Un laïque à cœur ouvert

Algérie et laïcité

A la demande d’internautes, nous remettons en ligne cette interview en plusieurs parties que nous vous invitons à lire pour ceux qui ne la connaissent pas.
Il faudrait que la Kabylie ait plus d’hommes et de femmes de l’envergure de Halim, qui n’hésite pas à dire ce qu’il pense, malgré le fait qu’il vive en Kabylie.

Halim Akli est un militant laïque très connu dans les milieux laïques européens, notamment en France. Paradoxalement, il l’est beaucoup moins dans son pays, l’Algérie où il vit pourtant. Dans cet entretien, Halim Akli aborde à nouveau les questions relatives au matérialisme, à la nation, à la démocratie et à la rationalité. Il parle passionnément de la laïcité qu’il rêve de voir un jour régner dans son pays « l’Afrique du Nord » et partout dans le monde pour que, ce qu’il appelle « la paix intelligente » puisse trouver les conditions idoines à sa réalisation. Bien sûr, le contenu islamique y est aussi abordé. Halim Akli a accepté tout de suite de répondre à toutes les questions et il a répondu avec de riches réponses, sans esquiver les questions et avec beaucoup de franchise. En voici l’intégralité de l’entretien qu’il vient de nous accorder :

Bonjour Halim Akli, vous êtes un militant laïque en Algérie, on vous connaît dans les milieux laïques en France, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Halim AKLI : Je suis un militant laïque qui, comme tous mes concitoyens, a, dès sa prime enfance, ouvert les yeux sur l’instrumentalisation de la religion à des fins multiples, notamment à des fins de répression systématique de la liberté de pensée, de toute idée novatrice et émancipatrice mais aussi et surtout de la négation de l’identité millénaire originelle en faveur d’une identité officielle de substitution, de l’esclavage de la femme complètement soumise aux caprices de l’homme super puissant, du déni de l’individu en faveur du groupe…, ce qui est du reste un attribut de toute société régie par des fondements archaïques. Cet état de fait était ubiquitaire. Le régime militaro-islamo-conservateur qui s’était emparé du pouvoir par la force durant l’été 1962, ayant érigé l’interdit et la répression en mode de vie et en mode de gestion politique au point où, tout enfant que j’étais durant les années 70, je prenais déjà conscience de ces mécanismes liberticides imposés par le pouvoir et inspirés pour l’essentiel de la charia, régissant la famille, l’école et les institutions. Depuis, une folle envie de changer les choses et cet ordre établi, avait été refoulée au fond de moi et j’ai grandi avec une boule de ressentiment qui commence à peine à entrer en éruption ! Je dois préciser que nous sommes des milliers, voire des millions de laïques dans cette situation, seulement, en l’absence d’une culture politique suffisamment « conscientisante », beaucoup de mes semblables ; croyants, athées, agnostiques… vivent au quotidien leur culture séculière en ignorant totalement qu’ils étaient laïques !

Souvent quand on parle de laïcité, on ne fait pas de différence entre une séparation et une distinction. Être laïque c’est être tolérant et respecter toutes les religions en veillant bien à ne pas les froisser. Bref c’est souvent un mot de bobo pour paraître sympa, beaucoup de ceux qui s’en réclame en France sont bien loin des idéaux français du début du XXe siècle.
Quand tu parles de laïcité, veux-tu exprimer une séparation État-Religion réelle (financière etc.) avec un intérêt général ou parles-tu d’une simple liberté de conscience ?

Halim AKLI : Il est vrai que l’imbroglio sémantique propre à une certaine formulation de la définition de la laïcité est souvent à l’origine de bien de quiproquos. En tout cas, le message tel que perçu par les récepteurs potentiels de ce genre de rhétorique, ne reflète guère la portée philosophique et pragmatique de la laïcité qui, du coup, est reprise carrément par des voix réactionnaires et fascisantes pour ouvrir des brèches dans la carapace républicaine et imposer leurs dogmes dans l’espace public au nom de la laïcité elle-même ! C’est une sorte de dérision caractérielle à multiple fonction : Avec un fait aggravant incarné par un président chanoine ayant injecté le vocable de « laïcité positive » pour mieux assassiner celle-ci, contribuant ainsi à « enrichir » cette faune lexicologique, elle tend d’abord à rendre illisible le débat sur la question de la laïcité par la pollution de son environnement terminologique et par la dégénérescence de son soubassement idéologique et ce, dans le but de créer, chez les citoyens acculés à l’usure, un effet répulsif produisant ainsi un désintérêt puis une indifférence à l’égard d’un débat qui s’éloigne chaque jour un peu plus de leurs préoccupations quotidiennes. Confirmant la justesse du principe selon lequel la nature a horreur du vide, ce retrait de la citoyenneté laisse un vide préjudiciable à la laïcité et par voie de conséquence, à la stabilité d’un pays donné, ici la France. Exploitant volontiers ces faiblesses et ces « petites lâchetés », les fanatiques reprennent l’initiative, investissent l’espace public, transgressent la loi, se présentent dans la peau de victime et, au nom de la liberté, de l’égalité, de lutte contre le racisme et les communautarismes, qu’en sais-je encore… poussent la laïcité et les laïques dans leurs derniers retranchements. Se retrouvant ainsi dans une posture défensive, certains de nos amis laïques, soucieux de plaire et « de ne pas froisser les sensibilités confessionnelles de leurs compatriotes croyants, soignent leur vocabulaire » et prêchent dans le désert en servant des discours d’une affabilité hypocrite et qui sont à mille lieues des valeurs de laïcité.

