Anarchie des forces économiques. Tendance de la société à la misère (I)

Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle

J’appelle forces économiques certains principes d’action, tels que la Division du travail, la Concurrence, la Force collective, l’Échange, le Crédit, la Propriété, etc., qui sont au Travail et à la Richesse, ce que la distinction des classes, le système représentatif, l’hérédité monarchique, la centralisation administrative, la hiérarchie judiciaire, etc., sont à l’État.

Si ces forces sont tenues en équilibre, soumises aux lois qui leur sont propres, et qui ne dépendent en aucune façon de l’arbitraire de l’homme, le Travail peut être dit organisé, et le bien-être de tous garanti. Si au contraire elles sont laissées sans direction et sans contrepoids, le Travail est en pleine anarchie : les effets utiles des forces économiques sont mêlés d’une égale quantité d’effets nuisibles ; le déficit balance le bénéfice ; la société en tant que foyer, agent ou sujet de production, circulation et consommation, est dans un état croissant de souffrance.

Il ne paraît pas jusqu’ici que l’ordre dans une société puisse être conçu autrement que sous l’une de ces deux formes, la forme politique et la forme économique, entre lesquelles, au surplus, il y a antipathie et contradiction essentielle.

L’anarchie des forces économiques, la lutte qu’elles soutiennent contre le système gouvernemental, seul obstacle à leur organisation, et avec lequel elles ne peuvent se concilier et se fondre : telle est la cause réelle, profonde, du malaise qui tourmente la société française, et qui s’est surtout aggravé depuis la seconde moitié du règne de Louis-Philippe.

J’ai rempli, il y a sept ans, deux volumes in-8o du récit de ces perturbations et des effrayants conflits qui en proviennent. Cet ouvrage, resté sans réponse de la part des économistes, n’a pas été mieux accueilli de la démocratie sociale. Si je me permets cette observation, c’est seulement pour montrer, par mon exemple, combien peu de faveur obtiennent en général les recherches d’économie politique ; combien, par conséquent, l’époque est encore peu révolutionnaire.

Aussi me bornerai-je donc à rappeler très-brièvement quelques faits des plus généraux, afin de donner au lecteur un aperçu de cet ordre de puissances et de phénomènes, demeuré jusqu’à ce jour voilé à tous les regards, et dont la création peut seule mettre fin au drame gouvernemental.

Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, 1851

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