Un laïque à cœur ouvert (13)

Laïcité, droits de l’homme et charia

Entretien avec Halim Akli (13e partie)

En considérant les trois religions les plus présentes, on constate que le judaïsme présente un côté plus communautaire qu’expansionniste. Les religions chrétienne et musulmane sont beaucoup plus expansionnistes. En France nous avons connu un combat anticlérical vigoureux et salutaire contre la religion chrétienne.

Concernant l’islam, si je regarde l’histoire je remarque que la Turquie a réussi à la tenir à distance mais au prix d’un régime plutôt autoritaire (type concordataire). En me penchant sur l’Asie centrale et le régime soviétique, j’ai appris que la charia y était en partie appliquée. Je n’ai pas trouvé de confirmation de cette application de la loi islamique mais le document était très bien argumenté. Quand on sait que le marxisme est une philosophie très puissante en ce qui concerne le matérialisme ; aucun autre philosophe ne misait plus sur la technologie que Marx, on se demande ce qu’il faut faire pour faire appliquer clairement la laïcité avec une présence islamique.

Dans certains cercles on affirme volontiers que l’islam doit passer par un régime concordataire avant d’accepter la laïcité. Je ne dis pas que je suis d’accord mais pour faire simple ils disent « mettons un concordat avec l’islam et dans un siècle on reparlera laïcité ».

Mais le problème du concordat (l’État tient la religion sans en être séparé) c’est que cela dépend d’un rapport de force et si la religion devient plus puissante que l’État alors le système prend un chemin intégriste. Quand on sait que ce rapport de force avec l’islam dépend de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI, 57 États et plusieurs centaines de millions d’habitants) alors on peut craindre le pire. L’Europe aurait pu conditionner l’adhésion de la Turquie par un retrait de celle-ci de l’OCI, mais cette exigence est curieusement silencieuse.

J’en viens enfin à la question suivante :

Finalement Halim, est-ce que le problème ne passe pas par un éclatement de l’OCI selon laquelle « les Droits de l’homme doivent être soumis à la charia » (le Caire 1990) ?

Halim AKLI : Je vous fais remarquer que vous avez posé plusieurs questions en même temps et même esquissé quelques réponses ! Vous vous demandez d’abord ce qu’il faut faire pour faire appliquer clairement la laïcité avec une présence islamique en reprenant les arguments de ceux qui avancent l’idée d’un régime concordataire comme préalable à un éventuel régime laïque. Vous avez raison d’objecter en mettant en évidence le risque majeur d’un rapport de force en faveur de la religion dans un concordat réglant les rapports entre l’islam et l’État. Sans vouloir jouer les Cassandre, il y’a lieu de souligner ici qu’en l’absence d’un clergé dans la religion musulmane, notamment chez les sunnites, l’idée même d’un concordat est une vision de l’esprit. Les représentants officiels de la religion dans certains pays ne sont que des serviteurs de régimes autoritaires en place par lesquels ils tentent de monopoliser la religion en versant dans la surenchère, histoire de couper l’herbe sous le pied aux intégristes, non pas pour combattre l’ingérence du religieux dans la gestion de l’État mais pour avoir le control sur cette ingérence. Il est question d’organismes officiels par lesquels la religion sert à légitimer les régimes sans pour autant que ces institutions ne fassent l’unanimité dans la société qui est traversée par d’innombrables courants religieux souvent antagonistes point de vue interprétation et références. A partir de ce constat, la question se pose même si l’idée d’un régime concordataire était possible, à savoir qui en représentera la religion vis-à-vis de l’État ?

Vous citez le cas de la Turquie et je suis dans le regret de m’opposer à votre propos qui soulève la question de la nature autoritaire du régime laïc mis en place par Mustapha Kémal et que vous qualifiez à tort de concordataire. L’histoire est un long processus qui évolue étape par étape et il faudra considérer la révolution turque avec du recul, en replaçant les faits dans leur contexte historique et surtout évaluer les avancées enregistrées dans tous les domaines, quatre-vingts ans, jour pour jour, depuis l’émancipation du statut civil des préceptes coraniques et la séparation de la religion de l’État en 1928. Le nationaliste laïque, résolument étatique et volontiers égalitaire que fut Kémal, avait entrepris une profonde mutation dans son pays ; unique révolution du genre dans le monde dit musulman, en abolissant les sectes et les ordres religieux, en créant un enseignement public et obligatoire, en supprimant la polygamie et en instituant le divorce, en interdisant l’habillement rituel tel que le voile des femmes, en modernisant la langue turque détachée de l’écriture l’arabe et au détriment des langues européennes dominantes, en établissant une légalité démocratique reposant sur le suffrage universel, en modernisant l’administration. Cette profonde transformation n’a pas été le fruit d’un consensus entre Atatürk et une autorité religieuse représentant la religion en Turquie, mais d’une volonté politique et d’un courage singulier d’un homme qui, bien qu’il portait en lui quelques tares de son temps, telles que le système de parti unique qu’il contrôlait et par lequel il usait pleinement d’un pouvoir quasi absolu, reste une référence et celui par qui la Turquie avait pris une trajectoire progressiste et avant-gardiste pour se distinguer aujourd’hui encore du reste des pays sous domination de l’islam et ce ne sont assurément pas les tentatives islamistes de replonger vainement la Turquie dans la régression et l’obscurantisme qui arrêtera cette marche inexorable de l’histoire au pays de Mustapha Kémal.

