants de la kabylité sont évidemment exclus du cercle. Revenons un instant en arrière : au début de l’insurrection militaire musulmane. Le principal argument des éradicateurs était de se résigner à collaborer avec le caporaliste pour battre le “coraniste” et ensuite remettre le caporaliste en caserne, construire une nation démocratique. C’est louable.

L’ennui, depuis le début, le caporaliste et le “coraniste” se nourrissent mutuellement, preuve en est, l’actualité de la Kabylie, prise entre deux feux : le terrorisme musulman et l’oppression étatique. Depuis plusieurs années, son quotidien est rythmé par des kidnappings, des attentats kamikazes, de l’insécurité, des rackets lors de barrages mis en place par un service, un groupe armé concurrent. Les incendies de forêt provoqués régulièrement et volontairement par l’armée au motif de lutter contre le terrorisme musulman, défigure la nature kabyle.

Les dialoguistes préconisent de laisser le soin aux “coranistes”, vainqueurs des élections législatives, de diriger la nation et les combattre sur le terrain des idées politiques, intellectuelles. Le problème une fois au pouvoir, ils ne l’auraient jamais abandonné et auraient contaminé l’ensemble du pays. Ça aurait été le pouvoir des barbus, toutes les femmes enfermées, la culture nivelée au bulldozer coranique à une vitesse super sonique. Une régression bien plus redoutable que celle que nous connaissons actuellement. Nous aurions la charia, la modestie vestimentaire, la régression intellectuelle, les pendaisons publiques.

Lorsque le FIS a décrété un cessez-le-feu, ils appelèrent immédiatement le régime à tendre une main réconciliatrice. Ainsi, ils accompagnèrent la concorde nationale, l’entente nationale, la réconciliation nationale… Ils pensent être, les plus ardents défenseurs de la nation. De la nation qui nie l’existence de la kabylité, nie la réalité du peuple kabyle.

L’engagement des Kabyles de service est un engagement dans le sens inverse des aiguilles de l’histoire. Leur intégrité morale est inversement proportionnelle à la noblesse d’esprit kabyle. Ils incarnent la quintessence du clientélisme décomplexé et pervers. Ils sont le symbole de l’immoralisme et la trahison des principes fondamentaux propres à la kabylité. Ils s’opposent et s’opposeront à l’avènement d’un État kabyle autonome sur ordre du bienfaiteur. Ma foi à toute chose son utilité, la leur décline l’humeur du régime. Lorsqu’ils aborderont l’autonomie sous un jour meilleur, vraisemblablement l’Algérie pourra concevoir une Kabylie autonome.

En conclusion, d’un parti comme de l’autre, inconsciemment, par intérêts particuliers. Chacun conditionne son diagnostique à des raisons qu’il conçoit valides. Ils s’alignent sur les forces qui bloquent l’espoir d’une évolution vers des changements plus vitaux, et osent se prétendent démocrates. En territoire kabyle, le RCD et le FFS représentent leurs intérêts, mais aucunement celui de la kabylité. Ils ne songent jamais à un avenir kabyle. Les citoyens acquis à l’Algérie unie et indivisible les rejettent, car ils sont Kabyles. Ils sont pris au piège de l’esprit révolutionnaire et n’ont pas envie d’y remédier, pourtant l’idée autonomiste apporte l’antidote. Les forces influentes dans le pays, à défaut de valoriser l’audace, le mérite, la recherche scientifique, préfèrent défendre la richesse financière. Les intérêts particuliers acquis dans des conditions plus que douteuses. L’arabisation imposée, la pluralité indisposée. La domination de l’idéologie exclusive au lieu et place de la liberté intellectuelle, spirituelle… quitte pour réussir l’emprise, à « inciser » l’intelligence. Ou même à changer de citoyens.

A suivre…

Firmus T.

Notes

[1Expression désignant un chômeur, debout toute la journée, le dos contre un mur

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