“Tafsut taverkant”, Zimu et la pax romana

Zimu est un bon interprète, personne n’en disconviendra, mais pour le moment, il est plus imitateur qui abuse des reprises et des adaptations qui, souvent, sont carrément des traductions, qu’un artiste accompli.

Dans son dernier album, « Apipri kan », non seulement la création est quasi absente puisque la quasi majorité des chansons sont des reprises – “adaptations” (Renaud, de Brassens, de Moustaki…) mais au-delà, il cite nommément et à mainte reprises soit Renaud lui-même, mais souvent aussi son autre idole, Si Moh. Il parait que ça fait chic !

Tout cela fait que ça donne un air de déjà vu ce qui est agaçant à la longue. De l’autre part, reprendre des œuvres magistrales certes, mais sans modération et citer à chaque tournant les noms des illustres auteurs et néanmoins idoles de Zimu, voilà de quoi mettre trop de salive dans une gastronomie des plus savoureuses ! Mais, analyser la petite discographie du nouveau chanteur n’étant pas le propos, nous limiterons notre regard sur la chanson qu’il a lui-même transmise à notre site et que nous avions mise en ligne pendant plusieurs jours.

Il s’agit du titre « Tafsut taverkant » (Printemps noir). Sur un air de « Les charognards » de Renaud, encore lui, très saisissante dans son entame, la chanson s’enlise au fur et à mesure dans un conformisme béat notamment dans sa chute puisque se mettre à l’air du temps qui court, c’est chanter la passivité, la démobilisation et l’inutilité de la lutte tout en s’accommodant de la paradoxale qualité contestatrice. Une ambivalence qu’il doit probablement à son autre mentor, Aït-Menguellet en l’occurrence. Ainsi, aborder le printemps Noir de ce côté néfaste, du reste propre à tous les mouvements insurrectionnels, c’est soi, être réduit point de vue politique ou être complice d’une campagne conçue pour diaboliser tout ce qui pourrait encore représenter un semblant de lutte et de revendication des droits les plus élémentaires. Dans tous les cas, le chanteur ayant osé aller dans ce sens en s’adjugeant le droit et la liberté de critiquer quasiment tout et tout le monde sans que rien ne trouve grâce à ses yeux, il va sans dire qu’à son tour, il s’expose de fait aux réactions et aux mêmes critiques.

Dans cette chanson, il est question de regrets d’avoir pris part aux manifestations durant les événements sanglants du printemps 2001 à jamais noirci par le sang des innocents Kabyles, puisque certains, sans scrupules, en avaient profité pour négocier des privilèges, pour se fabriquer une aura ou pour en tirer des dividendes politiques. A ce titre, quelle est, dans le monde, la révolution qui n’aura pas été accompagnée par de tels agissements sans pour autant arriver jusqu’à douter de sa justesse et de son nécessaire achèvement. Croire aux révolutions parfaites comme semble le suggérer Zimu, c’est prendre la politique pour un monde des bisounours.

Il y est également question d’accabler “Lhocine d Saïd” qui, selon Zimu et sa nouvelle science infuse en vogue, se seraient chamaillés pour récupérer la protesta. Ainsi, si Aït-Ahmed et son parti ont, dès le début, pris clairement position contre le mouvement citoyen dans sa tout première mouture en l’accusant de “produit des moukhabarates” (services secrets), sachant qu’avant que le délégué de la cité « Les Genêts » de la ville de Tizi-Ouzou et consorts ne le squattent en le détournant de son objectif initial, le mouvement citoyen n’était qu’un cadre spontané, limité dans le temps et qui ne refermait en son sein que des notables des villages et des quartiers de la Kabylie profonde, souvent illettrés et ne nourrissant point d’ambitions politiques, désignés « démocratiquement » par les assemblées des villages, et ceci, des années avant la première étincelle de 2001. Rien donc, du côté de ses structures traditionnelles n’aura été prémédité contrairement aux fausses accusations du FFS.

En effet, ce mouvement ne s’était assigné qu’un seul objectif ; à savoir, appeler et d’amener les jeunes et les manifestants à arrêter de s’exposer aux tirs assassins des gendarmes décidés à commettre un véritable génocide sous l’égide du chef de l’État et néanmoins chef-suprême des armées, Bouteflika. Mettre un terme à la tuerie de nos jeunes, voilà l’unique raison d’être de la réaction commune des comités de villages, que sont les tijemmuyaâ.

