Situation actuelle en Kabylie centrale

« (…) Salem détourne le regard, quand il évoque son séjour en prison.

« C’est le purgatoire des vivants… J’y ai passé cinq jours. L’équivalent de cinquante ans. Une cellule de deux mètres carrés à peine, des détenus entassés les uns sur les autres. Des délinquants, des terroristes. » Son crime ? Il mangeait un sandwich au poulet pendant le Ramadan. Il avait pourtant pris soin de rester aussi discret que possible, en allant dans un petit jardin près du bord de mer. Mais la police d’Alger avait fait le même raisonnement : pour mieux traquer les « transgresseurs », autant opérer là où ils pouvaient se sentir en sécurité.

La patrouille s’est jetée sur lui. Deux policiers le ceinturent, un troisième lui assène un coup de poing sur le nez. « J’ai pissé le sang ». On le menotte, on le traîne sur la chaussée, « comme un âne par la laisse », jusqu’à la prison de Cavignac. « Les journaux, en Algérie, font mine de s’indigner de ce que les Américains ont fait à Abou-Ghreib. Comme si Cavignac n’était pas pire. Les humiliations sexuelles, chez nous, ne sont pas simulées. Et tout le monde le sait. Le regard toujours tourné vers le lointain, il poursuit : « Oui, ils m’ont tout fait subir. En rigolant. Parce que je n’ai pas respecté le jeûne. Je n’ai pas osé leur dire que le Ramadan ne me concernait pas, puisque j’étais chrétien. Ils m’auraient tué. »

Une heure et demie de l’après-midi selon l’horloge, un peu avant midi selon l’heure solaire. A Tizi-Ouzou, la capitale de la Kabylie, l’appel du muezzin retentit partout. Et les fidèles sont nombreux à se rendre à la mosquée pour la grande prière. Mais dans les rues, les passants qui continuent de vaquer à leurs affaires habituelles ne sont pas moins nombreux. Dans cette région frondeuse, où les partis islamistes n’ont jamais réussi à s’implanter, la pratique religieuse relève de la vie privée. Le contraire de ce qui se passe dans le reste de l’Algérie. Même si l’islam reste la religion traditionnelle du plus grand nombre, celle à laquelle on recourt dans les grands moments de la vie, ou lors des funérailles.

Les chrétiens sont plus tranquilles en Kabylie que dans le reste du pays. Mais même ici, ils veillent à ne pas trop afficher leurs croyances en public. Rasé de près, les yeux limpides, la peau claire, Amokrane est originaire des Iwadhiyens, un bourg de la montagne kabyle. Il sirote une bière au fond d’un café, dans la rue principale. Rien, a priori, ne permet de deviner qu’il est chrétien. Pas de croix autour du cou, par exemple, ni d’autre « signe ostentatoire ». « Même ici, les murs ont des oreilles », explique-t-il. « La police épie chacun. Ceux qui s’affichent comme chrétiens auront des problèmes dès qu’ils iront à Alger. Ou bien, c’est leur famille, là-bas, qui souffrira. En Algérie, on n’a pas le droit de ne pas être hypocrite. »

Les années 1990 furent des années noires. Le terrorisme islamiste frappait les chrétiens en priorité, protestants ou catholiques : pasteurs, prêtres, moines, comme à Tizi-Ouzou ou à Tibirine. Le pouvoir militaire laissait faire. Aujourd’hui, le terrorisme est en recul. Et les autorités d’Alger accordent une protection voyante : « Il y a en permanence des soldats ou des policiers devant les églises ou les domiciles des chefs religieux. Mais c’est avant tout pour obtenir un certificat de bonne conduite des Occidentaux, notamment des Américains. Les simples fidèles restent exposés à l’arbitraire ».

Pour Amokrane, le principal danger ne vient plus des islamistes purs et durs du FIS ou GIA, aujourd’hui décimés, mais des partis musulmans dits « modérés » ou « éclairés », mis en place par le général-président Liamine Zeroual à la fin des années 1990 et renforcés par le président « civil » actuel, Abdelaziz Bouteflika. « Moyennant une renonciation toute formelle à l’instauration d’un Etat fondé exclusivement sur la charia, ils obtiennent le renforcement d’une législation inspirée par cette même charia ». Avec deux obsessions : enrayer l’émancipation de la femme et multiplier les mesures répressives envers les « Kofars » – les mécréants – catégorie qui recouvre aussi bien les laïques et les agnostiques que les chrétiens.

« Il y a toujours eu dans la montagne algérienne, en particulier chez les Kabyles, des familles qui pratiquaient en secret le christianisme et même le judaïsme. Ils ont formé, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le premier noyau de la communauté chrétienne actuelle. Auquel se sont ajoutés, plus récemment, les nouveaux convertis, tant au catholicisme qu’au protestantisme évangélique. Mais aux yeux des musulmans dits modérés, ce ne sont que des Kofars, des mécréants ou pire encore, des renégats. Moins que des chiens ».

