Un régime dictatorial à abolir et un État-Nation à redéfinir

Les événements de ces derniers jours sur fond de crise sociale étaient prévisibles. L’oligarchie qui détient tous les pouvoirs et qui contrôle tous les rouages de l’État en ayant le monopole sur tout, a laissé des pans entiers de la population au bord de la route ne leur laissant que le spectacle de la dilapidation des richesses du pays. Cette frustration est aggravée par l’absence totale d’espace d’expression politique face à un pouvoir qui contrôle tout à coups de milliards et de bombes lacrymogènes. Les mots qui reviennent régulièrement dans les discussions entre algériens sont « hogra, piston, corruption, dictature, clans, généraux, DRS, mafia… ».

Quelques mois avant l’explosion des émeutes, des indices révélateurs : effervescence au sein du FLN pour le contrôle de l’appareil, absence du président, candidature éventuelle de son frère Said pour perpétuer le clan, fronde des députés RCD se réveillant brutalement après un sommeil profond et visant le premier ministre (le FFS par contre est entré dans un coma végétatif), syndicats autistes face à la dégradation sociale, insécurité en Kabylie avec son lot de kidnapping et d’assassinats, déclenchement d’opérations militaires de grande envergure en Kabylie, réactivation des réseaux dormants des résidus des aarchs par des instigateurs d’en haut… bref, tous les ingrédients sont réunis quelques jours avant l’augmentation du prix du sucre et de l’huile. Il ne reste plus qu’à appuyer sur le starter pour allumer le brasier.

Pour ce faire, comme d’habitude, il y a la jeunesse en désarroi et abandonnée à elle-même. Le seul rôle qu’on daigne lui attribuer est de servir de chair à canon. Exclue de toute vie sociale, sans avenir, leur seul mode d’expression est la violence en réponse à la violence du système. Il n’y a qu’en Algérie qu’on peut écrire et réécrire ses scénarii à répétition dans une tragédie permanente.

Dans un pays où l’information est muselée et les institutions cadenassées, la spéculation quant à l’origine de ces événements tragiques animent les discussions. La lutte de clans réapparait comme une constante, les rumeurs et les analyses foisonnent, mais les populations ont l’habitude de cela, les séquelles des précédents événements n’étant pas effacées de la mémoire collective. La vie reprend son cours dans une normalité enracinée depuis très longtemps dans une violence banalisée et cyclique qui rythme l’existence.

Les déclarations à répétition d’une classe politique intégrée au système contribuent à alimenter le désarroi des populations par un discours qui appauvrit le débat politique voire qui tend à le fermer pour des raisons stratégiques. Cet appauvrissement de l’élite et de la pensée, a aggravé la situation, à mon sens, en raison de leur rôle essentiel dans toute transformation de notre environnement.

Dans un pays qui vit avec les mêmes constantes depuis le mouvement national, fermé à toute transformation du cadre existant, la dictature au pouvoir s’accroche à la moindre parcelle de sa souveraineté acquise par le sang des autres, prête à tout détruire pour affirmer sa puissance et le maintien de son ordre. Cette dictature, enfantée par le mouvement national, s’est rappropriée un système hérité du colonialisme, celui de l’État-Nation lequel lui convient parfaitement pour soumettre tous les peuples de ce pays et les faire vivre dans un modèle unique, décidé par elle. Il est à noter que dans tous les discours politiques, le mot dictature a disparu, ce qui laisse méditer sur le niveau d’intégration au système de ceux qui s’inscrivent dans cette démarche que j’appelle réformiste.

Autrement préoccupant est l’état de résignation de la société civile qui ne croit en rien, qui se méfie de tout. Elle rejette la classe politique en bloc après tant de désillusions et de trahisons dans un climat fait de manipulations de complots de tout genre et d’intrigues de palais. Fatiguée par la pérennité des discours tenus par toujours les mêmes acteurs sans renouvellement de cadres ni de perspectives, la société se retrouve dans un désespoir et une impuissance à mettre en œuvre des instruments nouveaux exigés par une réalité dangereusement complexe. La situation est aggravée par la désertification des compétences et l’absence de cadres capables d’avoir une vision et de trouver une voie pour sortir des ces impasses répétées.

Revenons à la question fondamentale, l’origine de la crise inscrite durablement dans notre paysage et pour laquelle chacun d’entre nous a une explication. Ceci sans occulter les conséquences désastreuses qu’elle a engendré comme la destruction des ressorts de notre société et de ses repères, de ses valeurs, de ses compétences et de son intelligence.

