Vingt mille minarets plus la voix de Salim Bachi

Ouf ! Cette année, le mois sacré des musulmans a ramené moins d’attentats. Les Algériens ont enfin eu l’occasion de s’empiffrer goulument, prier abondamment, dormir tranquillement et, amande sur le kalballouz, ils ont enfin de quoi se cultiver : Un ministre de la Culture plus que jamais au cœur de la marche islamisante, Alger projetée capitale de la culture musulmane, Vingt mille mosquées à l’horizon, des muftis à gogo et en ultime renfort, Salim Bachi publie dans la foulée Le silence de Mahomet » [1]

Que veulent-ils de plus ?

Lorsque Gallimard s’en mêle, cela fait toujours mouche. Un best-seller c’est d’abord un titre qui accroche. Le mot silence répond au tapage extrémiste qui a trop duré. Et Mahomet tranche avec la monotonie du Mohammed qui prête à confusion. L’auteur lui-même ne trouve rien à y redire, lui qui déclare par ailleurs avoir un énorme respect pour le prophète (Al Watan). J’imagine déjà la tronche que feront les salafistes. J’imagine déjà la satisfaction des musulmans dits modérés. Quant à la presse de la concorde civile, il suffit à son bonheur de savoir que le champion algérien est d’ors et déjà nominé par le majlis du Prix Goncourt.

C’est cela même que recherche l’éditeur. Une petite polémique suivi d’une récompense. Car Gallimard a toujours su choisir parmi les Algériens ceux qui rentrent dans les critères et qui épousent l’air du temps. C’est à double tranchant. Un coup cela nous enchante. Un coup cela nous fait hésiter. Rappelez-vous Bounemeur et sa guerre d’Algérie [2] ou, plus prés encore, Sansal et son cocktail nazis-barbus [3] Des romans qui ont le mérite de lancer de vrais débats d’idées.

Grosso modo et quel que soit le sujet, le but est de surprendre. Un titre c’est tout un programme. Faut que ca en jette ! Et en plein mois de ramadhan, quoi de plus convaincant pour les quarante millions d’Algériens, en majorité anesthésiés, que le nom évocateur de Mahomet ?

Mais tenez vous bien. Gallimard n’a rien à voir avec ces mécréants de danois, ni avec ce détraqué de député cinéaste naïf hollandais. Et Le silence de Mahomet n’a rien à voir avec les soupçons de Sansal, la dramaturgie d’YB, les accusations de Mokeddem ou la tornade de Dzanouni. [4]

Salim Bachi et son éditeur se la jouent soft et avancent sereins vers un lectorat algérien absent et un lectorat français complètement dérouté. Pourquoi faire compliquer alors qu’on peut plaire avec presque rien ?

Nous avons toujours lu les livres de Bachi avec bonheur. Nous n’aurions jamais écrit un mot sur lui s’il ne s’était pas attaqué à ce genre de sujet et plus précisément de cette manière peu amène. Tenter une fiction sur le prophète Mohamed est une guerre perdue d’avance. André Miquel, Dris Chraibi et d’autres s’y sont aventurés et cela n’a donné que des délires limités et adoucis par les faits historiques canonisés, des pages polies et rabotées par les exigences de l’éthique religieuse.

Nous savons pour les avoir lu et relu que ces écrivains ne sont parvenus, en dehors de la satisfaction personnelle d’avoir tenté de poétiser un sujet qui ne s’y prête guère, qu’à produire une prose à mi-chemin entre le fervent éloge et la confirmation de faits historiques immuables. On ne peut être Hassan ibnou Thabet et Abou Nouas à la fois car on ne vit pas l’islam de façon uniforme et on ne revisite pas l’histoire de l’islam de la même façon. Cela veut dire en algérien que Moufdi Zakaria n’a rien à voir avec Kateb Yacine.

De nos jours c’est encore plus complexe. Au temps des fatwas menaçantes, la censure divine dicte sa loi : si vous écrivez de l’extérieur de l’islam vous êtes soit un ami prédicateur, soit un ennemi provocateur. Si vous écrivez de l’intérieur (c’est le cas de notre auteur), vous ne le ferez que sous la surveillance des milliers de tomes (hadiths, biographies, thèses, prêches…) allant dans le même sens.

