Rachid Ali Yahia défend une Algérie algérienne

Après 36 ans d’exil, Rachid Ali Yahia, (frère de Ali Yahia Abdennour), qui a quitté le pays en 1974 pour s’établir en France, est revenu relancer, dit-il dans l’entretien qu’il nous a accordé, l’idée de l’Algérie algérienne. Rachid Ali Yahia est né le 29 janvier 1928 à Bordj Ménaïel (wilaya de Boumerdès) où son père, instituteur, finissait d’exercer ses fonctions.

Il a fait ses études primaires à Taka, douar Aït Yahia, à Aïn El Hammam, non loin de Lemkherda, village d’origine de sa famille. Très tôt, adolescent, il rejoint les rangs du Parti du peuple algérien (PPA). Aux côtés de Ali Laïmèche, Si Bennaï Ouali et Amar Ouled Hamouda, il sera au cœur de la crise berbériste de 1949. Rachid Ali Yahia avait été aussi envoyé en France auparavant pour aider à la consolidation de la Fédération de France du PPA-MTLD.

A l’indépendance, il s’inscrit au barreau d’Alger, mais il quitte le pays en 1974 pour aller créer, en France, le Front uni de l’Algérie algérienne.

Vous revenez au pays après 36 ans d’exil, peut-on connaître les raisons qui vous ont fait partir en 1974 ?

Après l’Indépendance j’ai considéré, pour toute une période, qu’il était aventureux d’engager une action politique dans le cadre des idées que je défendais. Et ces idées-là je ne sais pas si vous les connaissez, mais apparemment elles échappent à toute une génération. Il était question de l’Algérie algérienne par opposition à l’Algérie arabe, et l’algérianisation par opposition à l’arabisation. Je ne rentrerai pas dans les détails pour l’instant mais j’aimerais qu’on en reparle après. Je considérais qu’il était prématuré d’engager une action. Et puis à partir d’un certain moment, j’ai senti des craquements au sein du pouvoir, des contestations internes qui commençaient à apparaître, et des discussions à l’extérieur alors que dans le passé, c’était la fermeture totale. Je considérais que le moment était venu de bouger et de relancer ces idées. Mon premier travail a été de contacter un certain nombre d’anciens amis et des relations nouvelles à qui j’ai exposé mais idées. J’ai dit qu’on ne peut pas en rester là, il faut maintenant songer à l’avenir et relancer ces idées-là. On en discutait, certains étaient découragés, d’autres considéraient qu’il fallait quand même reprendre la lutte.

Des amis proches, et pas proches également, m’ont dit si vous allez rester ici en Algérie, on va vous arrêter, et l’entreprise mourra dès sa naissance. Le mieux serait que vous partiez en France. J’étais vraiment surveillé à cette époque. Je vous dis en passant qu’à la fin de l’époque du FFS, j’ai été arrêté et torturé sur les ordres directs de Ben Bella et donc j’étais surveillé de très près. Donc ça pouvait être un coup d’épée dans l’eau que de lancer quelque chose d’ici. Il fallait que j’aille à l’extérieur, et agir. C’est finalement ce que j’ai fait. Voilà en ce qui concerne les raisons qui ont fait que j’ai quitté l’Algérie pour me rendre en France. Vous ne le savez peut-être pas, mais en France, j’ai contacté d’anciens amis et de nouveaux et j’ai créé le Front uni de l’Algérie algérienne. Le mouvement a été lancé à partir de la publication du manifeste de l’Algérie algérienne qui reprenait de manière plus fondé, plus développé, les idées que j’ai développées anciennement. Je pense que c’est un ouvrage qu’il serait bien de consulter.

Et qu’est-ce qui vous a convaincu de revenir aujourd’hui ?

