Réfractaires à l’évolution et au changement en Kabylie

Nos vieux émigrés, de retour au pays

Ils ont passé, pour la majorité, plus de quarante ans en France. De retour au pays, ils s’aperçoivent que la Kabylie n’est plus la même que celle qu’ils ont quittée dans les années soixante. Ils ont perdu tous les repères face à une jeunesse qu’ils trouvent différente, rebelle, trop libre et qu’ils n’ont, surtout, pas façonnée. Pour cela, ils adorent la descendre en flamme pour se laver les mains de ce qui lui arrive, s’innocenter face à son malheur ; se déresponsabiliser de son triste sort. Ainsi, Dda Ali, qui a passé toute sa vie à la ville de Paris, passe maintenant toute sa journée à reprocher aux jeunes, à commencer par ses fils, d’avoir oublié le travail de la terre. « Nos champs sont devenus des forêts ! » Lâche le vieil homme.

Moh d u Said, retraité de Renault, lui, déclare qu’il y a trop de liberté aujourd’hui en Kabylie. Il trouve inadmissible, par exemple, que la femme puisse prendre le fourgon toute seule, sans son mari ! Et toutes ces filles qui sortent tôt le matin pour ne rentrer que tard le soir. C’est « takher n zmen ! » Soupire Dda Moh.

Autrefois, se souvient Cavan u Blaid, la femme ne sortait jamais sans raison de la maison. Elle était soit chez elle, soit dans les champs ou à la fontaine publique. Elle ne pouvait rien entreprendre sans l’accord des hommes de sa famille. Les garçons, même mariés, n’avait aucune liberté à aller dépenser librement leur argent. Il n’y avait qu’un seul portefeuille à la maison. Celui du grand-père. Et le portefeuille, c’était le véritable pouvoir de l‘homme face à des fils toujours obéissants et à des femmes qui savaient prendre leur mal en patience !

Aujourd’hui, les enfants sont devenus de véritables gouffres financiers jamais rassasiés. Ils dépensent sans aucun mérite. Ils aiment tous avoir des voitures pour traîner tard dans des bars ; des mariages de princes avec des appartements bien meublés et de l’argent toujours plein les poches. Tout cela sans travailler. Mais, c’est la faute à leurs mères. C’est elles qui les ont gâtés pendant que nous, nous cravachions comme des esclaves dans les usines françaises ! Et voilà le résultat aujourd’hui : des bandes d’incapables qui passent leurs journées à jouer aux cartes au lieu d’aller travailler pour « gagner leur vie ! ». « Vas trouver, toi, un manœuvre qui accepte de travailler pour même 1.000 DA la journée. Impossible ! » Se désole le vieillard en précisant, toutefois, qu’il est urgent de réhabiliter les traditions d’autrefois. « Ce n’est pas l’argent qui nous manque et la jeunesse nous doit obéissance. De toute façon, ils n’ont pas le choix. Ils sont des assistés et sont toujours dépendants financièrement de nous. Alors, agissons maintenant »

Ainsi, et en pleine réunion du village, Dahman u Rezki se mit à raconter à l’assistance de Tajmaat [1] le rêve qu’il avait fait la veille. Il a rêvé d’un bœuf qui crachait des flammes par sa bouche ! Et a conclut que c’était les saints du village qui l’ont choisi pour transmettre un message à tous ses habitants. « Je paye au village le premier bœuf ! » promit Aami Dahman. Et toute la sénilité des retraités de France de s’accorder sur la nécessité de sacrifier une quinzaine de bœufs (Timecret) pour conjurer les incendies permanent des forêts ! Et chose rêvée, chose faite aussitôt ! Ainsi, le village réhabilite, à coup de centaines de millions, l’un des grands rites sacrificiel et combien protecteur du village kabyle !

Amar b Akli, lui qui a passé toute sa vie dans le bâtiment à Paris, met aujourd’hui tout son savoir pour la construction de la nouvelle mosquée du village, notamment, depuis son retour des lieux saints qui l’ont gratifié du titre de hadj ! Hadj Amar donc trouve que l’ancienne est trop vieille et surtout trop petite pour contenir le nombre croissant de fidèles. Il s’est même pris de sympathie avec le nouvel imam que le ministère a mis à la disposition du village. Une sympathie qui prend racine dans le projet, tant souhaité et combien d’utilité publique du muezzin, de construire une salle de soin pour l’exercice de la Roqia ! Une roqia qui guérirait, sans doute, même le diabète de Dda Amar.

L’on raconte que Hadj Amar b Akli, du temps de sa jeunesse et de son émigration en France, n’a jamais accueilli personne dans sa chambre au foyer. Et si, par un quelque hasard, rare pour lui, il vous rencontre dans la rue ou au métro, il fait toujours semblant de ne pas vous voir. Car cela pouvait lui coûter quelques francs à dépenser dans l’inutile ! Mais, aujourd’hui, il montre bien qu’il a changé et de quelle façon : il s’est lavé les os à la Mecque ! Comme quoi, « il n’est jamais trop tard pour bien faire. » S’imagine-t-il.

Pourtant, ces personnes retraitées, aujourd’hui âgées, furent toutes au contact de la civilisation. Elles ont même toutes goûté au vin, au jambon et aux femmes. Mais, pourquoi sont-elles alors si réfractaires à toute idée d’évolution et de changement en Kabylie. Comme le pétrole pour l’Algérie, la richesse en devise de la Kabylie, ne contribue-t-elle pas, elle aussi, à notre malheur par la réhabilitation et le maintien des archaïsmes ?

Par Timecriwect

Notes

[1Assemblée de village

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