Cette situation n’est pas propre à la France. En Algérie, c’est le même procédé qui a été utilisé autour de toutes les questions vitales à l’émergence d’un État de droit et d’une démocratie majeure. Bien entendu, d’autres éléments tels que la corruption, la répression, la désinformation, le régionalisme, le déni identitaire, le terrorisme… y sont sollicités en permanence pour rendre perfide l’avènement de la rupture salutaire dont la laïcité, du reste pleinement assumée par les résolutions du congrès constitutif du nouvel État algérien en août 1956, en est le soubassement.

Pour revenir à la deuxième partie de votre question, évoquer la laïcité sous-entend effectivement la liberté de conscience qui n’est qu’une strate de cette valeur civilisationnelle, plus que jamais universelle, qu’est la laïcité. Sur le plan politique, elle édifie aussi la rupture stricte des sphères religieuses et institutionnelles. Elle opère donc une séparation État/Religion(s) précise et réelle de telle sorte que les religions puissent se pratiquer librement dans les espaces qui leurs sont propres (Églises, mosquées, synagogues, temples…) dans le strict respect des valeurs laïques et républicaines qui régissent l’espace public que sont les écoles, les hôpitaux, les institutions étatiques et privées, le lieu de travail … où les signes religieux doivent s’effacer afin de ne pas permettre au religieux de sortir de son espace naturel, d’exacerber les communautarismes et de violer le cadre laïque qui, sans être un espace de promotion des religions, reste un espace de vivre ensemble où la citoyenneté doit primer sur l’appartenance religieuse qui, une fois de plus, a toute la latitude de s’exprimer en privé et dans les espaces réservés à cet effet.

Il y a lieu de réparer ici une confusion de taille et permanente dans les milieux intellectuels français et européens qui n’arrivent toujours pas à faire une distinction entre, d’une part, l’appartenance ethnique et culturelle et de l’autre part, l’appartenance religieuse. Lors d’un récent débat sur une chaîne thématique franco-allemande, j’ai relevé une incohérence sémiologique d’une rare absurdité puisque l’un des illustres intervenants, avait ressassé avec sa propre formulation cette idée incrustée dans le vocabulaire des français et des occidentaux : « Je connais des musulmans qui sont athées qui luttent dans leurs pays contre le fanatisme religieux et que nous devons soutenir » confondant dangereusement l’appartenance culturelle et religieuse. Intervertissant les rôles, nous aurions dis à propos des athées français ceci : « nous connaissons des chrétiens qui sont athées qui luttent contre le fanatisme religieux … » !!! Ainsi, tous les algériens n’ont pas la même appartenance confessionnelle, ils sont cependant, plus ou moins issus d’une même culture populaire séculaire dont les origines puisent dans les temps précédant l’apparition des religions monothéistes. Contrairement aux signes religieux, les attributs culturels, bien identifiés au préalable, ne peuvent que susciter l’admiration, la curiosité et le partage en s’affichant sur la voie publique car ne véhiculant aucune arrière pensée idéologique, aucune velléité hégémonique et fondamentaliste susceptible de remettre en question les fondements et les valeurs de la société dans son ensemble. Le voile, la barbe hirsute, le khamis, le tchador, la croix, la kippa… constituent des signes religieux que les membres d’une même communauté culturelle ne partagent pas. De ce fait, ils doivent êtres prohibés dans l’espace public.

Permettre au religieux de sortir de son ère spécifique pour s’emparer de cet espace institutionnel et citoyen, c’est une entreprise périlleuse qui ne manquera pas de bousculer les normes et les équilibres dans tous les domaines de la vie d’une nation. L’école constituera le théâtre où apparaîtront les premiers symptômes de ce bouleversement de l’échelle des valeurs et de cette régression annoncée. Les hôpitaux se verront contraint de déroger à la déontologie médicale et au sacro-saint serment d’Hippocrate en adoptant des comportements à la carte imposés par des considérations religieuses des patients. Une femme musulmane ne devant jamais être auscultée par un gynécologue de sexe masculin est une exigence de plus en plus répandue et assumée ! Sur le plan économique, l’ingérence du religieux n’est pas en reste puisque, à titre d’exemple, selon la charia à laquelle se réfèrent les islamistes, le système bancaire actuel est tout simplement déclaré blasphématoire ! La liste des dérives et des bouleversements de ce genre est impossible à étaler ici qu’il serait plus judicieux de résumer ça en disant tout simplement qu’une société déchirée par des conflits nés de ses propres contradictions et du piétinement récurrent des principes de laïcité en résultera inéluctablement. Les prémices de ce cataclysme sociétal sont déjà perceptibles en Europe en général et en France en particulier. Ce siècle sera celui des religions ou ne le sera pas avait-on prédit. En termes plus clairs, nous dirions plutôt que ce siècle sera celui de l’obscurantisme ou celui des Lumières que consolidera le socle séculier et républicain des États.

A suivre
Entretien réalisé par Youri K..

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