Je suis revenu après trente-six ans. Je pouvais revenir après y avoir passé quelque 25 ans, ou plus tôt, bien sûr. Après 1980, il n’était pour moi pas facile de revenir parce que j’étais la bête à abattre par le pouvoir. En France même, j’ai vécu dans l’insécurité pendant très longtemps. Par la suite, il y a eu cette crise intégriste qui a pris des développements importants à un moment où je me disais que la situation était en train de se décanter, je peux donc penser à rentrer en Algérie et y reprendre la lutte. Et puis il y a eu cette irruption de l’intégrisme dans la vie politique algérienne, et les développements de la lutte entre le pouvoir, les militaires et les intégristes. Ils ont occupé pratiquement toute la scène politique. Venir c’est ne rien faire d’important, et même là-bas, c’était difficile de faire quelque chose. En tous les cas l’attention des gens était concentrée sur ce problème qui était d’une importance historique. Qui l’emporterait ? A partir d’un certain moment les choses ont évolué, j’ai reçu à partir des années 2000, des amis de France et d’Algérie. Ils m’ont dit que la situation en Algérie était mauvaise, la cause berbère est en quelque sorte à l’abandon, il y a eu une désorientation très grande. En tous les cas, on ne sait pas grand-chose, il faudrait que tu bouges. Dans un premier temps, je n’ai pas répondu favorablement. D’une part, parce que j’étais fatigué, ma santé était sérieusement atteinte.

Il fallait que je me reconstitue, c’est ce que j’ai fait. Par la suite, la pression était tellement forte que j’ai cédé. Et comme les amis qui étaient venus me voir n’étaient pas simplement ceux qui étaient dans le mouvement que j’avais créé (le Front uni de l’Algérie algérienne) en France en 1976, j’ai considéré qu’il fallait créer un nouveau parti. C’était l’idée partagée par les amis. Et j’ai créé le Rassemblement de l’Algérie algérienne et fédérale. Je considérais que le moment était venu de lancer l’idée de deux communautés nationales, berbère berbérophone et berbère arabophone. L’idée de la lutte pour la langue berbère et l’arabe algérien était suffisamment connue, donc je pouvais me permettre d’aller plus loin et d’en tirer les conséquences. Il fallait en tous les cas la notion du fédéralisme. J’ai travaillé en ce sens avec des amis, puis il y a eu les événements que vous avez connus en 2001-2002. C’était le mouvement des citoyens. Celui-ci a été lancé, j’étais au loin, je regardais simplement ce mouvement qui prenait de l’ampleur. C’était une vague populaire très puissante. L’impression qui est restée chez les gens c’est qu’ils attendaient énormément de choses, les résultats obtenus n’étaient pas à la hauteur de l’attente. J’ai dit à mes amis : vous allez voir une grande fatigue s’emparer des gens. Pas simplement une fatigue mais également une désorientation. Nous allons connaître une période de calme parce que les gens pendant un certain temps ne penseront plus à engager d’actions parce qu’ils ne savent pas en qui avoir confiance.

Le temps a passé ; j’ai vu des amis ; j’ai fait un certain nombre d’interventions. J’attendais le moment où la décente aux enfers allait prendre fin et qu’une remontée allait se manifester. Ce qui a fait que j’ai attendu peut-être plus qu’il ne le fallait. En tous les cas c’est l’avis de certains amis. Alors je me suis dit : continuer à ne pas venir c’est une chose qui n’était pas possible. J’y vais puis on va voir ce qui va se passer. Pour être très honnête, des considérations familiales m’y ont également poussé.

Vous êtes donc porteur d’un projet, c’est ce que vous avez déclaré le jour de votre arrivée à l’aéroport, lequel exactement ?

