Tamazight, un OVNI juridique en Algérie

Deux fonctionnaires algériens face au public

Durant l’année scolaire 1994 1995, les élèves de Kabylie ont boycotté les salles de classes. Dans une Algérie en proie au terrorisme islamiste, cette grève du cartable était venue rappeler la revendication linguistique. L’État a répondu en créant un Haut commissariat à l’amazighité (HCA). Onze ans plus tard, une conférence revient sur ces événements.

La rencontre s’intitule Tamazight : de la revendication à la constitutionnalisation et elle a eu lieu au Centre culturel algérien de Paris. Cette institution, la vitrine intellectuelle de l’Algérie en France n’a jamais organisé de conférences sur ce thème. S’agit-il d’une opération de séduction au moment où Alger relance l’arabisation ?
Cette rencontre, qui s’est déroulée le 25 mars dernier était animée par le juriste Azzedine Zalani (co-fondateur du HCA, « spécialiste » des questions amazighes au centre culturel algérien), avec comme invités Salem Chaker et Ali Mokrani. Le premier est professeur de berbère à l’Inalco (Langues O) et il devait apporter un regard sociolinguistique sur la question de tamazight. Mais l’universitaire n’est finalement pas venu. L’autre invité, venu d’Algérie, Ali Mokrani était bien là. Il a vécu la grève du cartable en tant que président d’une association de parents d’élèves et a lui aussi participé à la création du HCA.
Monsieur Mokrani a relaté le boycott scolaire de Kabylie en 1994-95, il commence par rappeler ses origines kabyles et réciter une liste de combattants de la guerre d’indépendance : une voix dans le public ajoute le nom de Mécili (opposant algérien assassiné en 1987) mais le conférencier n’a pas entendu.

De la grève au HCA, grossesse buissonnière

Le récit commence par un rappel des faits : en août 1994, Rabah Stambouli, à la fois sociologue et théologien ouvert au modernisme est assassiné par les islamistes, Ali Mokrani lui succède à la tête de l’Association algérienne des parents d’élèves (association très « officielle », proche de l’administration) à Tizi Ouzou (Haute Kabylie) : « Ce n’était pas facile de prendre sa place », explique-t-il ému. Manque de chance, c’est à ce moment qu’éclate la grève du cartable, un événement qui va désormais concerner notre conférencier. « L’appel au boycott a été fait par le MCB sans l’accord des parents » lance-t-il comme pour prendre ses distances. L’intervenant critique sévèrement le Mouvement culturel berbère (MCB), proche des partis kabyles (FFS et RCD) de l’opposition.

Le fondateur du HCA s’exprime en Arabe

Le conférencier raconte alors les négociations auxquelles il participe en vue d’obtenir des concessions concernant tamazight. Au fur et à mesure, Ali Mokrani se met à parler en arabe. Est-ce ainsi que l’on s’exprime dans les réunions du HCA ? Quelques protestations fusent dans le public et l’intervenant se reprend et poursuit. Les négociation du printemps 1995 ont permis d’aboutir à la plateforme du 4 avril : celle-ci prévoit la création du HCA, autrement dit un haut commissariat chargé d’expérimenter l’enseignement du berbère. Pourquoi précisément un haut commissariat ? Ali Mokrani explique qu’il a lui-même choisi cette  » appellation d’urgence  » en référence au HCR, l’organisme créé en 1945 et chargé des réfugiés.

Tamazight en Algérie : « On risque le soulèvement »

Azzedine Zalani prend la parole pour souligner l’absence de cadre juridique de la constitutionnalisation de tamazight. Selon ce juriste spécialiste de la langue berbère, trois voies seraient possibles en Algérie : une co-officialité de tamazight aux côté de l’arabe, ou bien une autonomie linguistique de la Kabylie, une autre solution consisterait à officialiser chaque variante (le kabyle, le chaoui, le chenoui…) sur l’aire géographique où elle est parlée. _ En 2002, une réforme constitutionnelle a fait de tamazight une langue nationale mais aucune loi n’est venue mettre en pratique ce principe, d’où un « vide juridique ». Quatre ans plus tard rien n’est réglé, la question linguistique reste dans le domaine de la conflictualité.  » On risque le soulèvement en Kabylie et ailleurs, mais essentiellement en Kabylie «  conclue M. Zalani.

Ali Mokrani : « J’en ai marre des problèmes kabylo-kabyles »

La salle est alors invitée à poser des questions. Nous faisons alors remarquer à Ali Mokrani que dix ans après la création du HCA, la situation est bien plus explosive en 2006 qu’à la veille de la grève du cartable. La réponse : « Le peuple de Kabylie est tellement politisé qu’il peut répondre à tout appel si le pouvoir ne prend pas ses responsabilités ». Beaucoup de réactions portent sur le HCA et son bilan. Un homme fait remarquer que le HCA n’a pas élu de président pour succéder à Idir Aït Amrane, mort en 2005, il ajoute  » On attend une implosion ou une explosion de la Kabylie « .  » Je vous assure que le travail programmé a été réalisé « , répond M. Mokrani. Une autre personne trouve que dix ans d’ »expérimentation » cela fait long. Ali Mokrani sort de ses gonds : « J’en ai marre des problèmes kabylo-kabyles. Nous n’avons pas baissé les bras, nous sommes en train de nous battre contre ces gens-là ! »

Un bilan controversé

« On ne peut pas régler 3.000 ans d’histoire en 10 ans d’expérimentation. On oublie de dire le facteur idéologique qui a cassé tamazight pendant des siècle « , poursuit Azzedine Zalani. Le juriste souligne que l’Algérie a commis plusieurs erreurs : elle n’a pas créé de statut à cette langue et l’enseignement n’a pas été rendu obligatoire.  » Il faut maintenant une loi pour mettre en pratique la Constitution «  conclue-t-il en ajoutant que la question linguistique est devenue incontournable :  » La boite de Pandore a été ouverte, il ne peut pas y avoir de recul « .

Rezki Mammar

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