Le constat est qu’on a tué le débat de fond lequel aurait pu démontrer qu’il n’y a aucune solution dans le cadre global actuel imposé depuis l’avènement de l’Algérie postcoloniale. Par son jacobinisme structurel, le mode d’administration des territoires et des populations, est source de dépossession et de domination. La Nation dans sa définition actuelle qui est idéologique, doctrinale et politique a privé les peuples de leur histoire, de leur mémoire collective, de leur identité et de leur langue au profit du référent unique arabo-islamique en nous rattachant de force au monde arabe au détriment de notre ancrage naturel africain et méditerranéen.

Ce système politique ne peut ni évoluer ni se réformer. C’est ce qui nous différencie, nous partisans d’une rupture avec le système du réformisme prôné par d’autres y compris ceux appartenant à ce qu’on appelle le courant démocratique lequel appelle à des reformes tout en maintenant l’essentiel des fondamentaux qui génèrent ces conflits cycliques et systémiques.

Toute crise qu’elle soit politique, sociale, économique ou sociétale est générée par le cadre dans lequel sont définis les éléments structurels et les mécanismes de mises en œuvre pour son fonctionnement. Une crise peut être passagère quand un ou plusieurs de ses éléments sont soumis à une perturbation ou déstabilisation, dans ce cas on parle de réajustement structurel, l’exemple médiatisé en est la Grèce. Ce n’est pas le cas de l’Algérie. C’est tout le cadre existant, c’est-à-dire l’État-Nation qui est atteint d’une maladie incurable. Il faut tout redéfinir et mettre en œuvre un autre cadre qui puisse apporter les réponses radicales pour éradiquer le mal à la racine afin de pouvoir assurer une stabilité et un fonctionnement exigés par les besoins de la mosaïque des peuples constituant l’Algérie pour une meilleure prise en charge de leurs questions existentielles.

Ce cadre ne peut être redéfini qui si le débat de fond est abordé dans des conditions sereines pour permettre aux contradictions de s’exprimer et aux projets de se mettre en œuvre loin de la violence stérile et improductive qui fait le jeu de cette dictature. C’est tout l’enjeu aujourd’hui si on veut apporter les réponses justes à la crise structurelle, systémique, politique et idéologique. L’essentiel est de mettre en œuvre une dynamique de reconstruction pour asseoir une ambition collective dans la diversité, respectant la pluralité pour sortir de cette impasse historique.

Ces derniers jours, encore une fois, on veut nous imposer une lecture réductrice des événements et on doit se soumettre à ceux qui veulent gagner ainsi du temps pour nous enfermer dans une logique qui pérennise l’ordre établi. S’agissant plus de manipulation clanique que d’une aspiration à la liberté, ces événements violents, pièges à répétition nuisant à l’action politique, nous démunissent de notre arme, celle du débat politique et du dialogue.

Cette manœuvre qui n’est pas gratuite va dans l’intérêt de ceux qui veulent voir la Kabylie soumise au diktat national. Les partis, les associations et les éléments les plus émergents de l’élite se sont dilués encore une fois dans des actions nationales qui occultent le fait kabyle. Les acteurs politiques kabyles qui s’exproprient eux-mêmes de cette dimension kabyle ne font que jouer encore une fois la partition du système et le pérennisent. La question est de savoir si le peuple kabyle en général est aujourd’hui mûr, après tant de sacrifices et d’échecs répétés, pour s’éloigner de la voie réformiste afin de ne pas se « faire avoir » encore une fois, ceci en ne cautionnant une action que si elle va dans le sens de ses intérêts bien compris et de la garantie de ses droits à décider de son destin.

Nous autonomistes, souverainistes, fédéralistes et tous ceux qui se réclament d’une rupture avec le système posons la question du statut de la Kabylie et de la définition de l’État algérien. Nous imposerons un débat pour poser ces questions de fond, celles du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

C’est en cela que le débat doit s’ouvrir pour porter cette liberté confisquée par un pouvoir autiste mais aussi par une élite qui doit comprendre sa mission historique. Le jour est venu pour que chacun d’entre nous assume ses responsabilités. J’assume les miennes avec tous ceux qui veulent porter cet idéal qui est le mien.

Aziz Tari

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