Je suis porteur d’un projet. La question nationale est une question qui a pris toute mon attention depuis l’âge de 15 ans. J’ai réfléchi sur cette question. Comme vous le savez, en 1948, j’ai été l’un des promoteurs de cette idée de l’Algérie algérienne. Vous connaissez sans doute la crise de 1949 au sein du Parti du peuple algérien (PPA) en France. J’ai été au centre de cette crise. En réalité, c’est ma vie. Je pense que j’y suis pour quelque chose. Encore je dois insister sur le fait que l’initiateur ce n’est pas moi, c’était Ali Laïmèche. On a fait partie d’un groupe où Laïmèche a joué un rôle déterminant ! Il y avait Si Ouali Bennaï, il y avait également Amar Ouled Hamouda, j’y ai participé moi-même. Le projet est celui de l’Algérie algérienne.

Donc c’est ce débat autour de l’idée de l’Algérie algérienne que vous vous imposez aujourd’hui ?

Je n’impose rien. L’Algérie arabe je suis contre, et je l’ai dit. La première étape de l’arabisation a concerné la justice. Il y a une réunion des avocats qui a été proposée à l’époque, et j’étais le seul à m’élever contre l’arabisation. C’était connu de tous, parce que je me suis fait un devoir de défendre et d’assumer mes idées.

A l’époque où j’étais simplement seul mais c’est une question de dignité et puis j’ai ressenti le besoin de le faire à travers une organisation. Lutter contre l’arabisme, le panarabisme contre une Algérie arabe, et lutter pour une Algérie algérienne et fédérale était un de mes objectifs. Et c’est toute ma vie. Il est évident que si je suis revenu c’est pour faire avancer ces idées. Les idées que je défends c’est ma raison de vivre et ce n’est pas maintenant que je vais renoncer à la lutte. Il est évident que je vais les développer et essayer de les faire partager.

Pensez-vous que ces idées peuvent avoir la chance de s’ancrer dans le contexte actuel ?

C’est un autre problème. J’appartiens à la catégorie d’hommes qui pensent que les idées lorsqu’elles sont mûres et adaptées à la situation, lorsqu’on les lance elles sont mobilisatrices nécessairement. C’est une conviction qui n’est pas simplement personnelle. En France, elle est ressentie chez des amis. Je pense qu’elle est ressentie également ici. Il y a une inquiétude qui s’est emparée de certains éléments, et il y a une attente. A l’inverse de ce que pensent beaucoup de gens, les conditions sont réunies pour la relance du mouvement pour une Algérie algérienne.

Maintenant il faut bien définir tout cela. Et c’est ce que je ferai. Est-ce que ça prendra l’allure d’un parti, d’un rassemblement ou d’un mouvement général, c’est une chose à voir avec des amis. Ce qu’il y a de sûr, c’est que compte tenu de mon âge, je n’en assurerai pas la direction. Je ne peux gérer à mon âge un parti. Je suis encore capable de parler ; je suis encore capable de réfléchir ; je suis encore capable d’écrire. Mais de diriger, d’assurer la gestion d’un parti, ou d’un mouvement, non. Mais je serai là pour apporter ma contribution. Ainsi que je l’ai fait dans le passé. J’aurais aimé que l’on s’attarde un peu sur toutes ces questions.

Vous avez demandé un temps pour vous imprégner de la situation, est-ce que c’est fait ?

Il faut que je m’imprègne de la situation. Déjà lorsque j’étais en France, je suivais l’actualité à travers la presse algérienne, et puis par le biais de mes amis qui viennent d’Algérie. Lorsque je les rencontrais, je ne me contentais pas de salamalecs ni de discussion sur un plan général. J’essayais d’apporter des approfondissements.

Ce qui fait que je sais à peu près ce qui se passe. Je ne peux pas dire de ce point de vue que la réalité telle que je la vois ici, et encore ce n’est qu’un commencement, soit différente de ce que j’avais d’elle à l’époque où j’étais en France. Maintenant vous me posez la question est-ce qu’il y a des possibilités de développement, je pense qu’il y a de grandes de possibilités de développement. Je sais que je vais étonner certains. Je sais que les idées berbères ont maintenant pénétré les gens. Il fut un temps, elles n’animaient que la Kabylie. Et le pouvoir s’est efforcé d’organiser autour de la Kabylie une ceinture de sécurité. Il s’efforçait de mobiliser le reste du pays, berbérophone et arabophone contre la Kabylie.