Si les chrétiens vivant en Algérie ont appris à survivre, ceux qui vivent à l’étranger, notamment en France, ont beaucoup plus de difficulté à faire face au harcèlement ou aux persécutions quand ils reviennent au pays natal, ne serait-ce que pour saluer leur famille. Le cas d’un jeune couple parisien, Farid et Yasmine, est révélateur. Venus en France très jeunes, naturalisés français, ils vivent maritalement. Yasmine, vingt-neuf ans, appartient à une famille convertie au christianisme depuis plusieurs générations. « Ou plutôt reconvertie. Le christianisme était notre vraie religion depuis saint Augustin », dit-t-elle dans un sourire. Farid, trente ans, est issu d’une famille musulmane. Mais à titre personnel, il se déclare athée. Le jeune couple voulait faire un court voyage en Algérie, « histoire de mettre une couleur sur une identité d’origine. » L’été dernier, ils sautent dans l’avion d’Alger. « Nous sommes arrivé un peu tard. Au lieu d’aller tout de suite chez nos cousins, en Kabylie, nous avons décidé de passer la nuit à l’hôtel, à Alger. ».

La loi algérienne interdit à un couple algérien non marié (c’est-à-dire incapable de produire un livret de famille) de descendre dans la même chambre d’hôtel, sous peine de prison. Et toute personne née en Algérie est tenue pour algérienne, même si elle vit à l’étranger, exception faite des « pied-noirs ». « Le réceptionniste nous a proposé de prendre deux chambres à titre individuel », raconte Farid. « Il nous a dit qu’une fois enregistrés, on peut se rejoindre dans la même chambre et que dans le pays, cette pratique est courante. » Le couple accepte.

Vers minuit, réveil brutal. « La porte de la chambre était défoncée. Il y avait des civils armés. J’ai cru que c’était des terroristes, ou encore des criminels », raconte Farid. Les intrus hurlent : « Police nationale. Habillez-vous. Et suivez-nous. Vous êtes en état d’arrestation. La loi vous réserve quelques bonnes années de prison ». Le couple tente d’expliquer : « Nous sommes de nationalité française. Et chrétiens. » Erreur funeste. Un policier pique une crise de rage. Il braque son arme sur la tempe de Farid. « J’ai cru que j’étais mort », dit ce dernier. A ce moment, le réceptionniste intervient. « Monsieur l’inspecteur, ils vivent en France, ils ne savent pas. Laissez-les tranquilles. Ils donneront cinq cent euros d’amende, d’accord ? ». L’équivalent de trois mois de salaire d’un officier de police. Le couple paie, les sbires s’en vont. « Il nous restait à finir la nuit dans l’autre chambre. Évidemment, nous n’avons pas fermé l’œil. Le réceptionniste nous a sauvé la vie. A moins qu’il n’ait été de mèche avec les policiers.

Les statistiques religieuses officielles affirment que l’Algérie est un pays « musulman à 99% » : les juifs et les chrétiens seraient tous partis entre 1962 et 1965, au début de l’indépendance. Chacun sait qu’il n’en est rien. Il restait environ deux ou trois mille juifs en Algérie avant 1990, rattachés au Consistoire français. Mais surtout, il y avait les « juifs cachés », nombreux dans les zones berbères. Combien sont-ils aujourd’hui ? Plusieurs milliers, prétend-on.

Même imprécision en ce qui concerne les chrétiens. A ceci près qu’ils seraient beaucoup plus nombreux. Plusieurs dizaines de milliers dans les grandes villes. Et en Kabylie, 5 % de la population, sinon plus. « Dans certains villages, le tiers ou même la moitié de la population professe ouvertement le christianisme ».

Les Iwadhiyens, au cœur du Djurdjura : un paysage qui évoque les Pyrénées, des villages rustiques au milieu de vertes vallées. Ce dimanche matin, la brume n’empêche pas d’apercevoir les églises décorées de croix et d’images saintes, plus nombreuses que les mosquées. Les fidèles se hâtent pour la messe. « Bienvenue au pays de Jésus », me souffle Linda, dans un excellent français. Vingt-cinq ans, regard incisif, elle a embrassé la foi évangélique assez récemment. « Nous en sommes à cinq ou six baptêmes par jour », explique-t-elle. « Des garages tiennent lieu de temples. On pratique le baptême dans des bassines à moitiés remplies d’eau, dans un fleuve ou sur les plages ».

Pourquoi se convertir ? « J’ai décidé d’être plus libre », explique-t-elle d’emblée. « Ma nouvelle religion m’apporte la lumière. Elle m’apprend à aimer l’autre, et surtout à ne pas faire de mal. » Je lui fais observer que pour les autorités d’Alger et même pour certains militants kabyles, la progression du christianisme en Algérie est surtout l’œuvre de « sectes américaines d’extrême droite ». Elle se rembrunit : « La secte, c’est ce sont les nationalistes arabes, ou plutôt non, c’est l’islam. J’ai appris le Coran, comme tout le monde en Algérie. Il y a des passages magnifiques, des messages de paix. Mais pour l’essentiel, c’est un livre de haine et de violence, anti-sémite, antichrétien, prêchant une guerre sans fin contre l’humanité non musulmane. Je n’en veux plus. Nous sommes de plus en plus nombreux, dans ce pays, à ne plus vouloir de cette religion sanglante ».

Le rejet de l’islam est une réalité en Kabylie et, me dit-on, gagne même l’Algérie dite arabe, à commencer par les grandes villes, Alger, Oran.

LSA Oulhabib

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