En revanche, le parti de Saïd Sadi, considérablement affaibli et en quête de rachat après sa lune de miel avec Bouteflika dont il fut membre du gouvernement jusqu’à la fin avril 2001, c’est-à-dire après des dizaines de morts et des centaines de blessés, s’était positionné dès le début “au côté du mouvement citoyen, sans nourrir de velléité de le récupérer, le parti a le devoir d’accompagner un mouvement sociale de cette ampleur” (dixit un communiqué du RCD). En quête d’une nouvelle virginité, le président du RCD avait même pris part à la marche du 14 juin 2001 et beaucoup de blessés de la marée humaine de ce jour-là avaient trouvé refuge dans l’enceinte même du siège du RCD sis à Didouche Mourad (ex rue Michelet). La communication qui laisse à désirer au niveau de ce parti avait été à l’origine de la confusion qui entourait ses motivations réelles, la récupération ayant été au-delà de ses forces.

Quant aux dissensions partisanes qui s’inviteront après 2003 dans le mouvement citoyen, elles n’auront vu le jour qu’après que le FFS ait décidé d’intégrer le mouvement qu’il avait qualifié, à son apparition, de « moukhabarates » et ce, comme suggéré par Ahmed Djedaï, “pour faire exploser le mouvement de l’intérieur”. Les divisions allaient en s’exacerbant à partir du moment où quelques délégués commençaient à être mis en avant médiatiquement par rapport aux autres, piétinant ainsi le principe de l’horizontalité de la structure ; ce qui s’avérera prémédité dès le début 2003, c’est-à-dire, à quelques semaines du fameux simulacre de dialogue avec le chef du gouvernement Ahmed Ouyehia qui, pour la mémoire, fut ministre de la justice dans le gouvernement qui avait tiré sur les 126 kabyles assassinés en 2001 ; un dialogue dont les contours auraient été, selon certaines indiscrétions, dessinés en prison, ce qui, en cas de preuves palpables, jettera le discrédit jusqu’à l’arrestation puis l’emprisonnement de ces « délégués » qui, en 3 mois, sortaient de prison avec des mines enviables et ce, après près de 50 jours de grève de la faim (!!!) et avec de bonnes intentions vis-à-vis de ce qu’ils avaient appelés, quelques mois auparavant, « pouvoir assassin ».

Ces “têtes” étrangement sur-médiatisées iront jusqu’à recourir à la délinquance locale pour suppléer toute autre autorité en Kabylie, notamment dans les grands centres urbains comme Tizi-Ouzou ou Béjaïa, sous l’œil vigilant et « amusé » des services de sécurité dont certaines indiscrétions avaient rapporté et confirmé l’ordre reçu « d’Alger » de rester passif devant l’insécurité qui prenait chaque jour un peu plus possession de la rue kabyle. « Le pourrissement sera entretenu jusqu’à ce que la population en aura marre et réclamera elle-même l’intervention de l’État et le retour de la gendarmerie » auraient confié certains policiers de proximité qui sont issus de la population locale. C’est, par ailleurs, ce scénario qui fut mis en scène pour pousser la Kabylie à l’usure d’où les regrets de zimu qu’il prête dans sa chanson à une victime du printemps noir.

Dans tous les cas de figure, cette vision réductrice et complètement anachronique produite à dessein, par le pouvoir certainement, vise à maintenir dans l’immobilisme, voire la compromission, les deux partis traditionnels en Kabylie et, partant, marginaliser tout autre cadre de mobilisation citoyenne et politique, ce qui ôterait à cette région ses repères qui ont, jusque-là, peu ou proue, maintenu la Kabylie hors d’influence de l’islamisme et de la main mise du pouvoir. En effet, cette vision de Zimu vient conforter cette attitude stérile qui consiste à dire que l’attitude militante qui a jusque-là fait de la Kabylie ce qu’elle est, est, coupable. Coupable d’absence et de non soutien à une population en révolte dans le cas où, par respect au mouvement et par soucis de ne pas entamer sa cohésion, l’on déciderait de se mettre à distance et ne pas intervenir. Ou alors, coupables de tentative de récupération si intervention il y a, ce qui est, du reste, le rôle naturel de toute organisation politique ! En somme, dans l’esprit zimuiste, la classe politique, coupable de dérives plus graves que ces remontrances de vieilles mégères, est mise en demeure de rester figée, indécise, à mi-chemin entre l’expectative complice et la participation qui porte en elle la tentation de récupération (!)