Maintenant parmi l’élément berbérophone les idées sont en train de se répandre, et il y a des reflets également en France où j’ai rencontré certains éléments chaouis qui sont excessivement intéressants, qui sont parfois excessifs dans bien des domaines. Mais de manière générale, ils sont quand même intéressants. En réalité, il y a un double processus qui est en train de se faire : un processus d’arabisation qui est, je pourrais me permettre de le dire, assez à l’extérieur des choses, et un processus en profondeur qui est en train de se développer, de s’affirmer qui est d’une puissance extraordinaire, qui prendra de l’ampleur plus on ira, c’est celui qui est favorable à l’algérianité, à la berbérité et à la nord-africanité. Nous sommes engagés en réalité lorsqu’on tient compte de ce processus, dans la bonne voie. Maintenant il faut activer. C’est en tous les cas ce que j’aurais aimé que l’on fasse. Personnellement c’est ce que je ferai.

Vous parlez d’un projet qui consiste à mettre sur pied un rassemblement ou un parti, alors que le champ politique, et des libertés, est fermé…

Cela n’empêche pas. A partir d’un certain temps ce sont des explosions. A regarder le mouvement à travers le monde. Vous savez, c’est un mouvement de libération nationale que nous sommes en train d’engager. Le mouvement de libération nationale en Algérie connaît deux étapes. La première étape a été dominée par l’arabo-islamisme, elle a conduit à un Etat arabe, une Algérie arabe. Mais ce n’était qu’une étape, l’étape du mouvement contre le colonialisme français. Maintenant nous avons entrepris la deuxième étape : la lutte contre l’arabisme et le panarabisme. Précision de taille, nous ne sommes pas contre l’Algérie musulmane comme on veut nous le faire dire. Au départ, c’est une seule région qui s’est emparée de ces idées. Ça n’a pas été simple ! Maintenant ces idées sont en train de se répandre. Lorsqu’on rentre au fond des choses, on s’aperçoit que depuis que cette idée est lancée, elle avance tout en connaissant des périodes de reflux pour se relancer ensuite. C’est le pouvoir qui est maintenant dans la défensive et non pas nous. Il fut un temps, il n’était pas question de parler d’une Algérie algérienne, il n’était pas question de parler d’Algérie berbère. L’arabité s’était imposée, pensée durablement et définitivement.

Personne ne pouvait parler d’autre chose. Par la suite, l’idée d’algérianité a fini par sortir de la région de Kabylie. Donc l’idée d’une Algérie algérienne, même si c’est du bout des lèvres, a fini par être acceptée par certaines personnalités politiques qui n’étaient pas du tout de notre bord. Parfois avec convictions parfois sans convictions mais quand même ils sentent eux-mêmes que cette idée existe. Bouteflika, avec les mouvements qui se sont produits, il a reconnu la langue berbère en tant que langue nationale.