Concernant l’adhésion de la Turquie à l’Europe qui aurait du, selon vous, poser comme préalable à cette adhésion, le retrait de ce pays de l’OCI, j’estime que par l’ajournement de ce dossier, c’est entre autre, cette question qui est posée en filigrane. La nature islamiste du parti de la Justice et du Développement dont est issu l’actuel premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, n’est pas sans susciter des appréhensions, somme toute légitimes, chez les responsables européens. Quant à la question de l’OCI, je crois qu’il faudrait poser le problème inversement, c’est-à-dire que par la démocratisation réelle des pays, plus ou moins dominés par l’islam, l’OCI disparaîtra de fait car, avant de mettre en avant sa responsabilité dans ce qui se passe dans ses pays membres et ailleurs, il serait plus lucide de rendre compte de la réalité profonde de l’OCI qui n’est finalement qu’un club où se côtoient tyrans, corrompus et illuminés qui convergent sur l’utilité, entre autre, d’exploiter la religion à des fins de diversion et de manipulation des masses comme moyen de perpétuation de leur régime dictatoriaux. De ce point de vue, l’OCI est complètement loin de la réalité de ses 57 États et des centaines de millions d’habitants de ces pays qu’elle prétend représenter. Ainsi, en mettant fin à ces régimes totalitaires, le suffrage universel portera, un jour ou l’autre, au sommet de ces l’États, un Mustapha Kémal dans chaque pays et l’OCI se désagrégera d’elle-même. En claire, je crois profondément à la lutte, à l’action et au courage politique pour imprimer une trajectoire résolument laïque et démocratique à toutes les nations du monde. Ainsi, si par miracle, j’accède un jour à la magistrature suprême dans mon pays, la laïcité sera instaurée d’autant plus qu’à la base, les traditions séculières en constituent déjà un terrain favorable pour réaliser ce saut qualitatif et révolutionnaire. Cela paraît impossible à certains car conditionnés par une réalité qu’ils omettent souvent de prendre en considération, à savoir que ce sont davantage les régimes despotiques plus ou moins islamistes en place qui ont besoin de la religion pour leur survie qui produisent cette impression d’incompatibilité de la laïcité et de la démocratie avec la mentalité et les traditions de ces contrées. Les élites, la presse voire même certains laïques occidentaux, reprennent, naïvement ou intentionnellement, ces idées et les diffusent, exerçant une influence indirecte et inhibitrice sur les attitudes et les positionnements de leurs dirigeants vis-à-vis des bouleversements qui s’y produisent. L’islam est une religion, un ensemble d’idées et une multitude d’interprétations, de rites et de pratiques aussi différentes qu’antagonistes. L’histoire a fait que cette religion a servit pendant longtemps de réceptacle à la résistance contre les envahisseurs, notamment européens. Ces derniers et plus particulièrement les français ont fortement contribué à faire de cette religion un moyen de domination et on continue encore de nos jours de définir l’identité des citoyens comme moi, comme « musulmans, originaires d’un pays musulman, faisant partie du monde musulman ». Je crois qu’il faudra cesser au plus vite avec cette confusion entre religion, idéologie / identité, culture. Si la laïcité a pu réguler les équilibres et émanciper l’Europe de l’Église qui a géré son vécu, son collectif, sa conscience, l’intimité de ses citoyens, sa culture, sa politique etc. durant de longs siècles, elle peut et elle doit également intervenir dans les pays dit musulmans pour faire voler en éclats la chape de plomb qui pèse sur eux et leur permettre de sortir de leur arriération et de leur sous-développement. Cela n’est possible que par un large mouvement de solidarité international entres les militants et les mouvements laïques qui sont appelés à évoluer dans leur manière d’appréhender les événements et dans leur manière d’agir. L’efficacité doit être la pierre angulaire de l’action laïque et cela passe par l’inéluctable adoption du lobbying et l’investissement dans les médias et la communication par la création de chaînes de télévisions, de radios et de journaux laïques. Dans ce registre, les militants laïques de part le monde ont, hélas, beaucoup à apprendre des intégristes et des mouvements islamistes.

A suivre
Entretien réalisé par Youri K..

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