Un nouveau contrat d’unité nationale

Pour une Kabylie autonome dans une Algérie démocratique.

Cette contribution politique devait faire l’objet d’une lecture au cours de la CNK organisée par le MAK, le 1er avril dernier, et à laquelle j’ai été invité. Pour des considérations que je juge inopportunes d’invoquer en ce moment j’ai préféré décliner l’invitation. Mais les remous qui secouent actuellement le MAK, par communiqués interposés, ont atteint un niveau de gravité tel que j’ai considéré important de revenir sur ce texte parce qu’il contribuera, de mon point de vue, à recentrer le débat sur les questions fondamentales et nous éloignera (je l’espère) d’une guéguerre stérile politiquement.


Chers amis, Azul fellawen

Je suis présent avec vous, aujourd’hui, en espérant que cette rencontre n’est qu’un prélude à un large mouvement d’ouverture des militants du MAK vers la société kabyle et ses défenseurs. L’invitation qui m’a été faite pour y participer, et ce après avoir signée, le 27 février dernier sur El Watan, avec quelques amis, une contribution sous le titre évocateur : « Le mouvement autonomiste kabyle à l’heure de la refondation » augure, de mon point de vue, une pratique qui va dans le sens des attentes de ceux qui s’inscrivent dans le renouveau politique.

Avant de vous faire part de mes réflexions, je dois aussi témoigner de mon appréciation du contenu de la lettre d’invitation. Je me l’approprie volontiers et je crois c’est dans sa matrice qu’il faut construire le projet d’autonomie pour notre peuple. Revenir sur les aspects historiques est toujours nécessaire, non pas qu’il faille se laisser enfermer dans une vision passéiste, mais tout simplement parce qu’on ne construit pas son avenir ou l’avenir d’un peuple sur l’amnésie. Mieux que tous les autres, pour avoir évalué les conséquences de la négation de la berbérité et de l’acharnement des pouvoirs successifs pour sa disparition, nous savons que la perte des repères historiques est à l’origine du phénomène de déculturation ayant entrainé des milliers de morts avec l’avènement du terrorisme.

Pour revenir à notre sujet, il me parait des questions fondamentales auxquelles il va falloir répondre dans la sérénité et la clairvoyance. Le projet politique que nous défendons est, en effet, trop lourd pour laisser l’improvisation prendre le pas sur la réflexion. Ces questions sont de deux ordres : la première est liée au contenu du projet de l’autonomie, la deuxième a trait à la nature du mouvement politique qui va porter ce projet.

Sortir de l’ambivalence pour clarifier le projet

D’aucuns diront que pour la première c’est ce qui ressort du discours du MAK et du GPK depuis leurs créations, et pour la deuxième c’est naturellement ces deux organisations. Il reste que, en analysant l’évolution du discours, on a l’impression que les autonomistes sont balancés une option indépendantiste non assumée et une autonomie mal définie. Cette ambivalence a pour effet de désemparer l’opinion publique kabyle et expose les militants à des risques politiques certains. J’ai lu dans une déclaration récente, un ministre du GPK dire qu’il était en possession d’informations prouvant l’appui militaire du pouvoir algérien au régime de Kadhafi.

Cette déclaration mérite que l’on s’y arrête car elle renseigne à elle seule la confusion politique dans lequel se débat le projet d’autonomie. Détenir des informations militaires de son pays et les exposer à la face du monde n’a qu’un nom : intelligence avec l’extérieur. Acte réprimé, faut-il le signaler, avec la plus grande rigueur par la législation de tous les pays du monde.

La politique, ce n’est pas faire feu de tout bois, et encore moins vouloir « enquiquiner » le pouvoir en place. Nous avons suffisamment d’angles d’attaques pour interpeller le pouvoir algérien sur des questions qui préoccupent la société kabyle et de manière générale toute la société algérienne. Je m’étonne par contre comment le débat sur la révision du code communale n’a pas fait réagir le MAK. Et pourtant l’enjeu central de cette révision reste le rapport du pouvoir politique au pouvoir administratif, et par extension de la problématique de la souveraineté populaire dans les institutions élues de l’État algérien.

