Un laïque à cœur ouvert (2)

Sarkozy, laïcité ouverte et espérance de démocratie en Algérie

Tu cites Sarkozy et sa laïcité ouverte qu’il avait exprimée dans un livre. On dit qu’il faut de l’espérance, de l’esprit critique et du parlementarisme pour faire une démocratie. Sarkozy a compris que dans la situation actuelle la démocratie a besoin d’espérance et il veut y mettre de la religion. Simplement pour que le débat critique puisse se faire il faut de la rationalité, hors la religion ne peut être remise en cause. Sa “laïcité ouverte” risque d’être une “démocratie bon marché”. Quel liens fait tu entre la laïcité, la démocratie et la rationalité ? Penses tu qu’il manque de la rationalité et du matérialisme en Algérie pour que la démocratie et la laïcité gagne du terrain ?

Halim AKLI : Ce n’est guère par plaisir de l’être que je suis critique envers le président Sarkozy mais il m’est impossible de passer sous silence son jeu trouble sur le terrain de la laïcité. Je ne reviendrai pas sur ses multiples « dérapages » tel que son fameux discours de St-Jean-de-Latran où il était question, en filigrane, d’allégeance à la papauté et de l’extension des pouvoirs du Pape ; ce qui rappelle à bien des égards les accords du même nom passés, en 1929, entre le fasciste Mussolini et le Saint-Siège et qui reconnurent le catholicisme comme religion d’État en Italie, ce qui fut annulé, heureusement d’ailleurs, par le concordat de 1984. Est-ce par naïveté que Sarkozy ait décidé de mettre la Laïcité et la souveraineté de l’État français dans le giron du Vatican pour, croirait-il, stopper l’offensive islamiste en France au moment où ces mêmes islamistes bénéficient de tous les égards à des fins, probablement, de ne pas être accusé de racisme, ce qui nous ramène à notre précédent propos sur la confusion, en vogue en occident, entre culture, religion et extrémisme idéologique.

Dans l’absolu, nous sommes tout à fait d’accord avec l’espérance, l’esprit critique et le parlementarisme qu’avance le chef de l’État français comme impératifs à toute démocratie. Seulement, n’est-ce pas que l’autre impératif du moment c’est justement de rendre les mots porteurs de sens précis pour ne pas affirmer sans cesse la chose et son contraire comme le fait si souvent le locataire de l’Élysée. Affirmer publiquement que « Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé… » est une absurdité qui contraste définitivement avec le principe de l’esprit critique, unique moyen de remise en cause permanente permettant de dépasser la subjectivité qui conteste à juste titre la différence. L’esprit critique qui signifie « esprit de libre examen, ou prompt à blâmer » ne peut être acquis finalement que dans une école laïque et donc, grâce à l’instituteur.

Concernant l’espérance, il y’a lieu de signaler que ce concept renvoie à une double définition, cartésienne et théologique. La première « est un sentiment qui porte à considérer ce que l’on désire comme réalisable ; confiance, espoir ». L’espérance théologique parle quant à elle « d’une vertu théologale par laquelle on attend de Dieu sa grâce et la vie éternelle ». Y’a pas photo, Sarkozy fait allusion à la seconde définition et c’est là que réside sa tentative de dépouiller la laïcité de son caractère intrinsèque de génitrice d’espérance.

Nous assistons depuis quelques temps, un peu partout dans le monde, à une remise en cause des systèmes traditionalistes qui reposent pour l’essentiel sur des principes plus ou moins religieux. Cela se manifeste par le choc au quotidien entre, d’une part, des sensibilités confessionnelles différentes dont la disparité territoriale favorisée par les nouvelles technologies de l’information et son corollaire la mondialisation, rompt avec la conception traditionnelle de territorialité religieuse associant une religion donnée à une contrée précise. De l’autre part, cette collision s’exprime, souvent par la violence, entre ces systèmes de gestions plus ou moins empreints de religiosité et l’indispensable mutation vers un nouvel ordre rationnel à même de consacrer de nouveaux équilibres sociétaux. Cette laïcité, puisque c’est d’elle qu’il s’agit à travers cette nouvelle nécessité planétaire, se révèle être le fondement essentiel pour ce besoin vital de cohésion sociale sur lequel se construira la démocratie réelle. Autrement dit et au-delà des spécificités culturelles, la laïcité qui est consubstantielle à la rationalité, puisqu’elle ne s’accommode point de raisonnement abstrait, pour ne pas dire spirituel, dans sa quête de solutions aux problèmes temporels d’ordre politique, économique, scientifique et culturel, est une condition sine qua none pour la pérennité de la Démocratie. Tout le reste n’est que cacophonie de bas étage destiné à l’inoculation.

