Sommes-nous en république ?

Tous ces débats sur la loi de trois ans seront une leçon pour les citoyens. Ils comprendront combien nous sommes loin encore de la véritable République, puisqu’il leur est ouvertement déclaré que la conduite de la politique extérieure et de la défense nationale ne peut être soumise aux citoyens. Et les conséquences de cette doctrine ne sont pas petites ; la guerre en peut résulter, malgré les affirmations pacifiques des gouvernants eux-mêmes. Car, en même temps qu’ils affirment leur bonne volonté, ils laissent supposer que les vraies raisons de leur politique sont cachées et doivent rester cachées. Cela n’est point fait pour calmer les alarmes allemandes. En somme, pour ce renversement étrange de notre politique intérieure, le danger est le même que si nous avions un roi.

Nous aurons à conquérir le droit de délibérer sur la paix et la guerre, sur les alliances, sur les négociations. Mais le peuple n’agit que par des lois, c’est-à-dire indirectement. Nous devrons donc réclamer des lois bien claires sur le droit de paix et de guerre. Remarquez que depuis dix ans environ on nous a enlevé tous nos garanties. L’opinion s’est formée, dans le parlement, que l’acte de guerre, par lui-même, suspend toutes les libertés, et établit le régime de la dictature ; en sorte que la décision du gouvernement ne pourrait être discutée qu’après la paix. Des réflexions de ce genre sont pour fortifier cette idée que les pouvoirs ont des droits royaux en cette matière. Et l’attitude actuelle du gouvernement est bien celle d’un roi qui défendrait obstiné­ment ses derniers privilèges ; tout ce qui se rapporte à la défense est réglé sans appel par les ministres et par leurs agents techniciens ; et la discussion équivaut au refus d’obéir. je ne pense pas que la masse des citoyens hésite un instant avant de tenter, aux élections prochaines, de détruire, une bonne fois et pour toujours, de telles prétentions.

Mais comment faire ? L’autorité s’engagera toujours et nous engagera toujours. Les traités d’arbitrage, rendus publics, seraient la plus claire affirmation de la volonté des peuples. Mais pour conclure un traité de ce genre il faut être deux. Aussi il sera bon d’examiner si l’offre de l’arbitrage ne pourrait pas être rendue obligatoire par une loi, avant tout conflit. Après l’incident de Casablanca, notre Président du Conseil en vint presque à rompre les négociations, et peut-être ne pouvait-il faire autrement. Offrir l’arbitrage à ce moment-là, c’était peut-être montrer trop de crainte ; mais si l’offre de l’arbitrage était de règle pour notre diplomatie, avant toute rupture de négociations, un tel acte, si utile et capable d’agir si fortement sur l’opinion du peuple antagoniste, alors un tel acte serait naturel et même attendu. Un ministre serait alors raisonnable malgré lui. Mais, avant même qu’on eût occasion d’en faire l’application, une telle loi déclarerait la paix républicaine, sans aucune ambiguïté, et limiterait les combinaisons et les projets des diplomates. Que chacun y pense bien. Une telle loi, qui ne dépend que de nous, qui n’est pas subordonnée à l’acceptation de nos ennemis, marquerait le commencement d’une ère nouvelle, peut-être.

Alain (Émile Chartier), Le citoyen contre les pouvoirs, 8 juillet 1913.

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