Écrire sur la période allant de la naissance du prophète jusqu’à la l’assassinat du chalif Ali reste encore un acte strictement soumis à la censure impitoyable des dogmes. Deux trajectoires se sont dessinées ces dernières années, en Orient comme en Occident : Écrire pour écrire ou écrire pour poser des questions. Pour la première tendance cela consiste à rajouter inutilement sa pierre à l’édifice déjà construit. Que peut-on rajouter à ce qui est continuellement débité par la propagande wahhabite, l’abondante littérature d’Al Azhar et les milliers de sites prédicateurs ? Le livre de Salim Bachi, comme ceux de tant d’autres soutiennent la même cacophonie chapeautée aujourd’hui par les prêches médiatisés de Tarik Ramadhan ? Coller le mot « roman » en bas d’un titre n’assure en rien la réussite dans le genre. Le fait de sacraliser volontiers son personnage limite la liberté de l’auteur et délimite le champ de son imagination.

La deuxième tendance qui, loin de former un tout homogène se résume par toutes les tentatives relevées çà et là et qu’on a vite condamnées par des fatwas ou étouffées avant même qu’elles ne voient le jour. Nous ne donnons aucune bénédiction à la valeur esthétique de ces écrits mais en même temps nous sommes obligés de leur reconnaitre l’audace de renouveler le débat sclérosé autour de l’islam et secouer les certitudes philosophiques de la grande majorité des musulmans. Les exemples de Salman Rushdie ou Taslima Nasreen  [5] ont le mérite de nous révéler l’énorme danger qui guette la littérature et la création. Surtout quand les faiseurs de fatwas menacent l’intérêt des États occidentaux. La mésaventure récente de Sherry Jones en est la parfaite illustration. [6]

C’est ce contexte qui explique en partie les réserves que nous sommes forcés de maintenir face à tous ceux, à défaut de se taire, prennent des gants trop visibles pour traiter de certains sujets épineux. On cesse d’être poète dès qu’on accepte ou on s’impose un schéma préalable à son écriture. Dès qu’on fait entorse à son propre talent pour faire plaisir à un certain lectorat. Cela résume la démarche de Salim Bachi qui, comme beaucoup d’intellectuels algériens ces derniers temps, s’incline devant les « remontrances » de la morale islamiste plus que jamais envahissante et intransigeante.

On se croit revenu à l’époque à de la daawa badissienne et la pauvre littérature qu’elle a engendré plus tard (de Aroua à M. Al Ghoumari en passant par Z. Ounissi et Khammar). Une littérature dévouée à la Sira et au dogme, saupoudrée de nationalisme et de patriotisme pompeux. Une littérature qui invitera à bras ouverts le bathisme et préparera toute une génération à accueillir les « idées salafistes ». La suite, tout le monde la connait. Nous subissons aujourd’hui son archaïsme et ses méfaits.

Mais notre auteur compatissant se la joue fin et subtil. Faire du vieux avec un « outil » moderne. Dire Mahomet comme Max Gallo a fait revivre César. Avec moins d’imagination et de liberté mais avec plus de « cœur » et de fantaisie. Comme le sujet ne se prête guère à l’innovation, Salim Bachi fait dans l’embellissement, le remplissage et la stylisation. L’envolée lyrique pour palier le manque de recherche et d’instigation. Le foisonnement des détails pour contourner la confrontation des faits historiques et réels.

Sur le plan de la forme, l’auteur emprunte le style faulknérien du récit à multiple voix, tenté ailleurs par G. Marquez, N. Mahfouz et T. Ben Jelloun entre autres, à cette différence près que notre auteur ne multiplie pas les voix pour faire ressortir des nuances mais fait imbriquer les quatre récits en une suite de rapports linéaires avec la même saveur, les mêmes envolées inclinées vers le même but : la grandeur du prophète.Retour ligne automatique
Voyons de plus près les quatre piliers sur lesquels notre romancier a bâti son récit. Quatre narrateurs que sont Khadidja (la première épouse), Abou Bakr (L’ami, le compagnon), Khalid Ibn Al Walid (le héros) et enfin Aicha (la fillette- épouse préférée). Une astuce pour se débarrasser de la patate brulante. Un raccourci pour résumer ce qu’on enseigne chronologiquement dans les écoles coraniques et les établissements de l’état en Algérie (à tous les échelons). Tout ca pour ça ! Et vous comprendrez de vous-même pourquoi nous vous épargnons une dissertation de plus. Un résumé qui n’ajoutera aucun enseignement à votre savoir. Clarifier ce qui est clair relève de la médiocrité, disent les classiques arabes.

Les procédés de Boukhari et Mouslim restent sans doute crédibles lorsqu’il s’agit d’histoire et de théologie. Mais inviter leurs conclusions pour la construction d’un roman ne sert ni l’histoire pure ni la création littéraire. C’est tout bêtement s’éloigner de l’une pour ne jamais atteindre l’autre ! Autrement dit, quel que soit le procédé vous ne pourrez jamais rapprocher deux lignes parallèles. Mais chez les Arabes, on aime insister. Quitte à se tromper, on respecte la « sagesse » populaire : Adouam yatqeb arrkham ! [7] Soyons sérieux : en dehors de l’enseignement historique et les qualités de conteur que nous pouvons concéder à l’ouvrage et à son auteur, quelle symbolique pourrait-on accorder à une apologie annoncée pour une certaine Sira islamique alors que le fondamentalisme menace non seulement la critique objective de l’islam et son histoire, mais également toute tentative ijtihadiste susceptible de sortir le musulman de sa léthargie et de son entêtement.