C’est une reconnaissance piégée parce qu’elle n’est pas également officielle. Elle est considérée comme langue nationale à travers l’Algérie entière et comme une langue seconde tandis que la langue arabe classique c’est la langue dominante. Elle est qualifiée de nationale et d’officielle. Au lieu de préciser que la langue berbère est la langue de la communauté berbère berbérophone, ce qui est d’une importance extrême. Il ne l’a pas fait parce que le développement de la langue berbère, ils le conçoivent dans sa diversité au lieu de travailler à son unification. Quel est le but recherché ? Le pouvoir sent maintenant que l’élément berbérophone est de plus en plus gagné à ses idées. Qu’il le sera avec le temps de manière constante, ils ne sont pas quand même si bêtes que cela. Leur politique est de diviser la communauté berbère berbérophone. Il fut un temps où la prise de conscience se limitait à la Kabylie. On a opéré une ceinture de sécurité autour de la Kabylie. Maintenant que l’idée se répand, il faut diviser. Au lieu de parler de la langue berbère en général, on parle des langues kabyle, chaoui…, on parle des variantes de la langue berbère. Je voudrais apporter une petite précision, l’Algérie n’est pas un pays nationalement unifié. L’Algérie comporte deux communautés nationales. C’est un pays binational. Il y a la communauté berbère berbérophone et la communauté berbère arabophone. Nous avons une histoire et une origine grosso modo connues. Nous sommes fondamentalement des Berbères. Il fut un temps, c’était quelques intellectuels, quelques militants avancés d’une région déterminée et vous savez laquelle qui se réclamait de la berbérité. Maintenant l’Algérie entière se réclame de la berbérité. Il y a donc des Berbères berbérophones et des berbères arabophones, fondamentalement donc la même origine. Au niveau de la culture, nous avons fondamentalement la même culture avec quelques faibles différences. La langue nationale de la communauté berbère berbérophone c’est la langue berbère.

La langue nationale de la communauté berbère arabophone, c’est l’arabe algérien. Il faut donc développer défendre la culture dans ce qu’elle a d’algérien, dans ce qu’elle a de fondamentale, et dans ce qu’elle a de particulier dans ces deux communautés, à travers les régions qui composent ces deux communautés. Mais il faut aussi défendre ces deux langues nationales. En ce qui concerne l’arabe classique, ce n’est pas une langue nationale. Qu’est-ce qu’une langue nationale ? C’est une langue parlée par toute la communauté nationale, sans aucune exclusive. Elle est parlée par toutes les classes sociales, par toutes les catégories sociales. Elle est parlée par les deux sexes. La langue arabe classique est-elle parlée par tous ces gens-là ? Elle ne répond pas aux caractéristiques de langue nationale.

Elle est défendue comme étant la langue du Coran…

Elle n’existait pas à l’époque du Coran. Et c’est ce que je démontre dans ce livre. On dit que la langue arabe classique c’est la langue du Coran. C’est in-exact. C’est absolument faux. Le Coran a été révélé dans le dialecte du Hedjaz. Plus exactement dans le parler de La Mecque que maîtrisait le Prophète avec extra. Il n’y avait pas d’écriture dans le Hedjaz. Il y avait l’alphabet d’une région voisine, c’est l’alphabet nabatéen, un alphabet primaire, élémentaire. Aussi, il n’y avait pas beaucoup d’instruits à l’époque. Dans La Mecque il y avait quelque 17 personnes qui connaissaient l’alphabet. Fondamentalement consonantique, vous ne pouvez pas le lire. Le premier recensement du Coran a été fait à l’époque du premier khalife, Abou Bakr Essedik. Il a été décidé donc de faire un recensement du Coran de crainte de le perdre. C’était indispensable. Ils ont chargé un jeune de 20 à 21 ans, pour le faire. C’était un recensement important mais imparfait. Comme on ressentait un besoin, l’Islam va connaître ce qu’a connu la chrétienté, des problèmes de sectes qui pouvaient se poser, des interprétations différentes, le troisième khalife avait décidé donc d’un deuxième recensement du Coran.

J’apporte une précision très importante : le troisième khalife, Othmane, un bon musulman qui était avec le Prophète à Médine et qui a lutté à ses côtés, était une personnalité faible. Et l’aristocratie koraïchite a exercé une pression sur lui. Donc il a été décidé de faire un deuxième recensement, en faisant appel à celui qui a fait le premier, en plus trois membres de l’aristocratie koraïchite. Mais dans le parler de La Mecque leur avait été précisé. Et ce n’est que lorsque l’empire avait pris une plus grande ampleur, déplacé à Damas et que les Omeyyades ont pris le pouvoir, que l’aristocratie a pris franchement entre les mains les destinées de l’empire. Ils ont connu par la suite des difficultés importantes : l’islam se répandait mais des insurrections se déclenchaient un peu partout. En Arabie entre autres, pour des raisons diverses, y compris personnelles.

