Utilité des philosophes

Quand on a le bonheur d’être dans un pays libre, mon cher et grand philosophe, on est bien heureux, car on peut écrire librement pour la défense des philosophes, contre les invectives de ceux qui ne le sont pas.

Quand on a le malheur d’être dans un pays de persécution et de servitude, au milieu d’une nation esclave et moutonnière, on est bien heureux qu’il y ait dans un pays libre des philosophes qui puissent élever la voix.

Quand les philosophes persécutés auront lu l’apologie écrite en leur faveur par le philosophe libre, ils remercieront Dieu et l’auteur.

Voilà, mon cher philosophe, ma réponse à une petite feuille que je viens de recevoir de Genève. Ne sauriez-vous point par hasard qui m’a fait ce présent-là ? Ce ne saurait être vous, car depuis quatre jours tout le monde veut ici que vous soyez mort ; on vous désignait même, à quatre lieues d’ici, l’ancien évêque de Limoges pour successeur ; votre éloge aurait été fait par un prêtre, et cela eût été plaisant : j’aime pourtant mieux ne pas entendre votre éloge sitôt, dût-il être fait par le frère Berthier ou par M. de Pompignan.

Il faudrait imprimer, à la suite du discours de notre nouveau confrère, une épître que je viens de recevoir du roi de Prusse contre les fanatiques ; les dévots, les jésuites et notre saint-père le pape y sont bien traités. Adieu, mon cher et grand philosophe ; vivez longtemps et portez-vous bien tout mort que vous êtes.

P. S. Il ne manquait plus à la philosophie que le coup de pied de l’âne. On va jouer, sur le théâtre de la Comédie-Française, une pièce intitulée : les Philosophes modernes. Préville doit y marcher à quatre pattes pour représenter Rousseau. Cette pièce est fort protégée. Versailles la trouve admirable.

Jean le Rond d’Alembert, Correspondance avec Voltaire, Œuvres complètes de D’Alembert, Belin, 1822, Tome V (p. 65).

 

 

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire