Rôle des femmes kabyles lors des batailles

Campagnes de Kabylie

Vie et mœurs des villages kabyles, du Djurdjura, dans la seconde partie du XIXe siècle.

Femmes kabyles au combat

Le soleil du 1er juin 1835 éclaire la Kabylie depuis une heure. Les parois aériennes du Djurdjura, irisées comme des gorges de tourterelles, se découpent au milieu de l’azur du ciel. Des montagnes noires et vertes ondulent au-dessous comme des vagues énormes dans les vapeurs qui s’élèvent des vallées, et chacune d’elles porte sur ses pitons des villages de guerre dont les maisons, sans fenêtres et bien jointes, brillent couvertes de tuiles rouges. Dans le fond d’un ravin, des coups de fusil pétillent, et des fumerolles s’élèvent en spirales. Ce sont Aït-Ali et Zaknoun qui vident une vieille querelle. Des aigles bruns passent très haut, les ailes étendues, et des vautours jaunâtres tournoient d’un vol lent.

Aît-Ali est un village de 1.200 âmes, composé de trois familles, dont une seule peut mettre en ligne 200 mâles. Chacune d’elles porte, comme les génies de Rome, le nom d’un ancêtre, et ses membres ne se distinguent que par des prénoms ; chacune est gouvernée par ses guerriers ; chacune a son honneur personnel, ses amours et ses haines, comme un être vivant ; mais elles ont trouvé utile de s’unir autrefois, et de cet accord est née cette Taddèrt posée sur le milieu d’une crête comme un gros nid.

Zaknoun, sur la crête d’en face, est tout pareil. Lui aussi se compose de trois familles barbares cimentées comme trois blocs ; lui aussi est une république dont les chefs sont tous les adultes qui portent des armes. Des deux parts un Ancien est élu parmi les plus prudents ou les plus braves pour présider le conseil ou diriger la guerre. Seulement Zaknoun n’a pas autant de fusils qu’Aît-Ali. Même en comptant ses vieillards au dos courbé et ses adolescents aux cous grêles, il n’arriverait pas à 350, tandis qu’Aît-Ali en a près de 400 tenus haut et bien chargés.

Aît-Ali a fait une saignée à Zaknoun. Il lui a tué cinq hommes par surprise : Zaknoun a saigné à son tour Aît-Ali, et depuis il est de règle qu’on se guette des deux parts pour détruire et rétablir l’équilibre. Œil pour œil, sang pour sang. Quand un homme puissant est tombé d’un côté, il faut qu’un homme puissant tombe de l’autre. Peu importe le meurtrier, s’il n’a pas la même valeur. Maintenant, il s’agit d’une liquidation générale à propos d’un champ de fèves, et tous les adultes d’une crête sont descendus au-devant de ceux de l’autre jusque dans le lit du torrent desséché qui les sépare. Les meilleurs râlent déjà sur le dos dans les lauriers-roses, et les autres, accroupis sur les berges contre des oliviers, échangent des balles qui font sauter des éclats de pierres.

Autour d’Aît-Ali, autour de Zaknoun, tout en haut des deux pentes qui descendent jusqu’au ravin comme des glacis, des femmes, les pieds nus, les bras nus, poussent de longs cris aigus, qui s’entrecroisent au-dessus des têtes des combattants. Elle sont toutes là, leurs mères, leurs femmes, leurs sœurs, leurs filles, serrées les unes contre les autres comme les fleurs d’une couronne, même les veuves qui ont perdu leurs hommes dans le dernier combat du printemps, même les révoltées qui ont quitté leurs maris en déclarant qu’elles ne voulaient plus les servir, et toutes se sont parées, fardées, pour la bataille.

Presque toutes sont d’un bleu sombre, les flancs serrés par des ceintures rouges. Des agrafes émaillées de vert et de bleu sont fixées sur leurs poitrines. Leurs têtes sont serties de bandeaux noirs et de foulards noirs tachetés rouge. Des colliers faits de reliquaires qui relient des morceaux de corail entourent leurs cous ; leurs chevilles et leurs poignets sont cerclés d’argent.

Quelques-unes sont toutes blanches dans des haïcks de laine fine, et des diadèmes d’argent, enveloppant leurs turbans noirs, leur font des tiares étincelantes au soleil. Des pauvresses qui n’ont rien sur le corps que deux morceaux d’étoffe usée, retenus par deux épingles sur les épaules et par un cordon autour des hanches, rien sur la tête qu’un lambeau rouge, rien autour des poignets que des anneaux de corne ou de fer, sont pêle-mêle avec les riches. Jeunes ou vieilles, belles comme des idoles ou défigurées par l’âge et les souffrances, elles sont toutes ensemble, les mains entrelacées, les yeux fixes et pleins de flammes, au pied de chaque village, masse confuse de joyaux, d’étoffes éclatantes et de haillons misérables, soulevée d’un seul mouvement, dressée par la haine et la terreur.

Il y en a qui portent au milieu du front des plaques rondes, vertes et bleues entourées de gouttelettes d’argent. Ce sont les mères de l’année qui ont mis au monde des enfants mâles. Elles ont participé à la toute-puissance masculine, et leur insigne est le disque du soleil. Elles ont enfanté comme la terre, et mieux qu’elle, au lieu d’épis, une moisson d’hommes.

Presque toutes les autres ont des plaques pareilles sur la poitrine. Celles-là ont donné au village tous les guerriers qui le défendent à cette heure. Les plus braves, les plus grands, les plus sages dans le conseil sont sortis de leurs flancs. Elles les ont tenus près d’elles jusqu’à ce qu’ils fussent assez forts pour manier une arme, puis elles les ont lâchés comme des lions. Toute la force de la cité, tous ses biens, tout son honneur ont passé par elles comme une émanation divine, et c’est d’elles que sont descendues comme des fleuves ces deux troupes qui se battent sous leurs yeux.

Elles les prodiguent, leurs hommes, comme si leurs seins étaient inépuisables. Ce jour-là est peut-être le grand jour où le village d’en face, d’où sont déjà partis tant de coups mortels, s’écroulera dans la fumée et dans les flammes. Est-elle donc si dure à gravir, cette pente à demi-couverte d’oliviers, de figuiers et de champs d’orge, terminée par des bouquets de frênes au milieu desquels pointent les toits rouges ?

Voilà les deux bataillons qui sortent de leurs abris et se fusillent à plein corps dans le lit de la rivière. Elles les voient se joindre. Leurs cris continus fendent l’air et font bondir les hommes en avant comme des pointes de lances. S’ils reculent, leurs hurlements d’épouvanté les clouent sur place. Ils se jettent les uns sur les autres, et se taillent les membres à coups de yatagan. La rage les aveugle, et ils sont fous de honte. Que diront-elles là-haut s’ils plient ? Que crient-elles déjà ? « O les lâches, ô les filles, ô les fils de prostituées ! »

Mieux vaut cent fois mourir ici que remonter au village, puisqu’elles veulent qu’on meure, et après les jeunes gens qui ont sauté les premiers et roulé comme des chevreaux, les hommes à barbe blanche s’abattent sur les pierres luisantes. Le soleil s’est élevé jusqu’au milieu du ciel. Le ravin flambe comme une fournaise ; mais il est dit qu’aucun de ceux qui sont descendus dans cet enfer n’en sortira vivant. Elles y feront tuer tous leurs maris, tous leurs frères et tous leurs fils.

Alors apparaissent comme des dieux sauveurs, enveloppés de voiles blancs et agitant des branches vertes, des vieillards qui remontent la vallée, le long d’un chemin qui serpente entre les pierres. Ce sont les marabouts de Soumer qui viennent imposer la paix aux musulmans.

Les fusils se taisent à une extrémité, puis sur toute la longueur des deux lignes, à mesure qu’ils avancent entre les cadavres. Ils se placent au milieu, et prient, les mains renversées à la hauteur des épaules, les visages levés vers les forteresses aux toits rouges ; puis ils déclarent la trêve de Dieu, se partagent en deux groupes, et font relever les morts.

Les femmes arrêtent les cris dans leurs gorges ; mais elles demeurent entrelacées en avant des villages, immobiles comme des murs, et, lentement, les morts, la tête pendante, remontent les premiers portés sur les épaules de leurs frères. On les étend l’un après l’autre devant elles, et elles les regardent sans se lamenter ni verser de larmes ; car les marabouts sont là mais bientôt dans leurs demeures, elles pousseront des vociférations funèbres, et déchireront leurs joues à coups d’ongles, et, pendant toute la nuit, de Zaknoun et d’Aît-Ali, de longs gémissements pareils aux hurlements des loups monteront dans le ciel étoilé.

Cinq mois après, les morts seront oubliés dans la terre, près des portes des villages. Des enfants joueront et des mulets passeront sur les dalles de leurs tombeaux. Les veuves seront unies à d’autres hommes, les jeunes femmes aimeront plus fortement leurs maris sauvés, et la nature réparatrice fécondera leurs flancs avides. La moisson des jeunes mâles que les mères élèveront dans leurs deux mains devant leurs portes, pour se faire gloire de la force de leurs reins, sera plus drue que jamais.

A l’envi, comme de bons ouvriers qui réparent une forteresse et bouchent les trous des boulets avec des pierres neuves, elles rendront à leurs villages les poitrines robustes, les bras forts, les cœurs vaillants qui font leur indépendance. Elles ne songeront qu’à cela ; c’est cela seul qu’elles demanderont à leurs saints, au pied des arbrisseaux qu’elles embelliront plus que jamais de loques bleues arrachées du bas de leurs robes. Brûlant des grains d’encens sur les places sacrées où se sont assis les élus de Dieu, les évoquant, leur parlant à l’oreille dans l’invisible, elles les supplieront de leur donner encore, toujours, des enfants mâles, jusqu’ à ce que leurs mamelles soient taries, et tous les ans des pressentiments divins leur annonceront qu’elles sont exaucées, puis les hommes adultes, pleins de joie, leur feront fête, leur apporteront de la viande, et les respecteront étendues sur leurs dures couches comme des créatures bénies.

Pas un jour ne se passera sans que des cris d’allégresse et des modulations stridentes comme celles de l’ancienne bataille partent de Zaknoun, emportées vers Aït-Ali, d’Aït-Ali vers Zaknoun. Ces cris annonceront les naissances des mâles qui vagissent dans leurs berceaux, les circoncisions qui terminent la période critique de leur enfance, les réceptions dans la djemaa qui les déclare capables de porter les armes et de faire flamber la poudre à leur tour dans le ravin d’en bas. Dans vingt ans on recommencera, et alors on verra bien celles qui auront le mieux fait, des femmes de Zaknoun et des femmes d’Aït-Ali, l’honneur des femmes kabyles est là.

Emile Masqueray, Souvenirs et vision d’Afrique, 1894

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