Des personnes qui estimaient que ce sont elles les héritières du khalifa. Il a été alors fait appel aux Damascènes des gens de la série, qui étaient très instruits pour administrer l’empire. Il y en avait même parmi eux des chrétiens et des juifs. L’Islam se répandait mais c’était la désagrégation, que fallait-il faire ? Pour avoir la paix, il fallait donc faire comme ont fait les Romains, les Grecs et les Perses. Il faut une seule culture, une seule langue.

A partir du parler de La Mecque, à partir des moaalakate, ils ont construit et élaboré une langue. Mais ils l’on compliquée davantage encore que le latin. Petit à petit le vocabulaire a fini par s’en distinguer, la morphologie plus compliquée, la syntaxe est devenue plus compliquée aussi. Et a bénéficié des bienfaits de la science et de la culture à cette époque seulement l’aristocratie. Le peuple est maintenu dans la médiocrité, dans l’ignorance et dans la misère. Ils ont transposé le Coran du parler de La Mecque dans la langue arabe classique. Ceux qui disent qu’il faut respecter cette langue, parce que c’est la langue du Coran, disent des mensonges. Ils l’ont fait pour sacraliser cette langue. Pour obliger le monde gagné à l’islam à en faire sa propre langue. Parce que pour eux s’élever contre l’islam c’est s’élever contre cette langue, et s’élever contre Dieu.

Les idées sur le fédéralisme sont déjà des idées développées ici même en Algérie. Quelle est la particularité de celles que vous mettez sur la table ?

Elles ne sont pas développées comme elles doivent l’être. Il faut prendre les réalités nationales comme elles sont lorsqu’on parle de fédéralisme. J’ai rencontré beaucoup d’amis qui parlent d’un fédéralisme comme dans tel pays, comme les Etats-Unis, comme l’Allemagne. Ils ne partent pas des réalités du pays. Il faut partir des réalités du pays. En Algérie, il y a des régions qui ont gardé une certaine personnalité et des particularités, ne pas en tenir compte c’est s’écarter de la vérité. Je l’ai dit auparavant, en Algérie, il y a deux communautés nationales. Mais évidemment il faut un pouvoir central. Alors à la base, on a parlé d’Etats régionaux qui doivent se retrouver dans des Etats nationaux dans la communauté berbère berbérophone et dans la communauté berbère arabophone avec un pouvoir central. Quant aux compétences, je ne m’étendrai pas sur ce point, certaines sont exclusives au pouvoir central, et aux communautés nationales, d’autres sont partagées.

C’est un problème que nous approfondirions. Pour ma part je n’ai pas voulu aller trop loin dans la définition des compétences parce que j’ai considéré qu’il est préférable de se contenter de l’essentiel. Pour quoi créer des différences, des divergences ? Il y a des choses fondamentales au niveau de la culture, des choses fondamentales au niveau de la langue. J’ai ajouté également qu’au niveau de la sécurité intérieure, il vaut mieux que ce soit les gens d’une région, de la communauté nationale qui s’occupent des problèmes lorsqu’il y a des difficultés intérieures et n’ont pas les gens d’une communauté dans une autre. Ça peut créer des difficultés. J’en suis resté là. Mais je considère que les intellectuels et les spécialistes peuvent se permettre d’en parler. Ça peut éclairer les choses, ce n’est pas mauvais mais pour l’immédiat il vaut mieux se concentrer sur l’essentiel.

La situation fait qu’elles ne sont pas facilement admises, notamment avec la fermeture politique que connaît le pays…

Vous savez, la force des idées. On ne peut rien contre la force des idées. Une fois qu’elles s’emparent des masses rien ne peut leur résister. Tout craquera devant elles. Aucun pouvoir ne résistera devant elles. Nous vivons une étape de l’affirmation des nationalités. Vous connaissez ce problème.

