Une femme célibataire du village

Feta doit avoir maintenant quarante et un an et n’est toujours pas mariée. Difficile pour elle de trouver un prétendant. Une perle rare par les temps qui courent. Pourtant, depuis le mariage de ses frères, elle se sent plus libre. Libre de sortir toute seule de la maison et d’aller à la rencontre d’un éventuel prince charmant au chef lieu de la commune, point de rencontre de tous les jeunes des 33 villages qui forment la région.

Feta, sous les conseils pressants de sa vieille mère, commença même à faire de timides descentes jusqu’à la ville des genêts, Tizi Ouzou. Elle a appris à bien s’habiller et, surtout, à se maquiller. La robe kabyle et la foudha qu’elle avait toujours portées lui donnaient plutôt cet air suranné. Mais on lui a toujours répété qu’une fille de bonne famille ne sort pas de la maison et que si elle veut se marier, elle doit attendre le prétendant qui viendra la demander chez elle ! Feta a trop attendu et, aujourd’hui, elle a décidé d’enfreindre les règles et de commencer à prendre son destin en main. Mais, sa copine Aldjia trouve que son rouge à lèvre est trop vif, agressif. Les jeunes garçons risqueraient de mal interpréter son attitude. Très attentive, Feta change donc de formes corporelles comme elle améliore constamment son sourire.

Feta ou Fetati pour les intimes, avant de commencer à sortir, mettait tous ses espoirs sur les saints du village. Elle avait même son propre saint chez elle : une grosse pierre lisse et polie qu’elle avait ramenée de la rivière et qu’elle a placée dans un coin de la cour de la maison et qu’elle vénérait comme une idole. Elle lui parlait chaque matin. Elle lui racontait ses rêves, ses espoirs et ses attentes de la vie. Un besoin vital pour une fille célibataire ! Mais, un jour, ayant vraiment ras le bol de sa triste vie, elle lança un ultimatum à son idole : « Tu sais, vieux rocher, je te donne encore une année et si personne ne se présente pour demander ma main, je prends la massue de mon défunt père et je te transforme en sable ! » Lui lança Feta d’un ton amer. Mais, les mois passaient et aucun homme ne se présenta. Un beau matin du mois de mai, vers la fin du printemps, avant même de se laver le visage, prise d’une colère « légitime », Fetati brisa son vieux rocher qu‘elle jeta dans la rue « je n’attends plus rien de toi. Mon homme, c’est moi qui vais le chercher maintenant ! »

Feta, comme beaucoup de filles de son âge, n’a fait que l’école primaire. La tâche est donc rude pour une analphabète à dénicher un petit agneau dans un milieu de prédateurs !

— « Si maintenant même les filles instruites trouvent des difficultés à trouver des maris, qu’en sera-t-il alors des ignorantes comme moi ? Il faut que je sois réaliste. Il est temps que je me mette à réfléchir à l’éventualité même d’un veuf et vieux retraité avec lequel je passerai seulement quelques années et bonjour la belle vie après et en devises aussi ! ».

— « Sois quand même réaliste Feta, lui rétorqua Aldjia, ne sais-tu pas que les retraités de France sont très convoités ? Nous sommes trop nombreuse mon amie et les vieux n’ont que l’embarras du choix entre celles plus jeunes et plus instruites et qui portent des prénoms de rêve comme Samira, Célia, Lynda et, d‘un autre côté, Feta, Aljia ou encore Fatima. Je pense que même nos prénoms nous portent la poisse ! ».

— « Même nos vieux retraités ne choisissent que les plus jeunes et les plus belles ! Les jeunes, quant à eux, rêvent tous de partir s’installer à l’étranger et ceux qui sont restés, même les manœuvres et les maçons, ne s’intéressent qu’aux filles instruites, diplômées et qui travaillent. Que nous reste-il à nous ? Ya rebi ya rebi [1] ! Et dire que même le saint de notre lhara [2], mon idole bien aimée et à qui je racontais tous mes déboires quotidiens, a aujourd’hui, lui aussi, disparu ! Je commence à perdre tout espoir. Il ne me reste qu’une chose à faire maintenant : draguer un beau moustachu et passer directement aux choses sérieuses : me faire un ballon dans le ventre hors mariage et exercer, ensuite, des pressions sur lui pour m’épouser !

— « Tu deviens folle ou quoi Feta ? Et ta virginité alors ? Tu veux finir comme Zahia du village à côté ? Tu sais, cette imbécile qui a fini par accoucher à Alger en abandonnant son bébé, de père inconnu, à l’hôpital ? Il paraît que ses frères l’ont mise à la porte. Actuellement, selon la rumeur, elle vit à Oran. Imagine son calvaire ! Je n’aimerais pas être à sa place !

— « C’est bien là tout notre malheur mon amie, la sauvegarde de notre virginité même à plus de quarante ans ! Tant que nous pensons à l’hymen, nous ne serons jamais libres Aldjia. Regarde-toi, tu as le même âge que moi et nous ne nous marierons peut-être jamais. Alors, à quoi bon persister à m’inquiéter pour une chose qui ne me sauvera sans doute pas du tout ?

Par Timecriwect

Logo de l’article : Tableau La Madone, Munch, 1894.

Notes

[1mon Dieu, mon Dieu

[2quartier

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