Qu’est-ce que le racisme ?

Boualem est depuis plus d’une heure devant son ordinateur à se triturer les méninges.
Il veut bien répondre à sa question par une phrase qui devrait être suivie de bien d’autres, mais rien ne sort et l’écran reste désespérément blanc.

Mais qu’est-ce qu’il lui a pris de promettre un commentaire qui équivaudrait un article sur un site internet ? Et elle lui avait même laissé toutes les libertés du choix du thème. Elle l’avait minaudé par malice ou politesse ou par simplement un je-m’en-foutisme, cela n’empêche qu’ils éveillèrent en lui le mâle macho en obligation de relever le défi.

Nom de Dieu, c’est une femelle qui lui a lancé ce défi !

Et après moult éliminations, son choix s’est arrêté sur le racisme.

Et depuis donc une heure qu’il est là, penaud, tapotant sur son clavier, tapant cette question et l’effaçant maintes foi. Il fulminait :

« Pourquoi ne pas choisir un sujet comme la mort ou comment naissent les bébés… Ou l’Amour… ou… De plus ce mot racisme est tellement laid… »

Il eut un éclair. Il décida de faire une sorte de canevas. Et après beaucoup de tâtonnements, de clics, de copier /coller il parvint à arrêter le brouillon suivant :

Étymologie : Racisme vient de l’italien razza, sorte, famille, souche, venant du latin ratio, ordre, catégorie, espèce, partie.

Sens  : Est-ce que le sens du mot raciste peut exister entre frères de sang, de nationalité, de sol, de culture, de religion. Poser un regard méfiant et/ou malveillant sur un étranger émanerait-il de ce sentiment…

Mots apparentés : Haine, Antisémitisme, Discrimination, Méchanceté, Traitrise, Ségrégation, Dénigrement, Les suffisances, Xénophobie, Homophobie, Hostilités, Hiérarchisation, Mépris, Génocide, Pogrom, Apartheid …

Racisme : abstrait, actif, inné, gènes…

Vocabulaires : Conceptuelle, préjugé, stéréotype,
pluridimensionnel, refus de l’autre, posture, richesse, intelligence, comportement, exclusion, différent, sauvage, sale, biologiquement inférieur, couleur de la peau, religion, race, amravadh (marabout), roturier, intouchable, KKK, OAS, guerre, amour, mariage, ethnique, territoire, jalousie, souillure, sang bleu, race pure, mœurs, xénophobie, indigène…

expressions : explicite, voilé…

Biologie : choix du sexe, de la couleur des yeux…

Science  : anthropologue, ethnologue, sociologie, psychanalyse, psychiatrie…

Auteurs : Darwin, Stephen Jay Gould, Claude Lévi-Strauss, Paul Ricœur, Gandhi, les livres de religion, M. Luther King, Auteurs SS…

Lieux : Auschwitz, Bentalha, Tizi-Ouzou, Arménie, Soudan, Afrique du Sud, Amériques, Cambodge, Rwanda…

Lois : Droit de l’homme, ONU, Algérie : les deux collèges en Algérie…

Citations : « Suis-je de la race des opprimés » A. Césaire…

Trame : Actes. Philosophie. Epilogue.

Voilà ! Une étape de fait. Il faut maintenant, avec tout ça, construire des phrases.

Mais dire et faire ne font pas souvent bon ménage.

Son esprit vagabonda avec des pensées bien lointaines de son sujet :

« Je suis dans la situation de Pénélope, défaisant la nuit ce qu’elle avait fait le jour son ouvrage pour rejeter les princes qui voulaient l’épouser et accaparer les richesses et le royaume d’Ulysse  ».