Pour le cas de l’Algérie, la démocratie villageoise et la laïcité traditionnelle, dont l’origine remonte au temps immémoriaux, sont encore perceptibles au sein de la société d’aujourd’hui. L’histoire n’ayant pas été particulièrement clémente avec le sous-continent nord-africain, l’atavisme semble marquer le pas. En revanche, la période la plus délétère à l’avènement de la démocratie en Algérie est sans nul doute celle qui a succédé à l’ère coloniale, cette dernière étant de nature incompatible avec toute idée d’égalité. La démocratie a été empêchée de s’instaurer dès l’indépendance, voire avant sa proclamation, par le même personnel politique qui gère le pays à ce jour. D’où la nécessité absolue de voir arriver une aide internationale concrète et conséquente en soutien aux mouvements démocratiques marginalisés et étouffés par divers procédés. Quand les chancelleries occidentales appliquent la loi de deux poids deux mesures en se précipitant à applaudir des élections contrefaites et marquées par des fraudes électorales massives et récursives déterminant les rapports de forces entre les clans rentiers aux affaires, ce qui est le cas en Algérie, parallèlement à une condamnation ferme lorsque ces fraudes aient lieu dans d’autres pays, la démocratisation ne peut être que continuellement ajournée et risque même d’être renvoyée aux calendes grecques. En définitive, la manipulation, le mensonge, la suspicion, le verrouillage du champs politique et médiatique, la corruption à grande échelle, la répression, les fraudes électorales et la manipulation de la religion, pour ne citer que ces pratiques despotiques que subissent les algériens depuis 1962, ont créé des mécanismes et des comportements qui réduisent considérablement la part de la rationalité au sein de la société dans son ensemble qui évolue, fait aggravant, sur un territoire hétéroclite et aussi vaste que 5 fois la surface de la France. Ce qui empêche donc la démocratie et par voie de conséquence, son socle laïque, de gagner du terrain en Algérie, c’est une opposition démocratique affaiblie et les clans rentiers et corrompus au Pouvoir qui gèrent leur maintien durable aux affaires en recourant à tous les moyens antidémocratiques imaginables et ce, avec la complicité de la communauté internationale ; guidée uniquement par le sacro-saint « pragmatisme économique ». La question est donc beaucoup plus politique qu’idéologique ou sociétale.

A mon avis si on laissait le choix entre l’instituteur et le curé aux parents, on se rendrait vite à l’évidence de l’importance de l’instituteur. Peux-tu expliquer aux lecteurs ce que tu entends par la “laïcité traditionnelle” qui remonte, selon toi, a très longtemps en Algérie ?

Halim AKLI : Cette tradition séculière n’est pas propre au seul territoire nommé « Algérie » mais c’est là une réalité sociale qui s’étend, plus ou moins, à l’ensemble du sous-continent nord-africain. En tout cas, avant l’indépendance, cette donne était très ancrée dans les mœurs, elle l’était, encore d’avantage, avant la colonisation, notamment en Kabylie du Djurdjura qui était la seule région à n’avoir subit, jusque là, aucune influence étrangère propre aux mouvements d’occupation.

Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, la nature panarabiste et conservatrice du régime militaire qui s’était emparé du pouvoir, a eu un effet anomique sur la société dans son ensemble. Après un demi-siècle de règne, avec tous les désastres et autres génocides engendrés par ce système morbide qui fait de la religion son cheval de Troie, cette laïcité traditionnelle résiste mais dans les conditions politiques citées plus haut, son champ se resserre forcément. Un fait, quelque peu insolite, mérite, quand même, d’être signalé, à savoir que cette tradition séculière était tellement dissoute dans notre sociologie que son caractère ordinaire l’a rendue presque invisible au point où le langage avait omis jusqu’à lui attribuer un nom !

En outre, face à la déferlante terroriste de l’islamisme, des contrées entières sont restées à ce jour imperméables à l’idéologie obscurantiste des intégristes grâce notamment à ce fondement laïque qui réagit comme un rempart contre le cancer du fanatisme religieux. Cela dit, Bien qu’elle explique, à bien des égards, le fait que de nombreux villages s’étaient organisés en comités d’autodéfenses pour faire face à toute tentative des terroristes islamistes de s’y aventurer, sa nature dilué dans les us la rend imperceptible de prime abord.

Au jour d’aujourd’hui, cette valeur qui régule toujours les équilibres sociétaux traditionnels, tente, sous le feu croisé des islamistes et des tenants du pouvoir, de protéger ce qui reste de la cohésion sociale. Ainsi, après avoir tenu en respect la barbarie islamiste à l’égard de nombreux territoires, la laïcité traditionnelle est surtout perceptible au quotidien dans le fonctionnement et l’organisation de la république villageoise où le comité des notables (le pouvoir politique) qui légifère en se basant systématiquement sur le droit coutumier (loi humaine) qui va souvent à l’encontre des recommandations de l’islam, ce comité donc évolue en dehors de l’autorité de l’imam (Religion) qui est le représentant de la religion au sein de la cité. Ce fait sociologique semble échapper à l’emprise de la politique mystique officielle et aux différents prosélytismes religieux, notamment le prosélytisme islamiste. C’est ainsi depuis des millénaires.

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Entretien réalisé par Youri K.

 

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