L’autonomie de la Kabylie pour refonder l’État algérien

On ne peut pas faire l’économie d’un débat sur les questions fondamentales. Croire qu’une fois l’autonomie acquise, toutes les questions se régleront d’elles-mêmes relève de l’infantilisme politique. Le débat sur l’autonomie ne doit pas faire écran aux débats de la société, aux attentes quotidiennes, aux angoisses de la jeunesse. Les préoccupations socio-économiques seront d’autant mieux abordées et intégrées dans le projet si on formulait une alternative à l’économie basée sur la distribution de la rente. Mais penser que la Kabylie peut, rien que par un changement institutionnel, passer à court terme à une économie productive, c’est se leurrer et leurrer les autres. L’État restera pour longtemps le premier employeur, et peut-être en Kabylie plus qu’ailleurs en raison de la faiblesse des surfaces cultivables, étant entendu que le passage vers une économie de service exigera une mise à niveau des infrastructures et des structures de formation adaptées à l’environnement induit par les effets de la mondialisation. Pour de simples travaux d’aménagements urbains, à Tizi-Ouzou, on a fait appel à la main d’œuvre chinoise !

Qu’on le veuille ou non, nous sommes inscrits historiquement à bouleverser radicalement la nature de l’État algérien. Et en ce sens, nous sommes plus des « réformateurs » que de simples opposants au système. Notre projet est une construction d’édifices institutionnels et constitutionnels nouveaux, il a pour fondement la réappropriation de la société de son pouvoir de construire un modèle d’État qui tiendra certes de l’héritage colonial français, mais aussi et surtout de nos valeurs et des réalités socioculturelles locales.

Les diverses propositions politiques de sortie de crise que nous avons entendues ces derniers jours, aussi généreuses les unes que les autres, sont malheureusement prisonnières d’une conception univoque de l’État jacobin hérité de la période coloniale. On continue à penser que l’État (central) est l’instrument privilégié avec lequel vont s’opérer les changements nécessaires pour l’émancipation de la société algérienne, mais réellement ces changements ne sont rien d’autres que des projections idéologiques vouées à l’échec. Rares en effet sont ceux qui se sont hasardés à poser la problématique de l’État. Tous les regards sont focalisés sur la nécessité d’aller vers un changement : changement de système pour les uns et changement dans le système pour d’autres. Le vent du « printemps arabe », qui a soufflé sur les esprits endoloris, a produit une mosaïque de propositions dont le but, non avoué, des promoteurs n’est rien d’autre qu’une tentative désespérée de se replacer sur l’échiquier politique.

La constituante proposée par M. Hocine Ait AHMED nous interpelle, néanmoins, parce qu’elle renvoie à l’exercice totale de la souveraineté populaire et analysée, sur cet angle, aucun démocrate, qui n’a pas les urnes en phobie, ne pourrait s’y opposer. Mais en l’analysant, en tenant compte des rapports de forces politiques en présence aujourd’hui, il y a risque d’une dérive constitutionnelle qui pourrait enterrer définitivement la démocratie et le pluralisme politique.

M. Hocine Ait AHMED nous propose de prendre le risque tout en sachant bien qu’il est dans la voie étroite et que par de simples arrangements des appareils politiques toute son entreprise peut se retourner contre la démocratie. Loin de moi de considérer que ce vieux militant, dont l’intelligence politique n’a, peut-être pas, d’égale dans le champ politique algérien, n’a pas pensé à ce scénario. Les non-dits du leader du FFS sont à chercher dans le discours qu’il a déjà tenu quand il soutenu la poursuite du processus électoral lors dès élections remportées par le FIS en décembre 1991. Rappelons nous quand il lui a été demandé, à cette époque, que fera-t-il dans le cas où le FIS prendrait la majorité absolue et venait à mettre en application son programme, il a répondu de manière naturelle et sans hésitation aucune : « nous avons nos montagnes ». En d’autres termes la Kabylie.

