Visites de zaouias à Alger

La zaouia Abd-er-Rahman-el-Talbi est la plus originale et la plus intéressante d’Alger. On nomme « zaouia » une petite mosquée unie à une koubba (tombeau d’un marabout), et comprenant aussi parfois une école et un cours de haut enseignement pour les musulmans lettrés.

Pour atteindre la zaouia d’Abd-er-Rahman, il faut traverser la ville arabe. C’est une montée inimaginable à travers un labyrinthe de ruelles emmêlées, tortueuses, entre les murs sans fenêtres des maisons mauresques. Elles se touchent presque à leur sommet, et le ciel, aperçu entre les terrasses, semble une arabesque bleue d’une irrégulière et bizarre fantaisie. Quelquefois, un, escarpé comme un sentier long couloir sinueux et voûté de montagne, paraît conduire directement dans l’azur dont on aperçoit soudain, au détour d’un mur, au bout des marches, là-haut, la tache éclatante, pleine de lumière. Tout le long de ces étroits corridors sont accroupis, au pied des maisons, des Arabes qui sommeillent en leurs loques ; d’autres, entassés dans les cafés maures, sur des banquettes circulaires ou par terre, toujours immobiles, boivent en de petites tasses de faïence qu’ils tiennent gravement entre leurs doigts. En ces rues étroites qu’il faut escalader, le soleil tombant par surprises, par filets ou par grandes plaques à chaque cassure des volets entrecroisées, jette sur les murs des dessins inattendus, d’une clarté aveuglante et vernie. On aperçoit, par les portes entrouvertes, les cours intérieures qui soufflent de l’air frais. C’est toujours le même puits carré qu’enferme une colonnade supportant des galeries. Un bruit de musique douce et sauvage s’échappe parfois de ces demeures, dont on voit sortir aussi souvent, deux par deux, des femmes. Elles vous jettent, entre les voiles qui leur couvrent la face, un regard noir et triste, un regard de prisonnières, et passent.

Coiffées toutes comme on nous représente la Vierge Marie, d’une étoffe serrée sur le crâne, le torse enveloppé du haïk, les jambes cachées sous l’ample pantalon de toile ou de calicot, qui vient étreindre la cheville, elles marchent lentement, un peu gauches, hésitantes, et on cherche à deviner leur figure sous le voile qui la dessine un peu en se collant sur les saillies. Les deux arcs bleuâtres des sourcils, joints par un trait d’antimoine, se prolongent, au loin, sur les tempes.

Soudain des voix m’appellent. Je me retourne, et par une porte ouverte j’aperçois, sur les murs, de grandes peintures inconvenantes comme on en retrouve à Pompéi. La liberté des mœurs, l’épanouissement, en pleine rue, d’une prostitution innombrable, joyeuse, naïvement hardie, révèlent tout de suite la différence profonde qui existe entre la pudeur européenne et l’inconscience orientale.

N’oublions pas qu’on a interdit dans ces mêmes rues, depuis peu d’années seulement, les représentations de Caragousse, sorte de Guignol obscène et monstrueux, dont les enfants regardaient de leurs grands yeux noirs, ignorants et corrompus, en riant et en applaudissant, les invraisemblables, ignobles et inénarrables exploits.

Par tout le haut de la ville arabe, entre les merceries, les épiceries et les fruiteries des incorruptibles Mozabites, puritains mahométans que souille le seul contact des autres hommes, et qui subiront, en rentrant dans leur patrie, une longue purification, s’ouvrent tout grands des débits de chair humaine, où l’on est appelé dans toutes les langues. Le Mozabite accroupi dans sa petite boutique, au milieu de ses marchandises bien rangées autour de lui, semble ne pas voir, ne pas savoir, ne pas comprendre.

A sa droite, les femmes espagnoles roucoulent comme des tourterelles ; à sa gauche, les femmes arabes miaulent comme des chattes. Il a l’air, au milieu d’elles, entre les nudités impudiques peintes pour achalander les deux bouges, d’un fakir, vendeur de fruits, hypnotisé dans un rêve.

Je tourne à droite par un tout petit passage qui semble tomber dans la mer, étalée au loin, derrière la pointe de Saint-Eugène, et j’aperçois, au bout de ce tunnel, à quelques mètres sous moi, un bijou de mosquée, ou plutôt une toute mignonne zaouia qui s’égrène par petits bâtiments et par petits tombeaux carrés, ronds et pointus, le long d’un escalier allant en zigzags de terrasse en terrasse. L’entrée en est masquée par un mur qu’on dirait bâti en neige argentée, encadré de carrelages en faïence verte, et percé d’ouvertures régulières par où l’on voit la rade d’Alger.

J’entre. Des mendiants, des vieillards, des enfants, des femmes sont accroupis, sur chaque marche, la main tendue, et demandent l’aumône en arabe. A droite, dans une petite construction couronnée aussi de faïences, est une première sépulture, et l’on aperçoit, par la porte ouverte, des fidèles assis devant le tombeau. Plus bas s’arrondit le dôme éclatant de la koubba du marabout d’Abd-er-Rahman, à côté du minaret mince et carré d’où l’on appelle à la prière.

Voici, tout au long de la descente, d’autres tombes plus humbles, puis celle du célèbre Ahmed, bey de Constantine, qui fit dévorer par des chiens le ventre des prisonniers français.

Guy de Maupassant

2 Commentaires

Laisser un commentaire