Un laïque à cœur ouvert (4)

Quelle place pour les laïques, agnostiques et athées en Algérie ?

Quelles sont les forces en présence pour la rationalité, la laïcité ou les agnostiques en Algérie ? Les athées ont ils le droit de s’organiser en association ? Retour ligne manuel
Que répondrais-tu à ceux qui affirment que les athées sont l’armée des ombres de la laïcité dans les pays islamiques ?

Halim AKLI : La première partie de votre question trouve un début de réponse dans ce qui a été dit plus haut. Après ça et au risque de me répéter, il s’agit d’aborder la question des forces en présences du point de vue politique officielle et ses répercussions sur la cohésion sociale. Je voudrai dire par là qu’à la lumière des événements qui ont marqués l’histoire récente de cette partie centrale de l’Afrique du Nord, c’est-à-dire l’Algérie, une dislocation sociale s’y est opérée et son processus connaît une précipitation sous l’impulsion du régime algérien qui, par soucis de garantir sa propre pérennité au commande de la rente pétrolière et par incompétence et mauvaise gestion, a recouru au méthode classique du despotisme à savoir la corruption, le mépris, la répression, l’entretien de la précarité sociale et économique, la désinformation et son corollaire la manipulation, l’absence de débat contradictoire, la fermeture du champ politique et médiatique, la surabondance du discours religieux … Autant d’éléments soutenus un demi siècle durant (sans prendre en considération les souffrances et les tragédies d’avant l’indépendance) ne peuvent pas rester sans conséquences. Au moment où la classe politique elle-même est acculée dans ses derniers retranchements, le tissu associatif étant quasi inexistant, la société civile semble être en décomposition avancée. Son effritement est tel que l’égoïsme, l’opportunisme primaire, la suspicion, la haine de soi et la peur sont devenus les principaux ressors qui font encore mouvoir ce pays. Toutes les audaces, toutes les initiatives, peu nombreuses du reste, sont le fait d’individus ou de groupuscules très réduits et sans lendemains. Ce propos, bien entendu, ne concerne aucunement les organisations factices et satellitaires du régime qui sont actionnées périodiquement à coup d’injonction et de corruption, en fonction des intérêts de clans.

Il y a donc une sorte d’essoufflement social du à ce demi siècle d’épreuves tragiques et à un terrorisme islamiste particulièrement génocidaire qui continue d’ailleurs de faucher des vies en nettoyant ses armes, le soir venu, à l’aide du tapis rouge qui lui a été déroulé jusque devant les casemates au cas où les « égarés » (le mot est de Bouteflika) décideraient un jour de prendre enfin une retraite. Certains présentent cet essoufflement collectif comme une phase d’accalmie qui précède la tempête. Bien prétentieux cependant celui ou celle qui, dans les conditions actuelles, prétendra pouvoir rendre compte et avec exactitude, des forces en présence au sein de « la société algérien » ; ce constat concerne aussi bien les laïques, et les agnostiques que les autres courants. En conclusion, étant une société hétéroclite et éparse, les rapports de forces changent et évoluent en fonction des régions et des conjonctures politiques et socioéconomiques.

Par rapport au deuxième volet de votre question, la réponse est aussi brève que précise : du point de vue juridique, les athées n’ont pas le droit de s’organiser en association. Du point de vue pragmatique, tenter une telle action, c’est se rendre, aux yeux de l’administration, coupable d’atteinte à la religion de l’État et aux yeux des terroristes, une cible à abattre. Quant on se rappelle que le chef de l’État algérien avait, dans un discours tenu en décembre 2006, menacé nommément les laïques d’éradication, on imagine aisément le sort des athées s’ils venaient à s’afficher ! Enfin, il est important de signaler que le désir de s’organiser y est patent au sein des athées et que des tentatives dont j’étais moi-même témoin, ont eu lieu. La réalité du terrain et le sentiment d’isolement rendent ces tentatives éphémères.

Par rapport à ceux qui soutiennent que les athées sont l’armée des ombres de la laïcité dans les pays islamiques, je ne peux que réfuter catégoriquement cette thèse qui relève au mieux, d’hallucination ou de fausses allégations, au pire, d’une volonté de tromper l’opinion à des fins de donner une image marginale de la laïcité dans ces ères géographiques.

Cependant, une brève précision sémantique et historique s’impose puisque par « armée des ombres de la laïcité » il est sous-entendu « un petit nombre ». Hors, si l’on se réfère à l’histoire récente de la France, on y trouvera une empreinte de ce vocable, à travers « l’armée des ombres » qui a rassemblé, durant La Résistance, surtout après la naissance des maquis au printemps 1943, des hommes de tous horizons, exposés tous à une terrifiante répression de la part du RSHA (dont faisait partie la Gestapo), de l’Abwehr, de la Wehrmacht, ainsi que de la Milice française.

Si la Résistance active et organisée n’a jamais rassemblé plus de 3 % de la population française, elle n’aurait pu survivre ni se développer sans un large soutien populaire et une proximité, pas toujours évidente, avec la France libre du général de Gaulle qui a chargé ses agents ou des envoyés tels que Jean Moulin ou Jacques Bingen, d’unifier la Résistance intérieure sous l’égide de Londres puis d’Alger. Cette « armée des ombres » de la Résistance qui n’a compté au final que 3 % des français, a quand même poursuivi la lutte contre l’Axe et a fortement contribué à la victoire contre le nazisme ! Le monde appartient au petit nombre disait Gide et cette règle vaut aussi pour les laïques des pays dits musulmans si tant est qu’ils soient une minorité !

En fait, il y a d’abord les spécificités culturelles, historiques et sociologiques propres à chaque pays et à chaque groupe de pays appartenant à une ère particulière. Ainsi, les pays d’Afrique du Nord, ceux du Moyen Orient, du Proche Orient, la Turquie, la partie dite musulmane des Balkans, l’Égypte, le Soudan, La Somalie, Le Bangladesh… pour ne citer que ces régions qui, malgré une présence hégémonique de l’islam étatique et/ou intégriste qui constituent les deux faces d’une même pièce, ne peuvent être homogènes du point de vue des rapports entre les forces en présence et de la nature de celles-ci et ce, pour des raisons évidentes.

En outre, si l’on prend le cas de l’Algérie, les mouvements politiques qui ont eu l’audace de se revendiquer des principes laïques et pour l’instauration de la laïcité, n’ont jamais mis en avant l’athéisme comme trame de fond ayant motivé leur engagement en faveur de la laïcité. Bien au contraire et pour des raisons plus ou moins, subjectives, voire populistes, cette revendication est souvent accompagnée de la réaffirmation de leur attachement à un islam qu’ils présentent comme modéré et ouvert. Si l’ont se fie à cette état de faits, nous dirions qu’en l’absence du moindre mouvement organisé agnostique ou athée, les partisans de la laïcité se comptent d’avantage dans les rangs des croyants modernistes. Quant aux athées, nombreux mais éparpillés, soutiennent évidemment le projet laïque mais ils sont loin de faire leurs courses chez le même épicier ! Les chrétiens ne sont pas en reste puisque eux aussi, soutiennent majoritairement le combat laïc. A travers cette esquisse, il apparaît clairement que les athées ne détiennent pas l’exclusivité de l’armée des ombres de la laïcité en Algérie et d’une manière globale en Afrique du Nord.

À suivre…Retour ligne manuel
Entretien réalisé par Youri K.

 

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