Endoctriné comme il est, l’Algérien sera à coup sûr fasciné par les chapitres racontés par les épouses du prophète. Avec des femmes de ce calibre, l’homme misogyne algérien signe des deux mains son attachement au paradis terrestre. Il lui suffit d’adopter l’attitude zen d’Abou Bakr et ne jamais prêter attention à l’adversité des mécréants et si danger il y a, prendre le chemin avec Khalid Ibn Alwalid afin de prouver que le meilleur moyen de se défendre est d’attaquer.

Et la lectrice dans tout ca ?

Les lectrices, vous allez me dire. Car elles sont multiples et différentes. Il y a celles qui ne liront jamais Bachi. Elles préfèrent l’original à la copie et font confiance à l’homme supérieur (Coran oblige). Il y a celles qui le liront et continueront à travailler, se maquiller, sortir et observer le ramadhan. Et il y a enfin celles qui comprendront qu’il y a anguille sous roche et n’hésiteront sûrement pas à entrevoir une manière, même non délibérée, d’apporter de l’eau au moulin des champions des fatwas. [8]

Que dire d’un éventuel lecteur français ?

Vous constaterez que notre auteur a dépouillé son texte à l’extrême pour ne pas étouffer le lecteur français avec les lourdeurs et les digressions propres à ce genre de texte. Il va jusqu’à ôter la basmala qui précède obligatoirement chaque verset du coran, éviter la salaama qui suit chaque évocation du prophète appelé par ailleurs Mahomet au lieu de Mohamed et supprimer le sadaka allhou al adhim (pirouette de quelqu’un qui veut être à la fois dedans et dehors).

Cela s’appelle l’auto conditionnement qu’on s’inflige dans le but de positiver la perception de l’autre. Mais cet autre pense aujourd’hui que ce n’est pas de cette manière qu’on accorde les violons. Le dialogue de paix entre les religions est trop entamé par les exactions de la doctrine fondamentaliste et génocidaire de certains musulmans. Une attitude qui n’a fait que transformer l’islamophobie ordinaire en une xénophobie outrageusement affichée. Le tableau trop noirci fait peur à l’autre qui, de lecteur curieux s’est transformé en être méfiant. « Le silence de Mahomet » sera rangé parmi les livres inoffensifs venus d’ailleurs. Un coup d’épée dans l’eau quant à sa contribution supposée au dialogue des civilisations. Un dialogue impossible à instaurer aujourd’hui s’il n’est pas hissé vers la critique ouverte et contradictoire.

Mais ce n’est qu’un roman, me diront les fidèles de l’auteur. Justement ! Ce n’en n’est pas un. Nous persistons.

Kader Rabia

N.B : Dans notre prochaine contribution, nous vous parlerons de Malika Mokeddem.

Notes

[1éditions Gallimard, 2008

[2Les bandits de l’Atlas, Un des rares romans algériens où la guerre est racontée par ceux qui l’ont subie.

[3Le village de l’allemand. Son auteur demeure le seul écrivain à nos yeux à avoir réussi, en plus d’écrire de beaux romans, à révéler les vrais dangers qui menacent l’Algérie. Nous reviendrons sur son œuvre.

[4Le sermon des barbares, Zéro mort, La transe des insoumis et Islam blues, Nous y reviendrons également.

[5Comparés à ce qui a été écrit par Moudhaffar Alnaouab, Haidar Haydar et Kateb Yacine, les révélations de Taslima Nasreen et Salman Rushdie ne représentent rien sur le plan littéraire.

[6Allusion au roman The jewel of Medina consacré à la dernière des épouses du prophète que l’éditeur américain a du retirer du marché à la mi-aout 2008. En septembre, Un incendie criminel a été déclenché chez l’éditeur londonien Gibson Square après avoir annoncé la publication dudit roman. Même scénario en Serbie où le roman de Sherry Jones vient d’être retiré du marché après une offensive orchestrée par les fondamentalistes. L’éditeur français hésite toujours.

[7Persévérez et vous percerez le marbre.

[8Le lien est vite fait entre la dernière partie du roman et la polémique que suscite à la fois la mésaventure de Sherry Jones et la fatwa provocatrice d’Al maghrawi insistant sur la légalité de marier les fillettes dès l’âge de neuf ans.

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