Une nuit de noces en Kabylie

Qu’il est beau le mariage chez nous !

Je ne sais pas ce que vous pensez les amis mais il est quatre heures du matin et les invités veulent tous rentrer chez eux. Cela fait depuis plus de trois heures que Cavan est entré dans sa chambre et il ne sort toujours pas ! Bizarre ! Qu’est-ce qui se passe ? S’est-il endormi ? Mouloud, l’année passée, avait réalisé un grand exploit ; celui d’avoir “éclaté” [1] la sienne en seulement dix minutes. Awwah ! A mon avis, il doit y avoir quelque chose de mis sous son lit ou caché dans un coin de sa chambre. Ce n’est pas normal. Pourtant, Cavan est fort comme un bœuf et avait pris toutes ses précautions. Mais il faut reconnaître aussi que ce n’est pas facile avec toute la pression de nos traditions.

A quatre heures et demie, tête baissée, le nouveau marié sortit de sa chambre et se dirigea droit à l’extérieur de la maison où l’attendaient ses amis.

— Alors mon ami, ça y est ? Tu l’as fait ? C’est bon ? Tout le monde ici pense que tu t’es endormi, à cause de la fatigue. Mais tu es là, enfin !

— Non, je n’ai pas pu le faire ! Je ne comprends pas ce qui m’arrive. Pourtant, j’ai essayé à plusieurs reprises mais ça ne marche pas. J’ai laissé ma femme les larmes aux yeux. Elle aussi ne comprend pas ce qui nous arrive. Elle n’arrêtait pas de me répéter que je devais le faire pour sauver son honneur. Il faut dire qu’elle ne m’aide pas trop dans cette tâche. J’ai essayé de la rassurer en lui disant qu’on est fatigué et que nous avions tout notre temps pour le faire après. Mais elle m’a répondu qu’en cet instant même toutes les femmes de nos deux familles veillent et qu’elles n’attendent que l’aube pour débarquer dans la chambre et vérifier l’état du drap blanc ! Elle redoute l’humiliation d’être montré du doigt comme une fille pas « propre ». Et c’est là qu’elle a commencé à me parler aussi d’iheckulen ?! [2] Imaginez qu’elle ait raison mes amis ! Que mon impuissance vient d’un grigri placé par l’une de mes cousines jalouse parce que je ne l’aie pas choisi comme épouse !

— Ne t’inquiète pas Cavan ! Assieds-toi ici et prends un bon coup avec nous. Crois-moi, si c’est ça le problème, la solution est dans une bonne bouteille de vin ou du Clan Campbell. Ce n’est pas ce qui nous manque par ici. Je t’avais pourtant conseillé de ne pas l’approcher sobre. C’est pas facile avec toutes les pressions que tu subis. De plus, c’est un bon remède contre les mauvais esprits que tes ennemis ont, sans aucun doute, sollicités pour te détruire. Allez, prends avec nous quelques doses de cette bouteille que nous venons d’entamer et tu verras que tout rentrera dans l’ordre. L’alcool est un bon exorciste ! Il t’évitera aussi de perdre trop de temps dans des préparatifs inutiles ; il anéantira en toi toute hésitation et te permettra d’aller droit au but. Va maintenant, rentre et sauve l’honneur ! (il était cinq heures du matin)

Entre temps, un groupe de femmes, composé des deux mères, tantes et sœurs des deux côtés des mariés, s’introduisit dans sa chambre pour prendre des nouvelles de Louisa. Devant les pleurs de la mariée, sa sœur aînée, déjà mariée, lui conseilla quelques bons trucs, de femme à femme, qu’elle devait essayer de toute urgence, pour permettre à son mari d’accomplir son devoir d’homme ! Peu après, Saliha, la sœur de Cavan, surgit subitement pour les informer que son frère arrivait. Et toutes les femmes de s’éclipser discrètement dans les autres chambres, lumières éteintes mais avec les portes légèrement entrouvertes pour épier les entrées et les sorties. L’époux arriva, rentra dans sa chambre et referma la porte. Et au bout d’à peine vingt minutes cette fois-ci, Cavan ressortit triomphalement et avant même d’arriver pour annoncer la bonne nouvelle à ses amis, des youyous fusèrent déjà de la chambre nuptiale accompagnés de deux coups de fusil tirés dans le ciel.

Qu’est-ce qu’il est beau le mariage de chez nous !

Timecriwect

P.-S.

Logo : Tableau de Federico Fernandez y Gimenez (1846-1873), Lost in Thought

Notes

[1dépucelé

[2sorcellerie

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