Une journée à moi ou le moi d’une journée

L’aube arrivée, je n’entendais pas le chant du coq, puisque ma grand-mère était morte, et que toutes les grand-mères étaient chez le seigneur. Personne n’en faisait plus des coqs. À cette époque c’est du poulet, c’est-à-dire, lampes 75 watt, hangar, abattoir, boucherie, rôtisserie. Un vocabulaire comme : livraison, facture, prix du marché, transaction. Le département d’économie et de gestion se mêlait. Je ne me réveillais pas, je continuais ma nuit tranquillement dans mon lit, je continuais, mais j’attendais aussi l’heure du commencement. L’annonceur de prière du matin était toujours là, à crier victoire de 15 siècles de renoncement, et de rien du tout. Dommage que les imams ne dépendaient pas de l’extrait de décès de ma grand-mère, comme les coqs et les poules ! Bref, ce paragraphe a assez duré comme ça.

Je me levai, je me lavai, je fis un contrôle de routine de mes papiers, et je sortis attendre le bus. J’allais à un entretien, voir ce qui en était de ma situation. C’était le mercredi, et il en avait marre de se répéter, de revenir chaque semaine et me trouver là où il m’avait laissé. J’allais voir mon accompagnateur de projet, mon conseiller en quelque sorte. À vrai dire, c’était une femme (accompagnatrice) mais dans un bureau sinistre, le sexe des gens n’a aucune espèce d’importance. On ne peut pas bander dans un bureau, ou devant un guichet.

Un fourgon me prit, je devais le prendre, mais j’étais pris ! Une musique locale interrogeait mes oreilles. Zdek Mouloud articulait sur ce qu’il pouvait, d’un visa qu’il avait eu, de la radio de Tizi-Ouzou, de la mosquée et la Mecque, des bières qu’il buvait au barrage d’eau de Oued Aissi. Je ne sais pas, il devait parler à quelqu’un ! 15 km plus tard le fourgon me céda à la route. Je fis un petit kilomètre à pied, dans l’espoir de rencontrer ma jolie. Quelques pas, et elle était là. Je lui volai un bref baisé, et je continuais ma route. Elle était belle, belle comme Dieu n’en faisait plus.Retour ligne automatique
Café, cigarettes, nouveau fourgon, ensuite café, cigarettes, et un bus, dans lequel on était mille !

« Nourddine la partouze » on l’appelait. C’était un pédé qui s’assumait, qui s’entendait bien avec les miroirs. Il livrait déjà des pipes à deux cents dinars depuis sa petite chambre universitaire. Il lisait et relisait Rimbaud et adorait s’écouter chanter les misères de George Michael, il aimait aussi Ait Menguelett, et appelait Chrif Hamani par son prénom. Chrif ou parfois DDa chrif, aussi fan de Zdek Mouloud. Il était probablement dans ce bus à se chercher un viril, il travaillait. Moi, rien qu’en le regardant, mes hémorroïdes me reprenaient.

Mon rendez-vous était à 13h00, alors j’étais dans un café, je m’entassais dans ma chaise, assis sur mes hémorroïdes, derrière ma tasse de café, regardant les tables entourées de chaises qui attendaient des fesses. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser aux fesses, aux anus sains, au fait de pouvoir s’assoir confortablement sur son cul. Les chaises encerclaient chaque table de sorte à faire croire à un rituel. Le silence qui devait accompagner ce lieu, ce décor rempli de vide était souillé par la voix d’un Hassen Ahres. Une sorte d’Alfred du Musset kabyle. Il s’installa confortablement dans ma tête, je souhaitais ne pas comprendre sa langue, mais cette langue je l’avais dans le sang. Ce Hassen Ahres, venait éjaculer ses frustrations dans mon crâne, je n’arrivais plus à réfléchir…

Un petit monsieur bureaucratique s’injecta à l’intérieur du café, derrière ses lunettes d’intellectuel. Ce genre d’intello, j’arrive à les reconnaitre rien qu’à l’odeur. C’était un journaleux, un reporter de l’actualité régionale. Du moins, c’était ainsi qu’il se présenta au serveur qui ne lui avait rien demandé, sinon : « – qu’est-ce que vous prenez ? » Il imposa au pauvre serveur son monologue sur la liberté d’expression, et toutes les conneries de ce genre. Il était, semblait-il, au stade « Demande officielle ». Je comprenais qu’il demandait le droit de penser au gouvernement, alors qu’il n’avait pas la faculté de penser. Ils ont quoi ces gens ? Ils croient qu’on donne la liberté d’expression à l’ANSEJ ou quoi ? Qu’il faut présenter un dossier complet à une secrétaire et attendre ? Mais attendre quoi ?

Une flopée d’étudiants pénétra dans le café, des astronautes, l’avenir de rien. La faculté de médecine de HASNAOU dégueulait des jeunes filles dans des hidjabs, et des petits mecs avec une tache sur le front et une barbe signe d’appartenance. Pas étonnant qu’on crève d’une simple infection dans ce bled de merde. Un médecin ou une « médecinette » qui vous prescrit du SAHIH EL BOUKHARI, ou je ne sais quel ouvrage de IMAM MALEK dans une ordonnance !

Ça devient horrible d’être fils de quelqu’un, le père de quelqu’un, le frère de quelqu’un, l’ami de quelqu’un, l’amant de quelqu’un. Ça devient horrible d’être quelqu’un.

Le pire, c’est cette kabylité que je transpire, on descend d’une longue lignée de nullités, et on se comporte comme si on était les rois du monde. Des rois déchus ça va de soi. Deux et deux peuvent faire 4, 5, 17, 23, ça peut même faire un sac de lait !

Étrangement, je ne trouve plus drôle cette blague :

Tu appelles un mec et il vient, tu lui coupes une jambe, tu le rappelles, il arrive quand même à venir en rampant, tu en fais un cul de jatte, tu l’appelles, mais il ne vient pas, tu le rappelles encore mais rien, il ne bouge plus. Et là comme un expérimentateur chevronné, tu déduis qu’un homme devient sourd quand on lui coupe deux jambes.

Je ne trouve plus cela drôle, je la trouve tragique, parce que c’est mon quotidien, c’est ainsi que raisonnent les miens, c’est ainsi que je raisonne.

Il y a ceux qui ne font rien, et ceux qui génèrent ce rien, c’est toute une industrie. Un peu plus d’espoir et tout s’en ira.Retour ligne automatique
Mon entretien ? reporté à mercredi prochain !

Ahmed Yahia Messaoud

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