Ce que ne dit pas M. Hocine Ait AHMED, c’est que pour lui la Kabylie est, pour le meilleur des cas, un rempart contre la dictature et pour le pire une région de repli pour les vaincus. En somme elle n’a droit d’exister que pour servir (les autres ?) et jamais par elle-même et pour elle-même. C’est ce rôle qu’il faut dénoncer et ne jamais accepter. La Kabylie ne doit être l’instrument d’aucune entreprise ou aventure politique ; et si elle doit se mobiliser c’est d’abord pour ses valeurs et pour son identité. On ne peut pas faire jouer un rôle prépondérant à une minorité dans le destin d’un pays alors que quand il s’agit de joutes électorales elle est réduite à une représentation qui frôle l’insignifiance.

Comme l’a si bien souligné, M. Salem CHAKER dans sa contribution-programme du 18 juin 2001, en prenant exemple sur les expériences vécues dans le monde : « … en Espagne, les Basques et les Catalans n’ont pu jouer un rôle décisif dans le combat démocratique que parce qu’ils se sont constitués en forces politiques autonomes, solidement enracinées dans leurs terroirs respectifs ».

L’enseignement est clair, et aucune opinion ou analyse sérieuse de quelque élite politique que ça soit n’est venue lui apporter la contradiction, la Kabylie ne pourra réellement servir l’Algérie démocratique qu’en affirmant sa spécificité, son identité, sa langue et sa culture. C’est, je dirai le premier droit pour ceux qui appellent au droit d’avoir des droits.

Pour autant, faut-il, en tant qu’autonomistes, considérer que nous ne sommes pas concernés par les changements qui vont se produire en Algérie, et de ce fait il n’y pas lieu d’y consacrer notre temps et notre réflexion ? Est-il possible, pour nous, de faire dos rond à l’Histoire et considérer que notre combat est sur une autre orbite ? Peut-on légitimement considérer que ceux qui militent actuellement dans le mouvement social, dans le milieu estudiantin, dans la presse, sont hors jeu ?

A ces questions, il nous faut des réponses sérieuses parce qu’il y a un risque réel de conduire le projet d’autonomie dans un processus politique réactionnaire, et au lieu de l’inscrire dans une dimension d’ouverture féconde on le confinera dans un espace de certitudes stériles. Je me rappelle d’une discussion que j’ai entretenue, au milieu des années 90, avec un ami cadre politique du Mouvement Ettahadi-Tafat sur la question de l’autonomie de la Kabylie alors qu’elle n’était qu’à ses premières expressions dans les milieux estudiantins à Tizi-Ouzou. Il me faisait remarquer que cette option, telle qu’elle est envisagée, équivaut à vouloir sauver un bras sain dans un corps complètement gangréné et que raisonnablement il y a plus de chance de sauver un corps gangréné que de croire qu’un bras peut vivre de lui même. L’image suggérée est forte pour vous laisser indifférent et depuis, je n’ai pas arrêté de penser que nous devons reconsidérer notre combat de manière radicale et qu’il est nécessaire de poser de nouvelles bases de participation des Kabyles dans la construction démocratique en Algérie. Croire qu’une Kabylie autonome est viable ou même réalisable dans un système autoritaire est une illusion politique. Alors que faire pour pouvoir sortir de la quadrature du cercle ?

Casser les tabous pour sortir de la schizophrénie politique

La politique est en partie, pour tous ceux qui s’y hasardent, un rêve. Un rêve qu’on veut partager avec les autres pour construire un projet commun. Mais ce n’est pas seulement ça parce que la réduire à cette simple expression c’est prendre le chemin des illusions et fatalement des déceptions. En analysant le combat politique des Kabyles dans l’histoire, force est de constater que les désillusions occupent une grande place dans les parcours des acteurs politiques : de la nostalgie des « premiers faits d’armes », on balance dans la résignation la plus totale au point où certains décrochent et arrivent même à penser que leur engagement est un acte de jeunesse et n’obéit, de ce fait, à aucune démarche rationnelle. C’est le propre des combats identitaires que de construire plus sur le symbolique et l’affect et moins sur la rationalité et le pragmatisme. Mais penser que c’est la seule raison qui a poussé des pans entiers de militants à abandonner la route c’est aussi réducteur que de penser que le politique ne répond qu’à des soucis d’arrangements, de compromis entre différents centres d’intérêts.

