Un créateur en milieu militant

Muhend u Yehya dramaturge de langue kabyle (1)

Le thème que nous nous proposons de traiter nous amène à nous intéresser aussi bien à l’homme et son œuvre qu’à l’environnement dans lequel l’auteur a évolué. Au regard de la partie de l’œuvre publiée, la période féconde de l’écrivain s’étend du début des années soixante-dix à la fin des années quatre-vingt et correspond précisément à la genèse et la maturation de ce que l’on a appelé le Mouvement culturel berbère.

Dans quelle mesure le travail riche et original de Muḥend U Yeḥya peut-il être rattaché au mouvement [1] né dans les années qui ont suivi l’indépendance de l’Algérie et qui a été porté par la génération du dramaturge ? Dans quels groupes, universitaire, artistique, culturel ou politique, l’auteur a-t-il évolué et jusqu’à quel degré son itinéraire s’inscrit-il dans celui de sa génération ? Quelles orientations son œuvre a-t-elle accompagnées ou impulsées et quelles expressions a-t-elle encouragées ou suscitées, lui qui n’a jamais été véhiculé par les médias officiels (si l’on excepte les récentes diffusions sur la chaîne kabyle d’Alger) ?

Les éléments de réponse apportés à ces questions dans la présente contribution reposent sur une source double.
S’agissant du travail du dramaturge, nous référons aux volumes parus en treize cassettes audio éditées par Iles, aux enregistrements qui m’ont été remis par l’auteur lui-même, Muḥ Terri, adaptation de La véritable histoire de Ah Q de Lu Xun et Si Leḥlu, adaptation du Médecin malgré lui de Molière et, enfin aux textes publiés dans le Bulletin d’études berbères de Vincennes, et dans des documents épars comme la feuille Afud ixeddamen, préparée par Mohia et diffusée par lui-même de manière très restreinte.

Pour les informations d’ordre biographique, j’ai interrogé des membres de sa famille, des collaborateurs ou des acteurs qui ont travaillé avec lui. Sur plusieurs points, j’ai recouru à mes souvenirs personnels. J’ai connu le père de Mohia alors que j’étais au collège d’Azazga, [2] en classe de sixième, avant de rejoindre le lycée de Tizi-Ouzou l’année suivante. D’un an l’aîné de Abdallah, j’ai eu le même parcours que lui, décalé d’une année : internat au lycée, études de mathématiques à l’université d’Alger puis en France. À Paris, je l’ai introduit au Groupe d’études berbères de l’université Paris 8 dirigé par Mbarek Redjala, du CNRS, à qui je l’ai présenté. Abdallah Mohia, qui signera ses œuvres du pseudonyme Muḥend U Yeḥya, [3] est né le 1er novembre 1950 à Azazga, petite bourgade située à une quarantaine de kilomètres à l’est de Tizi-Ouzou. C’est là que, quelques mois avant sa naissance, son père vient s’établir dans un modeste atelier comme artisan tailleur. Même s’il s’installe en famille, le jeune père semble considérer cet « exil » comme temporaire, une parenthèse, pour reprendre la formule de Mouloud Feraoun, qui devrait être fermée dès que possible par le retour au pays natal. Aussi, prend-il la précaution d’enregistrer la naissance de son fils Abdallah, non pas à la mairie d’Azazga où celui-ci est effectivement né, mais à celle des Ouacifs dont il est originaire. Cette démarche, pense le chef de famille, simplifiera les futures formalités administratives une fois la maisonnée ramenée au village. Cependant, comme il arrive fréquemment en pareille situation, la famille Mohia s’installe durablement à Azazga et ne retournera plus jamais vivre au village Aït Rbah dont elle est issue. Mais, c’est au cimetière des Aït Rbah, dans les Ouacifs, entre les tombes de sa mère et de son père que les proches de Abdallah, décédé à Paris le 7 décembre 2004, choisissent d’inhumer l’écrivain.

I. L’UNIVERSITÉ OU LE TEMPS DES DÉCOUVERTES

Muni de son baccalauréat, série « mathématiques élémentaires », obtenu en candidat libre, Mohia s’inscrit en propédeutique de mathématiques (Mathématiques générales et physique, MGP) en octobre 1968 à l’Université d’Alger. Dans le sillage des élèves du lycée Amirouche qui l’ont précédé, il fréquente tout naturellement les cours de berbère dispensés par l’écrivain Mouloud Mammeri à la faculté des lettres d’Alger.

Là, Mohia s’initie au passage à l’écrit de la langue berbère, se frotte à la linguistique, apprend la grammaire du kabyle, découvre les autres parlers berbères. Il apprend l’existence d’ouvrages consacrés au monde berbère, les classiques du 19ème siècle et ceux du Fichier de documentation berbère, encore établi en Kabylie à Fort National. Il peut même en apprécier certains textes que Mouloud Mammeri ronéote et distribue à ses étudiants. Dépourvu de statut administratif, l’enseignement dispensé par Mouloud Mammeri se déroule à l’heure du déjeuner et est suivi majoritairement par des étudiants en sciences ou en médecine ainsi que par quelques éléments extérieurs à l’université, en particulier des animateurs de la radio kabyle.

