Utilité de la philosophie

Je le sais, Lucilius, c’est pour vous un axiome : point de vie heureuse, pas même de vie supportable, sans l’étude de la sagesse ; la vie heureuse est le fruit d’une sagesse consommée, et la vie supportable elle-même suppose un commencement de sagesse. Mais cette conviction où vous êtes, il faut vous y affermir, et l’enraciner de plus en plus par des méditations journalières. Il est moins pénible de prendre une louable résolution que de la soutenir. Que la persévérance, qu’un travail assidu vienne donc augmenter vos forces, jusqu’à ce que la perfection même ait fait place en vous au désir de la perfection.
Aussi n’ai-je pas besoin de longues et verbeuses protestations de votre part ; je sais apprécier l’étendue de vos progrès. Je connais le sentiment qui dicte vos lettres ; je n’y vois point d’apprêt, point de fard. Cependant je vais m’ouvrir à vous : j’espère de vous, mais ne m’y fie pas encore. Faites comme moi, point trop de promptitude et de facilité à compter sur vous-même. Examinez-vous, sondez tous les replis de votre àme, étudiez-vous. Mais voyez avant tout si c’est dans la théorie de la sagesse, ou dans sa pratique que consistent vos progrès. Non, la philosophie n’est pas un art fait pour éblouir le vulgaire, une science d’apparat : elle est toute de choses et non de mots. Son emploi n’est pas de fournir un passetemps agréable, d’ôter à l’oisiveté ses dégoûts ; elle forme l’àme ; elle la façonne ; elle règle la vie, dirige les actions, montre ce qu’il faut faire et ce qu’il faut éviter ; elle sert à l’homme de pilote, et conduit sa nacelle au milieu des écueils sans elle, point de sûreté.

Combien d’événements, à chaque heure, demandent une résolation que la philosophie seule peut suggérer ! – On va me dire : “A quoi bon la philosophie, s’il est une destinée ? à quoi bon, si Dieu gouverne ? à quoi bon, si le hasard commande ? Car, d’un côté, je ne puis changer des événements que Dieu, décidant par avance de mes actions, a arrêtés dans ses décrets ; et, de l’autre, il n’est point de précautions à prendre contre des événements fortuits, quand le hasard se rit de la prudence humaine.” Retour ligne automatique
De ces opinions, quelle que soit la vraie, le fussent-elles toutes, livrons-nous à la philosophie. Que le destin nous enchaîne par ses lois inexorables ; qu’un Dieu, arbitre de l’univers, dispose de tout ; que le hasard pousse et jette pêle-mêle les événements humains, la philosophie sera notre bouclier. Elle nous dira d’obéir à Dieu, de résister opiniâtrement à la Fortune ; de nous soumettre à la Divinité, de supporter les coups du sort. Mais ce n’est pas ici le lieu de rechercher quels sont les droits de l’homme, s’il est gouverné par la Providence, ou enchaîné par les destins, ou ballotté par les brusques et soudains caprices du hasard. Je reviens à mes conseils et à mes exhortations : ne laissez point tomber et refroidir votre zèle. Il faut le régler et le soutenir, afin de changer en habitude ce qui n’était qu’élan passager.

Dès les premières lignes, vous avez, ou je vous connais bien peu, parcouru cette lettre pour voir ce qu’elle porte avec elle. Eh bien ! cherchez, et vous trouverez. Mais n’admirez pas ma générosité ; c’est encore du bien d’autrui que je suis libéral. Qu’ai-je dit ? le bien d’autrui ! tout ce qu’un autre a dit de bon est à moi. Oui, la maxime d’Épicure est à moi : “Vous réglez-vous sur la nature ? vous ne serez jamais pauvre ; sur l’opinion ? vous ne serez jamais riche.” La nature demande peu, l’opinion ne met pas de bornes à ses exigences. Ayez, accumulés sur votre tête, tous les trésors de mille opulents personnages ; que vos richesses excèdent la mesure des fortunes particulières ; soyez couvert d’or, vêtu de pourpre, prodigue et magnifique au point de cacher la terre sous vos marbres, et non seulement de posséder des richesses, mais de les fouler aux pieds ; joignez à cela des statues, des tableaux, et tous les tributs que chaque art paye au luxe, tous ces biens ne vous apprendront qu’à en désirer de plus grands. Les désirs de la nature sont bornés ; ceux de l’opinion ne s’arrêtent jamais, car le faux ne connaît pas de limites. Tout chemin a un terme ; les fausses routes se prolongent à l’infini. Quittez donc le pays des chimères ! et quand vous voudrez savoir si vos désirs sont naturels ou factices, voyez s’ils peuvent s’arrêter quelque part. Après une longue route, vous reste-t-il une route plus longue à faire ? croyez-moi, vous êtes hors du chemin de la nature.

Lettre à Lucillius de Sénéque – lettre XVI.

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