Témoignage de Hicham Aboud sur Ferhat Mehenni

Ferhat, l’homme courage

En commémorant la douloureuse disparition d’Ameziane le fils de mon ami Ferhat, me revient à l’esprit une foule d’images de ce jeune étudiant de l’Institut des Etudes Politiques d’Alger des années 70. Une période où la contestation estudiantine était presque au point zéro et la revendication de l’identité amazighe était à peine audible. Rares étaient les voix qui s’élevaient pour crier haut et fort ce que des milliers et des milliers d’Algériens pensaient tout bas.

Certes, des sources d’inspiration existaient. Mouloud Maameri et Kateb Yacine étaient les plus illustres personnalités du monde de la culture qui nous ouvraient les yeux et éveillaient nos consciences. Mais, combien étions-nous à prendre notre courage à deux mains pour braver l’interdit et montrer la voie à suivre. Franchement et en toute sincérité, il faut reconnaître qu’à cette époque on ne se bousculait pas dans les obscures salles d’interrogatoires de la sécurité Militaire ou de la police. La première fois où on avait entendu parler de l’interpellation d’un étudiant dans sa chambre à la cité universitaire de Kouba, à 6 heures du matin, c’était, si ma mémoire est bonne, au début de l’année 1976.

Ce jour-là, on murmurait entre étudiants dans toutes les facs de l’université d’Alger que la SM avait arrêté Ferhat M’henni aux premières heures de la journée. Le ciel nous tombait sur la tête. C’est la première fois qu’une nouvelle pareille parvienne à nos oreilles. Ferhat M’henni tait déjà connu parmi les étudiants kabyles de l’université d’Alger. Comme je fréquentais ce milieu, je ne pouvais ne pas connaître celui qui s’avèrera quelques années plus tard l’une des figures de proue du combat démocratique en Algérie.

Je connaîtrai mieux encore Ferhat, à la sortie de son premier disque, à l’époque c’était un 45 tours, qui avait pour titre Aqcic d u3attar. La voix féminine qui avait enregistré secrètement avec lui cette belle chanson était une grande amie très proche de moi. Elle m’avait mis dans le secret en m’offrant ce disque que je brandissais comme un trophée à la cité universitaire de Revoil (Ruisseau). On se passait le disque de main en main pendant une semaine. J’avais une peur bleu de le perdre. J’étais obligé de faire la tournée des chambres de la cité pour veiller à ce que je ne perde pas la trace de mon trophée.

Au début des années 80, c’était au tour d’un nouvel album qui viendra écorcher les oreilles des dirigeants algériens. Un 33 tours avec la sublime chanson « Yahia berzidane ». Un album qui constituait un véritable défi à un pouvoir qui avait laissé tomber le masque dès avril 1980 pour révéler son véritable visage. Je ne connais pas beaucoup de gens qui ont osé ce qu’avait osé Ferhat en ces temps où il n’était pas aisé de respirer librement.

Malgré le succès remporté par ses albums, Ferhat Imazighen Imoula comme on l’appelait à l’université, est resté l’étudiant modeste qu’on croisait dans le bus universitaire ou au resto du COUS ou dans la rue. Une modestie qui constitue l’un de ses traits de caractères. J’ai eu à la vérifier des années plus tard en le rencontrant à Paris alors que l’homme a accumulé les succès artistiques et littéraire en plus de la gloire politique.

Cette modestie est le meilleur signe de solidité chez un homme. Elle est la preuve irréfragable qu’on est imperturbable quelle que soit la conjoncture et quel que soit l’évènement. Cette solidité, je l’ai remarquée à maintes reprises chez Ferhat. Même quand il m’a relaté les circonstances de l’assassinat de son fils Ameziane, je n’ai pas décelé un iota d’émotion chez lui quand bien même la douleur lui brûlait les entrailles. C’est ça ce qu’on appelle un ARGAZ au sens plein du terme. Et Ferhat en est un et demi comme on dit chez nous.

Ceux qui croyaient l’affaiblir en lui ravissant Ameziane se sont lourdement trompés. Ils connaissent mal l’enfant du majestueux Djurdjura. Lâches comme ils sont, ils n’ont jamais osé l’approcher pour le connaître et connaître ce qu’il dissimule comme force et courage. Deux ingrédients qui lui suffisent largement pour savoir accuser les coups durs et asséner à son tour des répliques faites de mots, de mélodie et surtout d’actions qui dérangent autant les faux amis que les ennemis. Des faux amis, Dieu seul sait combien Ferhat en a connus. Mais, quel que soit l’acharnement de ses adversaires il saura toujours triompher d’eux comme triomphent les causes justes en dépit de toutes les incertitudes et les vicissitudes de la vie.

Merci pour tout ce que tu nous a enseigné, Ferhat, comme courage, bravoure et loyauté. C’est le moins qu’on puisse te dire.

Hicham Aboud

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*