A quatre heures du matin, excédé, il ferma son ordinateur et sortit dehors. Il faisait encore nuit. Il se dirigea vers le café-bar de son ami Hand. Le vieux Nouno, le barman, a fait les deux guerres, a trainé sa carcasse un peu partout en Europe et il est un peu philosophe. Avec un peu de chance il lui lancera certainement une réponse lucide à sa question sur le racisme. Il entra dans le café-bar. Il n’y avait personne. Derrière le comptoir était debout un énorme bonhomme très loin de la petite taille de Nouno. « C’est bien ma chance  ! » marmonna Boualem.
Il s’assit sur une chaise haute et fit face au barman. Il avait une peau rose, un front large et des petits yeux. Sa tête était dégarnie et les oreilles décollées. Son menton était fuyant. Il était laid. Boualem ne l’aima pas.
— Où est Nouno ? lui demanda Boualem.
— Il est hospitalisé, lui répondit le colosse.
Il n’avait pas les dents de devant et quand il parla sa langue apparut anormalement grosse et rose.
Boualem ne l’aima vraiment pas.
— Je vous sers quelque chose ?
— Oui, un café avec une goutte de rhum, s’il vous plait. Et pour Nouno, c’est grave ?
— Je ne sais pas.
Ils se turent et portèrent leurs regards sur la télé qui était juchée sur une étagère, juste sous le plafond. Elle diffusait des infos en boucle. Des images de Noirs et beaucoup de cadavres. Il était question de Tutsi et d’Hutu.
— Ils s’entretuent ces nègres ! releva le barman.
— Il y a eu un Génocide…
— Un quoi ?
— Un génocide. Un assassinat à grande échelle.
— Mais ils sont tous Noirs, non ! Donc des frères.
— Oui mais ils se sont découvert des différences…
— Des différences ! Moi je les vois tous identiques… et qu’ils se ressemblent vachement fort.
— Des différences ethniques.
— Des Négros aux ethnies différentes, vous me charriez là, Monsieur…Quel est votre nom déjà…Moi c’est Rudolf Gypsy.
— Enchanté, moi c’est Boualem.
— Boualem n’est pas français, non ?
— Heu non… le vôtre aussi n’est pas français. Il est rom, tsigane…
— Et c’est quoi rhum-tsigane…
Boualem ne répondit pas. La porte s’ouvrit et un couple entra.
L’homme était blanc, chétif, mais avec une belle gueule. La femme était grande. C’est une Négresse avec un visage des plus moches que Boualem eut à voir de toute sa vie. Ils étaient entrelacés comme s’ils avaient peur qu’on les sépare. Rudolf et Boualem se regardèrent et eurent la même pensée : « Foutaises, mais c’est quoi ce couple que rien ne rassemble ! ».

Ils s’accoudèrent au comptoir et l’homme débarrassa sa compagne d’un volumineux manteau. Rudolf et Boualem qui les suivaient toujours des yeux se figèrent. Rudolf resta la main en suspens sur un verre et Boualem descendit de sa chaise, il sentait des frémissements dans son bas-ventre. La femme avait habillé son corps d’une robe légère qui mettait en valeur des attributs qui damneraient tous les saints et toute la gent masculine.

Rudolf et Boualem regardèrent l’homme avec un regard tout différent. Il était empreint de concupiscence et de jalousie.
L’homme habitué certainement à ce genre de revirement de situation affichait un sourire entendu.
Rudolf se ressaisit et les servit. Il s’attarda un peu plus que de raison à côté de la femme.
Entre temps, des tables ont été occupées. Et du fond de la salle mal éclairée on entendit le bruit d’une gifle sur une joue et une voix stridente :
— Bas tes pattes de sale bougnoule…
Un ricanement s’ensuivit.
— Et toi chinetoque, arrête ton rire ou ta face jaune va bleuir…
La salle devint silencieuse.

C’était le petit matin et Boualem avait toujours la tête vide. Une femme et une petite fille entrèrent.
La femme est longiligne mais trop maigre, sans poitrine et fesses. Elle n’a rien de féminin. Son visage est surchargé de fards qui doivent cacher toutes les déceptions dues à trop de rejets par la société.
Elles s’assirent à une table proche de Boualem. La fillette paraissait intelligente et espiègle.
Elle força sa mère à l’écouter :
— Je te répète, maman, que c’est ainsi que les couleurs des humains ont été faites. Mais toi, maman tu ne me crois jamais. Elle se retourna vers Boualem :
— Et vous, monsieur, savez-vous pourquoi les hommes ont la couleur de la peau différente ?
Boualem foudroya la petite du regard. «  Foutaises c’est ce que je cherche justement à comprendre » a-t-il failli lui répondre. La petite fit une moue pleine d’intelligence et toisa Boualem.
— Avouez que vous n’en savez rien ! Moi je le sais et je vais vous le dire !
Boualem chercha de l’aide du côté de la maman qui semblait désintéressée de ce que faisait sa progéniture. Il reporta son regard sur la petite qui lui lança :
— Dans le ciel il y a une usine qui fabrique les humains avec de la terre. Il y des anges qui donnent les formes, d’autres qui les font cuire et puis Dieu, en dernier, leur insuffle la vie.
Boualem entra dans le jeu de la petite fille :
— Dans ce cas les hommes auront tous une seule et unique couleur de peau…
La petite fille rajouta, le regard plus espiègle que jamais :
— Nooon ! Parce que les anges qui ont commencé à régler les températures de chaque four se sont arrêtés en pleine action pour aller jouer. Les fours chauffent avec des degrés de températures différentes.
— Ah bon ! Ces anges peuvent revenir et régler ces températures, non !
— Et nooon ! Ils jouent toujours !
— …
Boualem jeta une pièce sur le comptoir et quitta le café-bar précipitamment.

Dehors il faisait jour et froid. Il ramena le col de son manteau sur sa nuque, enfonça sa tête dans les épaules qui se courbèrent. Il était subitement las. Il se dit qu’il va avoir les plus grandes peines du monde à remporter son défi.

B. Arache

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