Anarchie des forces économiques. Tendance de la société à la misère (VI)

Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle

Quelques faits, choisis entre des milliers, nous dévoileront cette tendance fatale.

De 1806 à 1811, suivant M. Chevalier, la consommation annuelle du vin, à Paris, était de 170 litres par personne : elle n’est plus que de 95. Supprimez les droits qui, avec les frais accessoires, ne vont pas à moins de 30 à 35 c. par litre chez le détaillant ; et la consommation remontera de 95 litres à 200 ; et le vigneron, qui ne sait que faire de ses produits, les pourra vendre. Mais il faudrait, pour atteindre ce but, ou réduire le budget, ou reporter l’impôt sur la classe riche ; et comme ni l’un ni l’autre ne paraît praticable, que d’ailleurs il n’est pas bon que l’ouvrier boive trop de vin, attendu que l’usage du vin est incompatible avec la modestie qui convient aux hommes de cette classe, les droits ne seront pas réduits, on les élèvera plutôt.

D’après un écrivain que ses opinions conservatrices mettent à l’abri de tout reproche d’exagération, M. Raudot, la France, malgré le tarif élevé de ses douanes, est réduite à acheter annuellement à l’étranger pour 9 millions de bêtes ovines et bovines destinées aux abattoirs. Malgré cette importation, la quantité de viande offerte à la consommation ne dépasse pas 20 kilogrammes, en moyenne, par tête et par an, soit 54 grammes, un peu moins de deux onces par jour. Or, si l’on songe que sur cette faible quantité, 85 villes, bourgs et chefs-lieux de départements, dont la population n’atteint pas 3 millions d’habitants, en absorbent le quart, il faut conclure que la majorité des Français ne mange jamais de viande, ce qui est effectivement vrai.

C’est en vertu de cette politique que le vin, la viande, se trouvent aujourd’hui exclus de la liste des objets de première nécessité, et que tant de gens, en France comme en Irlande, ne mangent que des pommes de terre, des châtaignes, du sarrazin ou des gaudes.

Les effets de ce régime sont tels que la théorie pouvait les attendre. Partout, en Europe, la constitution du travailleur s’est affaiblie. En France, les conseils de révision ont constaté que depuis cinquante ans, la taille moyenne a diminué de plusieurs millimètres, et c’est principalement sur la classe ouvrière, sur l’humanité souffrante que porte cette réduction. Avant 89, la taille requise pour le service militaire, dans l’infanterie, était de 5 pieds 1 pouce. Depuis, par suite de la diminution de la stature et de l’affaiblissement de la santé, autant que de l’excessive consommation d’hommes, cette taille a été réduite à 4 pieds 10 pouces. Quant aux exemptions de service, pour défaut de taille et infirmités, elles ont été de 1830 à 1839, de 45 et 1/2, et de 1839 à 1848, de 50 1/2 pour %.

La durée de la vie moyenne s’est accrue, il est vrai, mais aux dépens de cette même classe, comme le prouvent, entre autres, les tables de mortalité de la ville de Paris, où la proportion des décès pour le douzième arrondissement est de 1 sur 26 habitants, tandis que pour le premier elle n’est que de 1 sur 52.

Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, 1851

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