Quand le jeune Zimu clame : “Tamazight n’a besoin que d’être enseignée...”, une carcasse sans contenu mais qui peut très bien séduire en ces temps « d’abattement politique », insinuant par là que la lutte et la mobilisation, porteuses de risques de violence sociale sont inutiles et donc à éviter. La balourdise aura atteint son paroxysme car, pour être enseignée et reconnue, Tamazight (Taqvaylit) a plus que jamais besoin de l’union, de la mobilisation de la lutte de ses enfants. C’est aussi basique que ça, monsieur Zimu, vous qui feignez d’oublier qu’en face de vous, le système n’est pas prêt pour vous servir des cadeaux juste pour les loyaux services de Khalida, Benyounès ou Ould Ali Lhadi. Pire, le régime algérien, foncièrement kabylophobe, tente toujours de corrompre afin de mener à terme son fantasme de toujours qui est celui de nous assimiler puis de nous diluer dans l’identité officielle et de faire de l’Algérie, ainsi débarrassée de sa “vermine kabyle”, un pays totalement arabisé et islamisé ; donc arabe et musulman. La nouvelle chaîne de télévision en Tamazight que vient de lancer Bouteflika dans le sillage de la dernière campagne électorale (2004) est criante à ce propos.

Je crois, pour ce qui me concerne qu’au lieu d’accabler la politique de tous les maux bien que les partis soient loin d’être exempts de tout reproche, ce qui ne nous exonère point de les accabler quand il le faut et ce ne sont pas les raisons qui manquent, il ne faut jamais prendre des raccourcis faciles pour faire l’impasse sur le pouvoir en place, premier et véritable coupable de la situation gravissime que connaît la Kabylie où, pour reprendre Zimu “on vole même les vieilles femmes“.

Au lieu d’aller dans cette voie régressive, totalement surréaliste et peu valorisante, nos chanteurs seraient mieux inspirés de reprendre le sens de l’histoire et de cesser de s’ériger en donneurs de leçons et en moralisateurs de mauvais goût. Matoub et la génération des artistes-militants des années 70 et 80 se seraient-ils trompés de combat et de voie en choisissant celle qui mène soit aux geôles de la dictature, soit à l’exil ou à la mort au lieu de celle qu’empruntent aujourd’hui certains chanteurs qui, ne pouvant assumer des choix difficiles, se mettent à louanger « la pax romana » en diluant dans des généralités le bourreau et la victime au motif de vouloir vivre en paix.

Ce ne sont pas nos révoltes, légitimes et justes, qui ont produit ce marasme mais le régime algérien qu’il faut combattre sans arrêt et sans perdre de vue nos nobles objectifs qui ont de tout temps, imprimé ce combat identitaire, démocratique et citoyen. Dresser un bilan sévère (mais juste) de notre long cheminement commun est ce à quoi nous avons toujours appelé. Ainsi, la leçon majeure à tirer du printemps 2001 c’est inéluctablement le fait que toute révolte non canalisée politiquement, sans objectifs précis et trop désorganisée, sombrera à coup sûr dans le chaos et l’anarchie et deviendra, de ce fait, vulnérable au point où la délinquance peut s’y imbriquer et se retrouver même aux règnes de la contestation, ce qui est suffisant pour prédire une fin proche et catastrophique à ce genre d’action. Ensuite, il est grand temps que l’élite ; acteurs politiques, artistes, mouvement associatif et syndical, femmes, chômeurs, travailleurs… mette de côté sentiments, rancœurs, différents personnels, frustrations et mépris pour se retrouver autour d’un texte qui énumérera les principaux points de convergences qui doivent imprimer dorénavant nos actions, nos réactions et notre mobilisation, de telle sorte que chacun, en dehors de ce consensus démocratique, républicain et Kabyle, pourrait jouir de sa totale indépendance lui permettant de se positionner en tant que tel sans pour autant que ne soit remis en cause ce texte-accord unificateur. Tout le reste, vraiment tout le reste n’est que mauvaise foi et tromperie et, dans le meilleur des cas, enfantillage politique.

Zimu, une graine de star prometteuse qui mérite mieux que sa présente trajectoire idéologique.

Allas Di Tlelli

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*