Y a-t-il raison suffisante de révolution (I)

Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle

La Révolution, en 1789, n’a fait que la moitié de son œuvre.

Une révolution est, dans l’ordre des faits moraux, un acte de justice souveraine, procédant de la nécessité des choses, qui par conséquent porte en soi sa justification, et auquel c’est un crime à l’homme d’État de résister. Telle est la proposition que nous avons établie dans une première étude.

Actuellement la question est de savoir si l’idée qui se produit comme formule de révolution n’est point chimérique ; si son objet est réel ; si l’on ne prend pas une fantaisie ou une exagération populaire pour une protestation juste et sérieuse. La seconde proposition que nous avons à examiner est donc la suivante :

Y a-t-il aujourd’hui, dans la société, raison suffisante de révolution ?

Car si cette raison n’existait pas, si nous combattions pour une cause imaginaire, si le peuple, comme l’on dit, ne se plaignait que de graisse, le devoir du magistrat serait peut-être simplement de détromper la multitude, qu’on a vue parfois s’émouvoir sans raison, comme l’écho à la voix de celui qui l’appelle.

En deux mots, le casus révolutionnaire est-il posé, en ce moment, par la nature des choses, l’enchaînement des faits, le jeu des institutions, le progrès des besoins et des idées, l’ordre de la Providence ?

Cela doit pouvoir se juger d’un coup d’œil. S’il y fallait une longue philosophie, des dissertations de bénédictin, la cause pourrait exister, mais seulement en germe, en possibilité d’être. Argumenter d’une pareille cause serait faire de la prophétie, non de la pratique et de l’histoire.

Je prendrai, pour résoudre cette question, une règle aussi simple que décisive, que me fournit la pratique des révolutions. C’est que les révolutions ont pour motif, non pas tant le mal-être que ressent à un moment donné la société, que la continuité de ce mal-être, laquelle tend à faire disparaître et à neutraliser le bien.

En sorte que le procès qu’instruit une révolution, le jugement que plus tard elle exécute, s’adresse moins aux faits qu’aux tendances : comme si la société, s’inquiétant peu des principes, se dirigeait surtout par des fins…..

Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, 1851

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