Ce qui a manqué, à mon sens, à l’élite politique kabyle, ce n’est pas tant l’engagement, pour preuve il n’y a qu’à comptabiliser l’ensemble des initiatives, dont elle a été à l’origine, depuis au moins le printemps berbère de 1980, mais plutôt la capacité à rompre avec le complexe du dominé qui cherche vainement à se fondre dans une majorité pour s’y confondre. L’homme politique kabyle n’existant pas dans l’espace public (alors qu’il domine dans l’espace privé), se présente et s’affirme sous le vocable d’« Algérien démocrate » et pour ne pas perdre sa base sociologique il redécouvre « circonstanciellement » son appartenance berbère.

Prisonnier de l’idéologie jacobine, l’homme politique kabyle se cherche laborieusement une place dans l’État national et pousse le ridicule jusqu’à présenter, dans les congrès, des Kabyles sous des tenues vestimentaires targuies pour se disculper d’une représentation régionale. Cette démarche schizophrénique, dont les effets sont dévastateurs sur les consciences des individus, ne veut porter qu’un seul message « aux autres » : « nous sommes comme vous des Algériens, d’ailleurs certains d’entre vous nous ont rejoints ». L’homme politique kabyle n’apparait dès lors que sous le prisme déformant d’une identité refoulée, et quelques fois reniée, dans l’espoir en se « normalisant » et en se nationalisant de se faire accepter par le reste des Algériens.

Il a fallu attendre les événements tragiques de 2001, pour que le tabou soit enfin brisé et qu’émerge publiquement l’homme politique kabyle. Antérieurement à cette date, quand on traite de la chose politique, on fait plutôt référence à la Kabylie comme si cette région était habitée par un être imaginaire, mythique et non pas par des individus, des citoyens qui ont un nom : les Kabyles ! De tous les discours, et même celui du pouvoir officiel, on s’accorde volontiers à parler de Kabylie mais jamais de ceux qui en sont les acteurs. Le FFS et le RCD, partis à ancrage kabyle (pour ne pas dire kabyles) portent une lourde responsabilité en évacuant du débat interne les questions des minorités linguistiques et de leur expression dans le champ politique : on peut certes s’opposer à une vision communautaire de l’Algérie, mais nier des réalités sociologiques dans leur expression identitaire, linguistique et religieuse c’est refuser de reconnaitre des spécificités réelles, vivantes qui déterminent de façon substantielle les enjeux politiques nationaux. Le mouvement, qu’on a nommé maladroitement les Âarch, n’a pas fait mieux, et dans une frénésie totale il est allé jusqu’à demander la mise en œuvre d’une plate-forme adoptée à El Kseur, exclusivement par des Kabyles, sur l’ensemble du territoire algérien. Inutile alors de chercher la raison de la déliquescence totale, en très peu de temps, d’un mouvement qui a pourtant drainé à Alger, le 14 juin 2001, un nombre jamais égalé de Kabyles.

On trouvera toujours dans les manœuvres et les manipulations (réelles) de la police politique algérienne les raisons de cette situation, mais elles ne peuvent, à elles seules, expliquer cette dérive politique. Nous savons bien que les combats politiques et sociaux passent par des périodes difficiles, et qu’il arrive même que le doute s’empare de leurs acteurs, mais toujours est-il que ces périodes sont assimilables à des périodes de transition, de maturation qu’on arrive toujours à dépasser pour peu qu’on ait inscrit son action dans le confortement des valeurs et le sens du développement historique.

C’est sur ce terrain qu’il faut interpeller les militants de tout bord avec lesquels nous avons partagé un parcours, avec lesquels nous avons croisé le feu, dans la plupart des cas autour de polémiques stériles, pour prétendre un jour marquer d’un saut qualitatif notre démarche politique. Interroger les autres, et s’interroger soi-même, sans prétention à donner des leçons, sur l’état des lieux de la société, sur les acquis et les régressions politiques dont nous sommes à l’origine est une condition sine qua none pour tout travail de régénération politique.