Logé à la cité universitaire de Ben Aknoun, Mohia retrouve là aussi ses aînés du lycée qui viennent de créer un Cercle de Culture Berbère (CCB) en 1968. Autour de cette mouvance se publiera plus tard Taftilt , [4] « Bougie », revue en langue berbère semi-clandestine à laquelle participera Mohia. Une autre revue intitulée Iṭij, « Soleil », paraît à la même période, à Alger, mais en dehors de l’université, en caractères tifinaghs, contrairement à Taftilt qui avait préféré les caractères latins, suivant en cela Mouloud Mammeri.

Le CCB organise des conférences qui attirent un public nombreux. Mouloud Mammeri est le premier invité. Il présente son livre sur Si Mohand (qui vient de paraître à Paris aux éditions Maspéro) dans la grande salle de cinéma bondée d’étudiants attentifs et émerveillés. Taos Amrouche, à qui le gouvernement a fermé les portes du festival panafricain d’Alger en 1969, répond aussi à l’invitation des étudiants de Ben Aknoun. Cette fois, l’atmosphère est plus crispée. Toujours à l’initiative du CCB, le professeur Malti intervient sur le thème du multilinguisme. Le jeune Mohia, pourtant habituellement si réservé, prend la parole pour contester l’appartenance du berbère au groupe des langues sémitiques avancée par Malti. La proximité phonétique entre one et yiwen pouvait tout aussi bien attester de la parenté du berbère avec les langues anglo-saxonnes, argumente Mohia avec véhémence.

Ces conférences, comme toutes les animations préparées par le CCB, se déroulaient dans un climat tendu. Le mot « berbère est chargé d’électricité » avait justement dit Taos Amrouche dans son intervention. La création du CCB a été possible parce que jamais le parti unique, le FLN, n’avait pu mettre la main sur le « Comité de gestion » de la Cité de Ben Aknoun élu grâce à l’appui de la forte communauté estudiantine kabyle. Le comité échappait aussi au contrôle du Parti de l’avant-garde socialiste (parti communiste algérien) qui tenait l’UNEA. [5] Sous l’égide de l’UNEA, le mouvement estudiantin dans son ensemble affichait une franche hostilité à la revendication berbère qu’il considérait comme un instrument utilisé par la bourgeoisie pour diviser la classe ouvrière. C’était l’époque précédant les grandes campagnes estudiantines en faveur de la Révolution agraire.

Mohia et ses camarades se rendent bien compte que les clichés qui leur ont servi de repères au lycée s’avèrent un peu courts dans leur nouvel environnement. Ils se sentent coincés entre le discours marxiste parfaitement structuré et l’arabisme sectaire du FLN. C’est l’époque des interrogations. La quête du jeune Mohia, sa soif de vérité, il la dit dans un poème intitulé Ayen bγiγ, « ce que je désire ». Ayen bγiγ mačči d awal/ mi t tenniḍ yeddm it waḍu/ […] Maana tideţ yeγba yisem is/ ţţagwadent ţ yemdanen « Ce que désire n’est pas parole/ Emportée par le vent aussitôt dite / […] Mais de la vérité le nom est banni/ Les hommes la redoutent » dit le poète en herbe. La première lecture publique en est faite en juin 1972 par l’auteur à Tala Guilef, dans le massif du Djurdjura, au cours d’une sortie organisée à la fin des cours de berbère de Mouloud Mammeri.

Mohia participera à une émission de radio sur la chaîne kabyle et exercera de menus métiers. Jusque-là, rien ne le distingue vraiment de nombre de ses camarades qui, eux aussi, écrivent des poèmes, voire des pièces de théâtre ou des nouvelles lues à la radio. « Mohamed, prends ta valise » de Kateb Yacine, traduite en kabyle et jouée par des étudiants, obtient le second prix d’interprétation au festival de théâtre international de… Tunis en 1972 !

A suivre

Par Hend Sadi

Publié dans la revue Etudes et Documents Berbères n°24, en 2006.


Notes

[1Apparue depuis les années quatre-vingt, la littérature écrite moderne est paradoxalement moins étudiée. Sans public véritable parce que quasiment non lue, cette production joue cependant un rôle dans le mouvement d’émancipation linguistique. Notons que Muḥend U Yeḥya qui travaille par écrit tous ses textes a opté pour la cassette audio ou le théâtre lorsqu’il s’est agi de toucher le public.

[2Homme simple et travailleur, le père de Muḥend U Yeḥya confectionnait des shorts de sport, des blouses (les fameuses blouses grises) à des tarifs défiant toute concurrence. Je me souviens avoir acheté chez lui pour un dinar un short « sur mesure » taillé dans le tissu pour blouse !

[3Muḥend U Yeḥya est « l’adaptation kabyle » qu’il se forgera à partir de son nom d’état-civil Mohia.

[4Le titre est donné en référence à un poème de Si Mohand.

[5Union nationale des étudiants algériens

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