Il est né au XIXe siècle. Des sociétés sont sorties de la féodalité, elles se sont unifiées à l’intérieur, elles ont fini, accédant au rationalisme, par connaître les caractéristiques de leurs communautés nationales. Et elles se sont mises à les défendes. Et partout en Europe du XIXe siècle elles ont fini par l’emporter. Et l’idée de la langue au départ pour les Romains c’était le latin classique. Les langues vulgaires ont été abandonnées. Et au fur et à mesure que la renaissance s’affirmait, que la modernité s’affirmer, que l’unité se faisait, l’obligation a été de recourir aux langues pour mobiliser les masses. Et ce sera la même chose en Algérie. Ce sera la même chose dans toute l’Afrique du Nord, dans les pays arabes, et également en Arabie.

Avec qui allez-vous faire ça, et avec quels moyens ?

Ce n’est pas une question personnelle encore une fois. Jeter les idées dans la rue et elles s’emparent des masses. Bien sûr que j’ai des idées plus ou moins précises dans l’immédiat. Il est évident qu’il faut qu’un certain nombre d’éléments se retrouvent, prennent en main ces idées. Vous savez, elles sont populaires. Actuellement elles peuvent être prises par une minorité mais une minorité qui agit dans la vérité, dans la fraternité, qui agit en se plaçant dans un cadre humaniste. Ces idées mobiliseront les masses, je travaillerai dans ce sens. Alors pour vous dire avec précision avec qui c’est prématuré. Une chose est certaine cependant. Dans le passé, il y avait eu des différences dans la lutte. Les idées que je défends commencent maintenant à prendre. L’union se fait autour de ces idées. Il n’y a que cela qui peut nous sauver. Le zaïmisme ? Il faut le détruire. C’est la force collective des gens qui fera que ces idées seront impulsées, elles se déploieront et elles s’imposeront.

Vous croyez vraiment que cela marchera ?

Je n’ai rencontré aucune hostilité à ces idées. Peut-être vous ne le savez pas, je suis un homme très rigoureux, je n’ai rencontré aucune hostilité. Plus encore, elles sont reçues avec enthousiasme. Ça ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de difficultés. Ça ne veut pas dire qu’elles ne seront pas discutées. Mais plus on ira, elles finiront par l’emporter. L’essentiel encore une fois c’est de ce retrouver et de se lancer dans la bataille. Se lancer dans la bataille avec détermination, mais encore une fois avec intelligence. Unir pas simplement les berbérophones, mais travailler également avec les arabophones. Ils sont des Berbères comme nous. Les idées commencent maintenant à les pénétrer et finiront avec le temps par s’affirmer, avec l’affirmation de la rationalité et de la modernité.

Ne craignez-vous pas que ce serait une proposition de trop ?

On m’a attribué dans le lointain passé l’idée d’avoir créer un parti kabyle. J’ai toujours été contre, je me suis toujours placé dans le cadre de l’Algérie algérienne. Mais je tiens à le dire je suis kabyle et je suis fier de l’être. J’appartiens à la communauté nationale berbère berbérophone. J’appartiens à l’Algérie entière. J’appartiens à l’Afrique du Nord entière et j’en suis fier.

Quand comptez-vous lancer votre projet ?

C’est difficile de parler d’échéance. Mais ce qu’il y a de sûr : ce qu’ont bâti les agents et les mercenaires de l’arabisme et du panarabisme est bâti sur du sable. L’esprit rationnel vient de partout. Il finira par submerger la terre entière. Et avec l’affirmation de la rationalité et de la modernité l’Algérie arabe tombera. Cette deuxième étape que nous entreprenons aboutira à son terme. Ce sera la victoire, c’est ma conviction profonde. C’est dans le sens de l’histoire, il n’en sera pas autrement.

Said Rabia

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