Le temps n’est plus à l’esquive et à la dérobade politique. L’existence formelle des appareils politiques sans enracinement populaire, ni base militante motivée, participe, sans le dire, à reproduire exactement ce que l’on reproche aux tenants du système de faire. Des leaders d’opposition qui s’accrochent à leurs fauteuils et qui laissent leurs militants debouts comme des soldats peuvent-ils raisonnablement parler de démocratie et d’alternance ? La question n’est pas personnelle, elle est politique. Quand on sait quel capital humain a pu être mobilisé à la fin des années 80 et à quoi l’on est réduit aujourd’hui, on mesure à quel niveau de désastre on a abouti. Aussi, avant de lancer le slogan d’un « congrès de l’opposition » il aurait été mieux inspiré de faire appel à des états généraux pour savoir pourquoi l’opposition est en décomposition.

Une constituante pour un nouveau contrat d’unité nationale

Tous ceux qui sont réellement à l’écoute de la société, perçoivent et ressentent le malaise profond qui la ronge : absence de perspectives durables, impuissance face à une corruption généralisée, individualisme, banalisation de la violence et délinquance urbaine endémique. A tous ces fléaux, il faut ajouter l’absence de relais politiques et sociaux capables de porter les attentes du plus grand nombre dans l’espace public pour essayer de les prendre en charge. On est dans une période où la société civile n’existe pratiquement pas et où la société politique n’a aucune emprise sur le réel.

C’est dans ces conditions de désarroi total qu’il faut pourtant construire l’alternative en mobilisant le maximum d’énergie autour d’un projet politique crédible et porteur. Les derniers développements sur la scène politique nationale, induits par la pression des facteurs exogènes et non pas à l’initiative des tenants du pouvoir, peuvent réunir les conditions objectives pour renouer le débat avec la société et clarifier le projet d’autonomie de la Kabylie.

Et puisqu’on parle d’une révision constitutionnelle, il faut exploiter la brèche et lancer notre proposition non seulement en direction du peuple kabyle, mais à tout le peuple algérien. Sans laisser de côté l’aspect juridique, auquel il faut au contraire accorder une attention particulière, il faut d’abord revenir sur l’aspect politique de cette révision.

Tout d’abord une remarque fondamentale, l’Algérie a connu autant de constitutions que de présidents, ce qui laisse supposer que les constitutions ont été élaborées non pas dans le but de répondre à une demande institutionnelle fondatrice de l’État, mais plutôt comme un instrument de l’exercice du pouvoir. L’actuel président a donné le meilleur exemple de cette instrumentalisation en faisant sauter le verrou de la présidence à vie et en se libérant de toute entrave juridique pour légiférer par ordonnance sur des questions qui relèvent, dans un État de droit, de la seule prérogative d’une assemblée élue. En réalité, par une domination symbolique totale, la quasi-totalité des présidents algériens (la période de Liamine Zeroual mérite une nuance) se sont toujours placés en maitres absolus de l’État et au-dessus de la Constitution.

Mais la multiplicité de ces constitutions renseigne, à elle seule de l’échec de la construction de l’État-Nation : En inscrivant la Loi fondamentale dans les urgences et les intérêts politiques, on l’a vidé de tout son sens et de son poids et ne constitue, de ce fait, plus le cadre de référence consensuel par lequel s’organise l’autorité de l’État sur l’ensemble de la société. C’est pour cela qu’on parle, à juste titre, de privatisation de l’État algérien. A contrario, dans les nations ayant stabilisé leurs institutions, les changements constitutionnels revêtent un caractère exceptionnel, et on parle plus d’amendement que de révision : la Constitution de 1787 des États-Unis, pour exemple, n’a subi, à ce jour, que quatorze amendements ! Retour ligne automatique
Le préambule [1] de cette constitution renseigne, à lui seul, dans quel cadre philosophique elle a été élaborée : c’est d’abord par la volonté d’un peuple, donc par sa souveraineté, qu’elle a été décrétée et c’est aussi pour les générations futures qu’elle est généreusement proposée dans l’ambition d’éternité pour la nation américaine.

La question, alors, qui s’impose est de savoir si les forces politiques, sociales et l’institution militaire peuvent, en Algérie, passer de la lutte pour le contrôle de l’État vers la compétition politique pour le contrôle de la gouvernance. Tant que cette question n’est pas abordée et n’est pas élucidée, on sera toujours dans l’État provisoire qui servira les maitres du moment au détriment des intérêts de la société.

Les fondements idéologiques de l’État constitueront certainement des axes de divergence dans toute nouvelle réforme constitutionnelle : concilier le courant islamo-conservateur et le courant progressiste laïc ne sera pas chose facile. La place de la religion, de l’identité nationale focaliseront les débats et peuvent aller jusqu’à remettre en cause toute possibilité d’un consensus. C’est pourtant dans cet environnement qu’il faut imposer le débat sur l’autonomie de la Kabylie et par extension la construction d’un État unitaire régionalisé.

La Kabylie a perdu son indépendance en 1857 face au colonialisme français, l’Algérie se doit de lui restituer une large autonomie pour réparer une injustice historique et pour aller vers une meilleure consolidation de l’unité nationale. Depuis l’indépendance en 1962, la Kabylie est en conflit larvé avec les différents pouvoirs centraux qui se sont succédé. En 2001 on est arrivé à une tragédie qui a couté la vie à 127 jeunes kabyles sous les balles assassines du pouvoir sans que l’on ait tiré les conséquences qui permettraient d’éviter, à l’avenir, une nouvelle hécatombe. Pense-t-on réellement qu’en constitutionnalisant tamazight en tant que langue nationale, on ait réglé le problème ? Qu’en versant quelques indemnités aux familles des victimes on aurait effacé de la mémoire collective que les forces de sécurité se sont comportées comme des forces coloniales ? Il est plutôt à craindre qu’un nouveau tsunami vienne réveiller les consciences et nous mettre devant l’irréparable.

Aussi, c’est légitimement qu’on pose la place de la Kabylie politique dans l’Algérie d’aujourd’hui. A la normalisation (le reniement pour être plus exacte) proposée, il y a d’autres voies à explorer pour renouer avec le cadre unitaire qui a été scellé par les six wilayas historiques au cours du congrès de la Soummam. La première condition est la reconnaissance de la Kabylie comme entité politique dotée de pouvoir de négociation.

Dans le cadre d’une constituante, les représentants de la Kabylie auront pour mission première de rappeler qu’ils ne sont mandatés que pour représenter le peuple kabyle. En effet, s’ils doivent garder le cap sur les fondements constitutionnels à défendre et à partager avec le reste des députés, notamment sur les modalités d’organisation et d’exercice démocratique de pouvoir, leur revendication portera sur la reconnaissance du droit à la Kabylie de disposer d’un statut politique particulier dans le cadre d’un État unitaire régionalisé.

Se laisser prendre dans un mandat national, avec son corolaire l’acceptation de la loi de la majorité, est une démarche qui ne profitera ni à la Kabylie ni à l’Algérie démocratique. Ce serait une faute stratégique dont les conséquences ne seront que le désarroi et le retour à l’impasse politique. La modernité politique organise le champ politique en institutionnalisant le cadre de règlement des conflits, mais au préalable, elle exige la reconnaissance et le droit d’expression des différentes parties en conflit. Or, aujourd’hui, au-delà des différences qu’entretiennent les appareils politiques en Kabylie, pour se différencier et exister, on ne peut pas, sauf à faire dans le mensonge et la propagande, nier qu’il y a et qu’il y aura toujours un problème kabyle en Algérie.

C’est ce problème pour qu’il y a lieu de poser de manière solennelle à la face de tous les Algériens en leur proposant un nouveau contrat d’unité nationale. Nous ne pouvons continuer à être instrumentalisés continuellement comme l’ennemi de l’intérieur qu’on agite à chaque fois que les équilibres entre les clans au pouvoir sont rompus ou menacés de l’être.

Hamou BOUMEDINE, Tizi-Ouzou, Avril 2011

Notes

[1« Nous, Peuple des États-Unis, en vue de former une Union plus parfaite, d’établir la justice, de faire régner la paix intérieure, de pourvoir à la défense commune, de développer le bien-être général et d’assurer les bienfaits de la liberté à nous-mêmes et à notre postérité, nous décrétons et établissons cette Constitution pour les États-Unis d’Amérique ».

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